ÉLOQUENCE. L'HÔPIT.AL ET DU VAIR
Nous arrivons maintenant à des produits plus directs des discordes et de l'anarchie du xvi« siècle. Toute une littérature oratoire et polémique en sortit.
L'éloquence, d'abord, en prit soudain un vigoureux essor. Non pas l'éloquence religieuse: car il fallut que l'apaisementse fit pour <iue la prédication catholique acquit cette solidité et cette gravité, «lont Calvin avait donné les premiers modèles. Dans l'exaspération de la lutte, la parole chrétienne ne pouvait garder la décence de son caractère, ni les esprits chrétiens la mansuétude de leur Evangile : les protestants glissèrent à la virulence injurieuse; les catholiques qui ne s'étaient pas encore reformés, retenant la vulgarité lacétieuse de Maillard et des Menot, se donnèrent [)our rôle
d'exploiter et d'exprimer les passions de la populace*. L'éloquence dégoûtante, triviale, boulîonne, sanguinaire des prédicateurs de la Ligue n'appartient pas plus à la littérature que, sous la Révolution, les diatribes de l'Ami du Peuple ou les giot-sièretés du Père Duchéne. En attendant que Henri iV ait remis la controverse et la prédication au ton qui leur convient, les débuts de Du Perron et de Du Plessis-Mornay - promettent dès lors de meilleurs jours.
Mais ce qui dégradait l'éloquence de la chaire fit naitre l'éloquence politique. Il avait pu y avoir dans les siècles précédents quelques harangues vigoureuses, quelques saillies de naturel élo- ([uent, auxquelles les Etats généraux, les assemblées de l'Université, ou diverses occasions de troubles civils avaient pu donner lieu. 11 n'y avait pas eu d'orateur a qui Ion pût donner vraiment ce titre; il n'y avait pas de tradition oratoire. Voici -que pour la première fois léloquence politique semble se constituer chez nous, par la coïncidence heureuse du retour à l'antiquité, qui olfre les grands modèles, et d'un demi-siècle de discordes, qui, affaiblissant le pouvoir central, ouvrent aux divers corps de l'État la liberté de la parole*. Pendant les trente-cinq ans qui séparent la mort de Henri II de l'entrée de Henri IV à Paris, deux hommes se tirent de pair par le talent ot aloire : L'Hôpital et Du Vair.
11 appartient à l'histoire d'estimer le rôle du grand homme de bien qui fut L'HôpitaH. Mais il nous faut chercher l'inspiration qui anima son éloquence. Confondant l'État et le roi, non comme le courtisan pour livrer l'État au bon plaisir du roi, mais pour que le
1. A consulter : pour les proleslanls, S;iyous, oitvr. cité, t. 1, Bèze et Virel; pour Itfs calUoliques, Labille, De la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue, in-8, 1841.
2. A consulter : Oraison funèbre de Ronsard, p.ir Da Perron (1586), au t. Vlll des Œuvres de Ronsard, édit. Blanchemain. Du Plessis-Mornay, l'raité de l'Église, l."379 ; et Traité de la vérité de la religion chrétienne, 1581.
3. A consulter : Aaberlia, i Eloquence politigue et parlementaire en France avant 1789, 1882. Chabrier, 2e* Orateurt politiques de la France, 1888.
4. Michel de l'Hôpilal, né en Auvergne vers 1505, fut emmené en Italie par son père qui suivit le connétable de Bourbon, étudia à Padoue ; et, revenu en France, devint conseiller au Parlement, président du conseil de la duchesse de Berri, président de la Chambre des comptes, enfin chancelier de France en 1560. Il lutta contre Montmorency et contre les Guises, travailla k la réformation de la justice, au rejet du concile de Trente, au maintien de la \>a\x. Disgracié eu 1568, il se relira a sa terre du VIgnay, où il mourut en 1573.
Éditions : Œuvres, édit. Dufey de l'Yonne, 5 vol. iu-8. Paris, 1824. — A consulter : Taillandier, Nouv. Hecherckes historiques sur la vie et les œuvres du chancelier de IHospital, in-8, Didot, 1861 ; M. Taillandier réimprime le mémoire au Ilot d'après l'édition imprimée en 1568 : on voit que ce mémoire fut en réalité adressé à l'opinion publique autant qu'au roi. — 11 y aurait lieu d'e.xaminer dans quelle mesure l'authenticité du Traité de la déformation de la justice doil être sjspectée : j'y trouve deux pages bien étonnantes de divination sur les conséquences que les abus sociaux doivent nécessairement amener, et je doute qu'une créature des bi;-uier ait pu écrire de telles choses au xvii'^ siècl«.
312 OUEHRKS CIVILES.
roi fil du l)icn publicson bien, il vuulul forlilicr le roi pour assun?r la |)aix; il se dt'voua à combattre tous les fauteurs de sédition et d'anarchie, les anjbilicuxdéyuiséficn fanaticjues, rt les facialicjucscn qui le yÀ'le faisait tous les eiïets de rainbition.-ll concevait la tolérance religieuse, en bon Français comme une nrcessilt- i)oliti(iue,cu lion ilirélien comme un commandement de rÉvanj/ile : le:» événements du siècle lui semblaient tu donner la dénionslralion expérinienlale, et il ne cessa de la prêcher, aux Uois, aux Ktals, aux Parlements : c'était riiniquc moyen de rétablir la paix sociale et de maintenir l'unité du royaume, disait-il (piarante ans presque avant l'édit de Nantes. A travers ces hautes préoccupations, il n'oubliait pas qu'il était magistrat et chef de la Justice : en ménie temps que ses Ônlviinanccs réformaient les vices de la législation et de la procédure, il visitait Iqs Parlements; a Paris, à Houeu, à Uordeaux, il admonestait les juges, leur disait d'honnêtes et de fortes paroles, les rappelant à la probité, à l'exactitude, à la vigilance, avec un profond amour du peuple à qui la justice doit être une protection, non une charge.
Cet homme inébranlable au milieu des factions, qui ne cherchait pas le nom de bonhomme, sachant être ferme à ses propres risques, et que les grands soucis ne détournaient pas des petits devoirs, eut le culte et la passion des lettres : il se consola de sa disgrâce en faisant des vers latins. Aussi son éloquence est-elle parfois encombrée d'érudition. L'Hôpital ne se fait pas faute de citer à la liledaus le même discours Philippe, Démélrius, Louis XII, Théopompe, (ialba, et bien d'autres : cela passait pour gentillesse dans le monde lettré du Palais. Mais, heureusement, il avait une éloquence de tous les jours, qui vaut mieux, il a la phrase un peu lente et pesante, mais traversée de brusques éclairs, et parfois ramas.sée en fortes sentences. Dans ses visites aux Parlements, sa parole est familière, pittoresque, haussée par l'intérieure élévation de la pensée, échaulfée soudain de passion spontanée, et redescendant sans heurt à l'aisance d'une grave causerie. Mais dans la Harangue aux Ktats d'Orléans (1500) et dans le Mrmoire au Hoi sur h' But de la yiieire et de la paix H'66H), ses ordinaires remontrances en faveur de la paix et de la tolérance ont revêtu unf forme singulièrement forte; vigueur de raisonnement, mouvement pathétique, expression saisissante, toutes les parties d'un L'rand orateur se trouvent dans ces deux [)iéces.
Du Vair' n'a pas la brusqui-ric nerveuse ni le feu intérieur de
I. Guillaumo iln Vnir (ir>5fi-16?1), conspiller au Parlement tic P.iris en i58i, pnvoyé en Anplcîlerre (IW»), inleoflant de justice à M.irseillo, imis prcmifir piésifleilt au Parlemeiil «le Proveure, garde de» sceaux (1016), évéque de Lisieux (1617), fut ua des
L'Hôpital. Il n'en a pas non plus l'embarras. Il marche d'une allure plus aisée et plus égale. Il vise à la rondeur cicéronienne; il étale un peu plus complaisarament en phrases déjà polies des développements généraux et des expansions sentimentales. Mais il a de la vigueur, un enchaînement solide et efficace de raisons, et je ne sais pourquoi, quand on a ses discours du temps de la Ligue,, notamment son Exhortation à la paix, ou sa Suasion de rarrét rendu en Parlement pour la manutention de la loi salique, on va chercher dans la Harangue de dAubray un modèle de l'éloquence politique du temps. Littérairement, le style de d'Aubray, c'est à-dire de Pithou, est plus piquant : mais, à part un ou deux mouvements pathétiques, la force oratoire est moindre. Puis on a la bonne fortune d'avoir dans les œuvres de Du Vair les monuments d'une éloquence plus réelle* qui pendant six années, des barricades à l'entrée du Roi, dans les plus critiques circonstances, lut une arme au service de l'ordre et du droit : on voit alors le genre oratoire vivre véritablement, adapté à son milieu, et faisant son office.
Cela ne dura pas. Du Vair, faisant un traité de l'éloquence française, et des raisons pourquoi elle est demeurée si basse, blâmait le goût de vaine érudition qui gâtait tous les discours; Pasquier s'en plaignait comme lui. Et les exemples de L'Hôpital, de Du Vair même, montrent combien l'amas des citations curieuses fut alors funeste au progrès de notre éloquence. Cependant les mêmes orateurs nous donnent la preuve que, hormis les discours d'apparat, ils savaient se décharger du fardeau de leur érudition. Il suffit qu'ils soient aux prises avec de rudes réalités, secoués de vraie passion, et dès lors ils ne s'amusent plus à faire montre de leur savoir d'humanistes. Qu'en- pleine crise, L'Hôpital parle au roi. Du Vair au Parlement, et tous les deux parlent fortement, simplement, efficacement. Ce qui tua l'éloquence, ce fut le triomphe de la cause que ces deux hommes éloquents servaient : ce fut le triomphe de la royauté. Auguste avait supprimé l'éloquence romaine après qu'elle avait fourni glorieusement une longue carrière : Henri IV, en pacifiant le royaume, ferma la bouche aux orateurs, qu'à peine on avait eu le temps d'entendre. Les oeuvres de Du Vair sont à cet égard significatives : après les sept discours du temps de la Ligue, d'une éloquence simple et vivante, elles n'enregistrent soudain, à
chefs du parti des politiques, un des plua adroits adversaires delà Ligue, un des plus énergiques restaurateurs de l'autorité royale et de la paix.
Éditions ; Œucyes, Colop^ne, 1617, 16il; De l'Eloquence française, p. p. Radouant, tOO". — A consulter : Cougny, G. du Vair, 1^57. Aubertin, Chabrier, ouvr. cités; Radouant, G. du Vair, 1907. "
1. Six discours prononcés k Paris, unv à Marseille. Du Vair les a d'ailleurs récrits pour les publier. Il faut y joindre le vif et fort pamphlet qne Du Vair fil courir au comaiencpment de 15î>i, sous le titre de Réponse d'un bourgeois de Paris à un écrit publié Suus le nom de M. le cardinal de Séya.
parlir do r<'ntri''t' du roi à Paris, que des harangues de cérémonie, des discours d'ouverture au Parlement de Provence ou aux (irands Jours de Marseille; la royauté absolue a tué l'orateur qui ('tait eu Du Vair; il ne reste qu un niaj^'istrat ponctuel, ^'rave et un peu pédant. Les troubles des minorités sembleront réveiller l'éloquence politique : ils seront trop vile apaisés pour qu'elle ait le temps de renouer sa tradition et de produire des chefs-d'u'uvre; nous ne la retrouverons qu'au bout de deux siècles, quand la royauté absolue croulera.
Le même coup qui élouITa l'éloquence politique fut mortel à l'éloquence judiciaire, qui est liée naturellement à l'existence et au progrès de l'autre. D'abord l'expérience a montré partout ce que gagne le barreau au voisinage de la tribune, quaml les relations sont journalières, le personnel à demi commun. Puis, il faut la liberté politique pour élever l'éloquence judiciaire au-dessus de l'argumeutalion strictement juridique et des gros elTets de cour d'assises. Alors le discours d'affaires peut devenir une œuvre qui vaut et qui dure, même après que son utilité réelle et directe est épuisée. On le vit au xvi« siècle. La gravité pédante du Palais n'avait rejeté le lourd appareil scolastique que pour imposer aux avocats l'accablante érudition de la Renaissance : on verra dans le Traité de Du Vair pourquoi nous navons pas même à citer ici la plupart des hommes qui de son temps représentaient l'éloquence judiciaire.
Mais il faut donner une mention à Kstienne Pasquier. parce qu'il eut un jour à plaider une grande cause : en li'>0.">, il soutint la requête de l'Université de Paris, qui contestait aux Jésuites le droit d'enseigner '. Pasquier donna cours à toute sa passion gallicane, et fit un plaidoyer vigoureux, mordant, parl'ois injurieux, qui, même pour nous, a de la chaleur et de l'intérêt : élargissant le débat, il traita de l'institution même des Jésuites, de leurs principes et de leur doctrine, de la question générale de l'enseignement laïque et de l'enseignement ecclésiastique, usant de la liberté du temps pour se lancera fond dans des discussions qui sont encore actuelles et bridanlcs. Ce procès do l'Université et des Jésuites est l'alfaire capitale du siècle : trente; ans après que Pasquier n'avait pu empêcher le Parlement d'apiioiiiter la cause et de laisser les Jésuites en possession indéfini inoul provisoire. l'Université, au lendemain de l'entrée du roi à l'aiis il.-iyV), tenta un nouvel efl'ort : l'avocat Aruauld se fit l'interprèto de ses revendications et de ses jalousies; il parla avec plus d'emportement, de grossièreté même, mai> plu-; île lourdour et d'emphase que Pasquier.
Puis, comme réloquence politique, l'éloquence judiciaire, un instant soulevée au-dessus de la chicane journalière, eut les ailes coupées,^ et nous la verrons se traîner au xvu'' siècle sans pouvoir jamais sortir du pédantisme, tandis que l'éloquence religieuse, aidée des circonstances qui étoufïent les deux autres genres, s'acheminera rapidement à sa perlection.