‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 126 sur 504 · LA SATIRE MÉNIPPÉE · texte numérisé non relu

LA SATIRE MÉNIPPÉE

A l'éloquence se rattache un genre auquel la vivacité de la lutte donna soudain un développement considérable. Le pamphlet l'ut alors une des formes principales de la littérature. Les réformés y recoururent de bonne heure, pour légitimer aux yeux des peuples leurs nouveautés et la rupture de l'unité religieuse : Calvin, Viret écrivirent vigoureusement, injurieusement contre les superstitions et rimmoralité de l'Eglise romaine. Le chef-d'(euvre du genre est VApoloyie pour Hérodote que j'ai déjà nommée; Henri Estienne, pour défendre Hérodote dont la véracité était soupçonnée, imagina de démontrer que la sottise et la malice des hommes de son temps produisaient des effets aussi étonnants que les invraisemblables contes de Thistorien grec; et mettant ses haines huguenotes au service de ses goûts littéraires, il se prit à conter tant de graveleux et scandaleux exemples de la corruption catholique, à dauber fidèles et clergé avec une verdeur si rabelaisienne, que l'austère Genève crut entendre un accent d'impiété dans la trop pétulante gaieté de son champion.

La guerre civile greffa les controverses politiques sur les discussions théologiques et morales. Les réformés, poussés à la guerre par la persécution et par l'ambition des chefs de deux partis, ne se contentèrent pas de discréditer leurs principaux ennemis par d'outrageux, mais parfois éloquents pamphlets '. La nécessité de justifier leurs prises d'armes contre l'autorité royale dont leurs adversaires se couvraient, leur donna occasion de discuter l'étendue et le fondement du pouvoir monarchique. Ils réimprimèrent le Contr'un, et leurs érudits, Hotman, Du Plessis-Mornay, mirent en avant des théories nouvelles : la royauté élective et la souveraineté des États, les droits de la conscience contre la. loi, la légitimité de l'insurrection, et même du régicide 2. Quand l'ordre

1. Epitre envoyée au tigre de la France (le card. de Lorraine;, éd. Read, 1875.

2. Holm.in. Franro-Gallia, 1573 trad. française, 1574. Le fiéveille- matin des Français, anonyme (Boze ou Hnlmau), KiTi. Du Plessis-ly^oinay, Vtridicij: contra tyran 1103 (attr. faussement i» Hubert Laoguet, cf. Bévue historiqiie, nov.-déc. 1892), \b7v.

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de succession IraditioniK-l appela Henri IV nu Irone, les protestants qiiiltèrent leurs «loctrines, qui furent recueillies par les cntlioliques, et le régicide devint pour un temps la propriété des théoloj,'icns de la Compagnie de Jésus.

Les catholiques ne demeuraient pas en reste d'injures et de pam|)hlets : mais leurs passions ne trouvèrent point d'interprète qui les lit vivre dans une forme lilléiairc Kntre les deux partis extrêmes, un parti de modérés, amis de la paix, de Tordre et de l'union, sa foiiiia et peu à peu éleva la voix. C'était en somme la boui^'coisie, éniiiiemmenl représentée alors par les gens de rolie, qui faisait rnlondrc et finit par imposer les réclamations de son honnêteté, de son sens pratique et de son patriotisme. C'était elle qui allait l'aire la Trance de Henri IV el de l'ancien réj-'ime. caîholiqiie mais i.'allicane, la royauté absolue, mais servie et contenue par le tiers état. Dans les efforts de I/Hôpital pour obtenir la paix religieuse, dans la résistajire de Pasquier à l'établissement des Jésuites, dans le rôle de Du Vairtpii essaie de réconcilier le peuple catholique avec le roi légitime, le même esprit se montre; et l'action de ce tiers parti, qu'on dit des politiques et qu'on devrait dire des patriotes, se fait sentir. Ce paiHi, qui n'avait ni les armes ni le nombre, avait les lumières et le talent : il lutta par sa parole et par toute sorte d'écrits, s'efforça de gagner le sentiment national, de l'obliger à prendre conscience de soi-même et de ses pressants intérêts. L'Hôpital, Du Vair, si modérés, si graves, ne craignirent pas d'agiter l'opinion par d'éloquents et forts libelles.

A côté d'eux se range un des plus originaux et hardis esprits de ce temps, Jean Bodin ', qui, député aux Ktats de Blois de 1576, lit refuser par le tiers les subsides réclamés pour la guerre civile. Dodin malheureusement ne nous appartient pas tout entier : il écrivit en latin celte MiHhodG pour Vétude de VhiMoire où abondent les idées neuves el fécondes, et cet étrange Hrptaplomcri's inédit jusqu'à nos jours, où avec une force incroyable pour le temps il confronte toutes les religions et les renvoie dos k dos. sans raillerie impertinente, comme expressions diverses de la religion naturelle, seule raisonnable, et comme également dignes de respect et de tolérance. Cette conclusion rattache le dialogue à la pensée maîtresse de Bodin.

Une idée analogue fait l'aetualité des six livres de la H('puhli(jue qu''il donne en li>76. C'est certainement une réplique à la Vrnnco- Gallia d'Hotman. Mais Bodin a su faire autre chose qu'un pamphlet.

1..I. Uoiliii (15:t()-ir>tK>i, Aiiîrcvin, .-iv.iil indiinii; ili's 1566 dans sn Methodus nd faciU'tn histurinrinn rn//nilioiiem l'infliicnoc de» rlintnts, l'idi'-c du propres, etc.

Éditions : la M<'-pubHqui\ Pfiris. I"i76, in-fol. — A consulter : U.-iylo. Dicliommiri: Baildrillarl, ./. Hudm r( son h'injit, 185^; Puhlicisles modernes (J. Ilodiu el l' Hepiaplomerbs), \S&2.

r-A UTTÉRATURK MIUTAN'TK. 317

Aux fantaisies historiques d'Hotman sur la royauté cloclivo et la souveraineté des Etats, il opposa la théorie de la monarchie française, héréditaire, absolue, responsable envers Dieu du bonheur public; avec une nette vue de l'état réel des choses, il vit dans 1 Ltat la famille agrandie, et dans l'absolutisme ro3'al l'image amplifiée de la puissance paternelle. Autour de ces idées fondamentales, il groupa une théorie générale des formes diverses du gouvernement, de fortes études sur les progrès et les révolutions des États, des réflexions curieuses sur l'adaptation des institutions politiques aux ehmats, enfin* de très libérales doctrines sur l'impôt et légale répartition des charges publiques : si bien que ce livre, sans éloquence, sans passion, pesant, peu attrayant, fonda chez nous la science politique, et ouvrit les voies non seulement à Bossuet pour la théorie de la royauté française, mais h. Montesquieu pour les principes d'une philosophie de l'histoire.

15odin fixa pour le tiers état la notion des rapports du pouvoir royal et du peuple. Cette doctrine était impliquée déjà dans les harangues de L'Hôpital : Du Vair ne manquera pas une occasion de raffirmer, et elle sera le fond solide et comme la substance de la Satire Ménippée. Cependant les mêmes idées commençaient à agir sur les protestants : de larges esprits s'élevaient parmi eux, qui, revenant aux vrais principes de la première réforme, ne demandaient qu'à mettre d'accord leur consciince religieuse et leur devoir de Français au moyen des conditions posées par L'Hôpital et par Bodin. Le plus pacifique de ces modérés calvinistes fut un des plus vaillants soldats de la guerre civile, La Noue ', ce petit gentilhomme 'breton qui forçait à tel point l'estime des deux partis, qu'en même temps il pouvait être envoyé du roi auprès de ceux de la Rochelle, et défenseur de la Rochelle contre le roi, au su et par la volonté des uns et des autres.

Ce soldat que les loisirs d'une prison firent écrivain, trouva le style qui convenait à son âme douce et forte : un style familier et vigoureux, sans ombre de prétention ni d'effets. On put lire en 1587 ses Di-sco^^rs politiques et militaires^ où il avait versé toute son expérience et tous ses souvenirs; Français autant que protestant, il réclamait énergiquemeut la paix et la tolérance, seuls moyens de rétablir le royaume et les mœurs : il s'adressait aux catholiques autant qu'aux protestants; car l'union dépendait des

1. François de la Noue (1531-1591), gagné nu calvinisme par Uandelol, lit loiiles les guerres civiles, et fut avec Coligny le meilleur capitaine des protestants. Faisant la guerre en Flandre contre les Espagnols, il fut pris en 1580, et ne fut échangé qu'en 1585. Il fut à Arques, à Ivry, au siège de Paris, et fut tué au siège de Lainballe. — Édition : Discours politiques et militaires, lih\'-, 1587, in-i;coll. Michaud, t. l.X. — A consulter : Sayous, ouvr. cité. Hauser, F. de la Noue, Hachette, in-8, 1892.

*l^ r.UKRRES CIVILES.

cli'ii\ iiHili>, riicti^ xiiloiit de relui ({ui avait la ina|(jnif du peuple rt la favoiir (lu roi.

Oiiaiid on songe combien f/Hopilal, Du Vair, Bodin, La Noue sont pou connus aujourd'hui, e.f combien la H litre Mi'nippi'c est sinon lue, au moins connue, ou ne peiiL s'etnpéelier de trouver un peu d'injustice dans cette iuéj,'ale répartition de la gloire. Car la Menippéecut tout l'honneur de ronivre dont i.-s hommes que j'ai iiumérés avaient eu toute la peine. Cet immortel pamphlet n'eut pas d'action réelle : la Ligue était vaincue (juan<l il parut. Mais il dut son succès précisément à ce qu'il vint à son heure, lorsque tout le monde était disposé h le goûter : il [ijaidait une cause gagnée, mais si récemment gagnée qu'un plaidoyer ne semblait pas encore superflu. Les partisans du roi y retrouvaient avec plaisir leurs sentiments : les ligueurs y trouvaient l'aitologie de leur conversion ou achetée ou forcée. Le livre profitait du mouvement qui entraîne toujours l'opinion vers le vainqueur au lendemain de la victoire. En somme, il ne faut pas y voir une lies forces qui opérèrent la réunion des esprits sous la royauté légitime, mais l'expression des volontés à l'instant de cette réunion. Et de là vint que son mérite et son succès ne furent pas de pure actualité : assez d'apaisement s'était déjà fait pour que la satire ne put se passer de grâce littéraire.

On sait comment la Ménippéc fut composée, après l'avortement des Etats de la Ligue, par quelques bourgeois, la'ics ou clercs, catholiques de naissance ou protestants convertis, braves gens, sans fanatisme et sans fanfaronnade, qui aimaient la France, le roi et leurs aises '. Le corps de la satire est formé par la copieuse et boud'onne description des États de la Ligue. Ce sont d'abord les deux charlatans, espagnol et lorrain, qui débitent le précieux Catholicon : symbole expressif des ambitions qui entretenaient la guerre civile; puis le pittoresque tohu-bohu de la procession ligueuse, charge jtlaisante de la réelle procession de 1590, mais en même temps Néridique peinture de toutes les mascarades révolutionnaires :

1. Chez J. Gillot, conseiller clerc au Parlement, demctiranl quai des Orfèvres, so 'ounissaienl, dil-ou, Je.in Le Iloy, prclrc, .1. Passerai (i-f. p. 295, n. t), N. Rapin 1.M5-1608), avocat, poète et soldat, P. Pilhou (15TO-1593) de Troyes, avocat, plus Ur4 procureur pénéral au Parlement de Paris. );rand érudit, Florent Clireslien (1510-1596), atinen iirécepteur de Henri I\'. I.a haraniiui: de M. d'Aubray passii pour être de Pilhou; l'idée prcmii-re et le cadre des États de la Ligue, de Le Koy. Parmi les poésies Jiiiuexces au.T Étais de la Li<inc, il faut signaler le Trépas de l'àuc ligueur de Gilles Durant (■1550-1615). Les éditeurs de la Ménippée l'ont ensuite Rrossie de diverses |iirccs |)ubliées vers le mènie temps, et inspirées du même esprit, comme VHistoirc dis singeries de la /.igue qu'on attriliue à Jean do la Taille (1510-1608).

Éditions : Tours, If/JÎ (159i); Ralisbonne, n.Vi. 3 vol., éd Kead, 1H76, éd. Tricolel, 18T7-8I, 2 vol.. éd. .1. Krank, 1884, éd. Giroux, 1807. — A consulter : /eilschrift fur fr. Sp. und Litt , t. IV, V, VI j — F. Giroux, La composition de la Satire Ménippée, 1004.

LA LITTÉRATURE MILITANTE. 3l9

enfin les États, et cette fameuse suite de discours oii, par un spirituel emploi de procédé satirique, chacun des meneurs vient se déshabiller lui-même devant le public, et livrer le secret de son égoïsme, jusqu'à ce que, dans la bouche de d'Aubray, la voix de !a saine et honnête bourgeoisie Irançaise, tour à tour indignée, ironique ou piteuse, se fasse entendre.

11 ne faut pas surfaire la Satire Ménippée, même dans sa valeur littéraire. Si elle offre, dans sa partie principale, un plan arrêté et une claire composition , on y trouve aussi bien du désordre, des longueurs, peu de proportion et d'équilibre. Même la fameuse harangue de d'Aubray vaut par le détail et les morceaux, plutôt que par l'ensemble : le misérable état de Paris, ce pathétique début, qui sonne comme une péroraison cicéronienne, introduit une longue et diffuse relation, aussi peu oratoire que possible, des intrigues de la maison de Lorraine, qui nous ramène à la désolation de la ville. L'écrivain, à travers toutes les redites et les disparates, mêlant les personnalités injurieuses aux grandes généralités, la facétieuse causticité du bo.urgeois de Paris à la rhétorique savante de l'humaniste, finit par avoir dit tout ce qu'il faut. Là comme dans le reste de la satire, deux choses font leur effet, l'invention première et générale, cette idée de donner une représentation comique des États de la Ligue, puis le jaillissement de l'esprit, des saillies, des mots qui portent, qui peignent et qui piquent, les continuelles trouvailles de l'expression.

On a fait remarquer que, la Satire Ménippée étant de plusieurs mains, il était impossible de distinguer la part de chacun dans l'œuvre commune. A mon avis, c'est pour cela précisément que l'œuvre est littérairement d'ordre moyen : cette unité de ton résulte simplement de ce qu'aucun des collaborateurs n'a une personnalité tout à fait décidée. Bourgeois et érudits, ils écrivent en bourgeois et en érudits; ils ont l'esprit de leur classe et de leur temps : de là vient que leurs inspirations se fondent et se confondent si bien.

Mais il faut noter qu'ici encore la guerre civile et l'actualité ont aidé les esprits à secouer le joug de l'érudition, et fait passer en quelque sorte Timitation de l'extérieur à l'intérieur de l'œuvre littéraire; la nécessité d'être lu, compris el goûté de tous a fait que les auteurs de la Ménippée, et parmi eux un lecteur royal, n'ont plus pris aux anciens que ce qu'ils ont senti être cortforme à leur raison, ce qui pouvait rendre leur pensée ou plus forte, ou plus sensible, ou plus agréable aux simples Français. Et ainsi la Ménippée tientsa place dans 1 histoire de la pénétration de 1 esprit français par le génie ancien.

CIIAlMTlil. (Il

Un parifique : Michel de .Monlaigne. — I. Conimcnl les Essais onl été composés. Le (iccousii du livre. Langue cl slyle de Montaigne. — 2. Montaigne vu dans son livre. Complexion , humeur, esprit. L homme et le monde vus dans Monlaifine. — 3. Le scepticisme de Monlaigne : sOn caractère, remède au fanatisme. Ses limites : affirmations positives. Optimisme épicurien et art de vivre : la morale de Montaigne. Ses opijiions politiques et religieuses : vivre en paix. Afiirmalions complémentaires de la morale de Montaigne. Théorie de l'éducation. — 4. .Montaigne et l'espril classique.

Pendant'que les passions politiques et religieuses lournaieiit la poésie, l'éloquence, la science même et la philosophie on armes cuvonimées au service des partis, un homme anticipait la paix future, et offrait ix ses concitoyens trop forcenés encore pour le suivre Timage de Télat moral où la force des choses devait finir par les amener eux-mêmes.

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