‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 127 sur 504 · I.A FORME DES « ESSAIS · texte numérisé non relu

I.A FORME DES « ESSAIS

Michel de Montaigne ', conseiller au parlement do Bordeaux, .'lyant résigné sa charge en l.-iTO, à l'âge de trente-sept ans, se relira chez lui, dans son chàte.Mi de Montaigne en Périgord; et là, au milieu de la guerre civile qui embrasait tout le Midi, il jouit lie sa douce oisiveté de gentilhomme campagnard. Il avait l'esprit vif : dégagé des soucis pratiques et des affaires, il lut, et il oui

I. Biographie : Michel Eyqiicm de MonlniRne, d'iino famille <li> l'omincrranls I ortlolais, (ils di- l'iurre Eyquem qui fut roiisiillur ii la Cour dos .lidcs do Périsrueux, prov6l de la ville, jnrnl et maire de Bordeaux, naquit à Montaigne en Piriirord le 28 février ir)33, rnîno do quatre frères et trois .sœurs qui véruronl. Il sortit du col- Uko de (iuyciiQu vn ITiiO, cUiilia lo droit, el devint oonseillcr h la Cour des aides de I'6ri;.'ueux dans le fciige de son père, puis, ctlle cour élaul supprimée en 1557, cou-

l'idée défaire un»reciieil de ses lectures, un mélange d'exemples et de réllexions, comme avaient fait l'Espagnol Pierre Messie et divers autres. Mais, peu à peu, il s'éleva an-dessus de celle besogne ; son entreprise lui fit développer son originalité. Il avait regardé les hommes, il se regarda lui-même, réfléchissant, conférant, ratiocinant, habile à e.Ktraire d'un fait une idée; il lit ainsi la revue de toutes ses opinions, préjugés, croyances, connaissances, et ce faisant, il fit le tour des idées de son siècle. Il mena une vaste enquête, qui aboutit h classer, à trier, parmi l'immense et confus apport de ces cent années qui avaient t,ronvé le nouveau monde et ressaisi l'ancien, ce qui pouvait être utile, à Montaigne, sans doute d'abord, mais du même coup à ses concitoyens, et à tous les hommes qui auraient la tête faite comme lui : tout ce qu'il garda fut soigneusement expertisé, « contre-rôlé », ajusté, adapté, pour l'usage de l'intelligence.

Le résidlat fut, au bout de dix ans, à peu près, de voluptueuse étude, deux livides iVEssais qui parurent à Bordea-HÇ en ,1580^ Huit

seiller au Parlement de Bordeaux. 11 y fut collègue de La Boétie, avec qui il se lia vers 1539, et qui mourut en 1563. Il épousa eu 1565 Françoise de la Chassaje, d'une famille de robe bordelaise, et en eut six filles, dont une seule vécut. 11 résifraa son office de conseiller en 1570, et reçut en 1571 Tordre de Saint-Michel. 11 voyagea en Allemagne et en Italie (1380 et 1381) et obtint à Rome des lettres de bourfreoisie; en même temps une censure bénigne y atteignit les Essais. En son absence, il fut élu maire de Bordeaux, et réélu en 1383. Sur la fin de sa seconde masristrature, la peste désola Bordeaux : Montaigne se tint à Libourne, en bon air. Il joua un certain rôle pendant les troubles, d'abord pour préserver la ville de Bordeaux pendant les quatre années de sa mairie, mais aussi dans la politique générale comme né,c;ociateur, intermédiaire et confident : les chefs des partis le recherchaient pour sa modération, sa sûreté et sa pénétration. Il fut royaliste sans fanatisme^ servant Henri III, mais reconnaissant déjà dans le roi de Navarre le légitime héritier de la couronne. Il le reçoit à Montaigne en 1384. En 1588, étant à Paris, il est mis un jour à la Bastille par la Ligue. Il assiste aux États de Blois, où Éticnns Pasquier nous dit avoir conversé avec lui. Dans une de ses lettres à Henri IV, il marque que le roi a voulu avoir une correspondance avec lui. 11 meurt en 1392. 11 avait eu une particulière amitié'; avec Pierre Charron, qui passa avec lui une partie de l'année 1580, et avec Mlle de Gournay, sa fille d'alliance, qu'il vit pour la première fois à Paris en 138S.

Éditions ; Essais (1. I et 11), Bordeaux, 1380, pet. in-8 : avec le 1. III, Pans, A. LAngelier, 1588, in-4. Éd. de Mlle de Gournay .-Paris, 1595, in-fol. ; 16L!5, in-fol. texte rajeuni); de Naigeon, Paris, Didot, an X (1802), 4 vol. in-8; de V. Le Clerc, Paris, 1826, 5 vol. in-8, et 1865 (Garnier), 4 vol. in-8; de Dezeimeris, Bordeaux, 1870, 2 vol. in-8 (texte de 1580), de Courbet et Rover, Lemerre. 3 vol. in-8, 1872-1899 (texte de 1595); de Motheau et Jouaust, libr, des Bibliophiles, 7 vol. in-10, 1886-89 | texte de \1>'AS). — Journal de voyage de M.de Monlaigne, p. p. Lautrey, 1900, in-8°.

A consulter : Ed. Garnier, t. IV, p. 44.5-457, Bibliographie, pour les ouvr. antérieurs à 1865; T. Malvezin, Michel de Monlaigne, son origine et sa famille, Bordeaux, 1875, in-8 •; Prévost-Paradol, les Moj-aliste^ français (1861), 7* éd., 1890, in-12, Voizard, Eluda sur la Langue de Montaigne. 1883, in-8; P. Bonnefon, Montaigne, l'homme et l'o-uvre, Paris, 1893, in-i(2» éd., 1898, -^vol. in-18); P. ?>[ap(ei-,AIoiitaigne, 1893, in-î6; Faguet, XV/' Siècle ; G. Guizot, Montaigne, éludes et fragments, 1899; Champion, Introduction aux Essais de Montniijne, 1900; Villey, Les sources et l'écolution des idées Je .Montaigne, 1908, 2 vol.

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ans après, les Essais lep.iiuieiil a l'aris dans une c cinquième édilioii augmentée d'un troisième livre et de six cents additions aux lU'UX premiers ». Ces additions étaient souvent des citations: l'auteur l'aisail prolilor, je veux dire engraissait scf\ œuvre de ses lectures. Elles étaient aussi des coulldences : à mesure qu'il avançait, il prenait plus de jtlaisir à parler de lui. Le troisième livre, tout nouveau, montrait le pro|,'rès de l'âge de l'auteur : il est plus grave (n'entendez pas plus réservé], plus posé, que les deux premiers, les contes y tiennent moins de place, les idées s'y élancent moins en pointes, s'étalent davantage, semblent plus Termes, plus arrêtées. Pendant quatre ans encore, Montaigne continua son train de vie, inscrivant les acquisitions nouvelles de son esjiril. des citations, dos gaillardises aussi, aux marges d'un exemplaire des Essais, qui d'abord, avec d'autres notes manuscrites, servit à faire en 1595 l'édition de Mlle de Oournay, « augmentée d'un tiers plus qu'aux précédentes impressions » : plus tard, ces notes complémentaires ayant disparu, l'exemplaire annoté lut réproduit en 1802 par Naigeon comme un nouveau texte des Essais '.

Montaigne a bourré plutôt qu'enrichi son livre de tant d'additions, qui parfois obscurcissent ou rompent l'enchainemenl des idées. Cependant ce gonllemenl maladroit a moins nui Slux Essais qu'il n'aurait fait à un ouvrage mieux composé. Il faut avoir lu Montaigne pour savoir jusqu'à quel point le manque de composition lui est essentiel : Montesquieu même Tfen approche pas. Pourquoi cette division en trois livres? Pourquoi chaque livre contient-il plusieurs chapitres? Pourquoi tel chapitre a-t-il une page, tel autre cinquante? Pourquoi des titres aux chapitres? Le titre se rapporte souvent à ce qu'il y a de plus insignifiant dans un chapitre : parfois à rien du tout. Le fameux passage des « pertes triomphantes à l'envi des victoires », des t quatre victoires sœurs, les plus belles que le soleil aye vu de ses yeux », est au chapitre des Cannibales : et les six ou sept pages les plus exquises que Montaigne ait écrites sur les anciens et sur la langue fian(;aise, s'accrochent, Dieu sait comme, h une citation de Lucrèce, dans un

1. l'récisons, Monlnigne s"esl proposé de laiic une r.ollerlion d'exemples commenlés. Les premiers chapitres sont secs. Peu à peu. sa pensée s'affermit, s approfondit. Peu à pt;u aussi, il se livre et aime a se peindre. Kl il api-rroit à travers lui-même, l'hunia- Bilé. n a oommenré par croire à la philosophie : il a répété, ave.' un esprit opinirien, les leçons sloicienncs de Sénéque. ?ur la douleur et la mort (vers 1572-"4). Puis il s'est placé'niielque temps au point de vue sceptique, et de ce point île vue, il a fait la criliquo de la s.-ience et de la vie (vers ir)"iO-79). Kniin dans le :i' livre, deïabuse de la philosophie doctrinale, Montaigne se fait une philosophie personnelle, la philosophie lie l'expéripuce. de son expérience, hnnne pour lui-même, modèle et conseil pour le lecteur d auiououiic un. raie .•! d adivilé civatrice dans l'inlerprelalion de h vie et l'élaboration d un ari de vme i//' ci/ ).

chapitre intitulé Sur des Vers de Virgile, tout juste au milieu des plus scabreuses réllexions qu'il ait jamais défilées. Nulle part il n'y a plus d'unité, une idée générale mieux suivie que dans les trois cents pages qui s'intitulenl Apologie de Haimond Sehond : mais justement le sens de tous ces beaux discours est une absolue condamnation du dessein de ce théologien, et dans le détail le singulier défenseur donne à chaque moment des démentis à son client.

Montaigne a fui le travail de la composition; il n'a pas voulu se donner de mal." Mais il connaissait aussi bien que nous ce « fagotage de tant de diverses pièces » qu'étaient ses Essais. « Cette farcissure est un peu hors de mon thème, disait-il joliment un jour qu'il avait fait un écart un peu fort : je m'égare, mais plutôt par licence que par mégarde; mes fantaisies se suivent, mais parfois c'est de loin, et se regardent, mais d'une vue oblique.... J'aime l'allure poétique, à sauts et à gambades.... Mon esprit et mon style vont vagabondant de même .... Je n'ai point d'autre sergent de bande à ranger mes pièces que .la fortune : à mesure que mes rêveries se présentent, je les entasse; tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à la file . » Il se couvrait de Plutarque, coutumier aussi de ces « gaillardes escapades », et il avait fini par trouver que ce désordre, qui ne lui donnait pas de peine, était l'ordre même de son sujet. Ainsi montrait-il son « pas naturel et ordinaire, aussi détraqué qu'il est »; comme, de plus, « la relation et la conformité ne se trouvent point en telles âmes que les nôtres », comme nos actions, toujours « doubles, bigarrées, et à divers lustres », ne se peuvent « attacher les unes aux autres », la vérité voulait qu'il « prononçât sa sentence par articles décousus ». 11 ajoutait donc, il cousait des pièces nouvelles : il n'ôtait pas, il ne changeait pas. Montaigne nous en donne un peu à garder ici : il a corrigé, plus d'une fois, et fort heureusement, non pas même toujours pour la justesse de l'idée, mais pour la beauté de l'expression.

Il savait bien son fort et son faible : et nous ne pouvons mieux faire pour mettre en lumière les charmantes qualités de sa forme que de les lui demander à lui-même. « Je prends de la fortune le premier argument : ils me sont également bons, et ne desseigne jamais de les traiter entiers : car je ne vois le tout de rien.... De cent membres et visages qu'a chaque chose, j'en prends un, tantôt à lécher seulement, tantôt à effleurer, et parfois à pincer jusqu'à l'os : j'y donne une pointe, non pas le plus largement, mais le plus profondément que je gais, et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. » De celte libre allure vient cette Irajcheur vive d'impression qui donne tant de grâce primesaulière,

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tant (le force pénétrante aussi à son ex'pression. Il appelle son style « comique et privé, serré, désordonné, coupé, particulier; sec, rond et cru, âpre et dédaigneux , non facile et poli >- : jamais style en edet n'a été nuiins apprêté, moins bouffi, moins solennel, plus familièrement alerte. " 0"'i"*l on ma dit, ou que moi-même me suis dit : Tu es trop ipais en figurer : Voilà une phrdsc flanf/ernixp (je n'en refuis auiune de celles qui s'usent emnii les rues françaises; ci'u.v qui veulent comballre l'usage par la grammaire se moquent) : .... oui, fais-je, mais ji^ corrige les fautes d'inadvertance, non celh^s de coutume. Est-ce pas ainsi que je parle partout? me représenlé-je pas vivement? suffit. J'ai fait ce que j'ai voulu : tout le monde me reconnaîtra en mon livrp, et mon livre en moi. »

Il se confesse au même lieu d'avoir « une condition singeresse oi imitative », et de recevoir l'empreinte de tout ce qu'il regarde avec attention. Cela est vrai, et c'est tant mieux. Sénéque lui laisse de son nerf. Plularque (celui d'Amyot) de sa vive bonhomie; Lucrèce l'élève à quelque magnificence vigoureuse : mais c'est toujours Montaigne Partout s'échappe sa franche et personnelle sensibilité, atténuant les saillies de haut style par le laisser-aller du langage domestique et quotidien, relevant la négligence du parler populaire par la chaude sincérité de l'accent, d'une façon tout oriLrinale cl inimitable. C'est le moins styliste, le moins puriste des hommes : non pas qu'il ne fasse pas d^s corrections de style; c'est un artiste; mais il emploie son art à exprimer en perfection sa nonchalance cavalière, à éloigner du lecteur l'itlée qu'on ait affaire en lui à un puriste, à un styliste; il n'est 'pas « de ceu.v qui pensent la bonne rhylhme faire le bon poème », et il n'a cure d'où viennent les mots qui rendent sa pensée : « C'est aux paroles à servir et à suivre; et que le gascon y arrive, si le français n'y peut aller' ».

Tout son livre témoigne de la vérité de ces déclarations. Dans ce style si vif, si éclairé, la phrase est volonlaiiement inorganique : SI longue, si chargée d'incidents et de parenthèses, d'une construction si peu nette, qu'à. vrai dire il n'y manque pas une cadence, mais,, dans la force du mot, une forme. \ cet égard il marque un véritable recul de notre piosc. Calvin, Habelais même organisent leur phrase phis arlislfmfnl à la fois et plus conformément au i^'ériie de la langue. Montaigne a voulu que sa phrase fût l'image de son propos; il n'a pas cherché la ligne, mais la vie.

Huant h sa langue, je ne sais si elle rsl aussi personnelle <|u'on le croit : Montaigne a iuvcnlé moins qu'on no l'a dit t-t dans son

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