AISONS nil SUCCÈS DE MAMIERHE
Los ennemis de Malherbe n'y purent rien : il obtint gain <! cause auprès de ses contemporains. Ils trouvaient en lui des idét et un esprit conformes aux leurs. Il exprimait le besf)in de paix, d'ordre, de discipline, qui était celui de toute la France. Il exprimait aussi ce besoin non moins univeisel de comprendre, cette
disposition rationaliste, qui n'a pas été créée par le cartésianisme, mais qui l'a créé au contraire : il était avide do clarté, de uclteté, prenant pour fluide et souverain maître « le sens commun, contre lei|uel, disait-il, la religion à part, vous savez qu'il n'y a orateur au monde qui me put rien persuader ». Il entrait encore dans le grand chemin du siècle, en laissant les sentiers des libertins comme des hérétiques, et, tout indiflcrent qu'il étail au dogme, il enveloppait son stoïcisme des façons de parler cliréliennes. Il déterminait la position qu'en somme l'esprit classique gardera à l'égard di> l'antiquité, quand il traduisait selon son jugement plutôt que selon le texte, déclarant qu' « il n'apprêtait pas de viandes pour les cuisiniers » : entendez qu'il écrivait pour les gens du monde et non pour les savants; c'était soumettre l'antiquité au sens commun. Mais s'il satisfaisait par tant de côtés l'esprit do son temps, il l'enrichissait aussi, et, par un juste instinct de la grand»; poésie, il imposait au rationalisme le respect de la forme d'art, que celui-ci n'aurait eu que trop de pente à méconnaître.
Ainsi, en rejetant Ronsard et tout ce qui se rattachait à Ronsard, Malherbe sauvait le meilleur et l'essentiel de l'œuvre de Ronsard. S'affranchissant des doctrines aristocratiques et pédantesques de la Pléiade, ce gentilhomme normand, qui avait le sens pratique d'un bourgeois, trouvait la conciliation du rationalisme et de l'art. 11 rendait à la littérature française le plus grand service qu il fût possible alors de lui rendre : il lui révélait le prix de la vérité et celui de la perfection. Il n'importe, après cela, que ses vers soient médiocrement suggestifs, médiocrement aimables. Son œuvre est grande, si l'on ajoute son influence à ses vers.
Mais on peut dire que Malherbe a manqué de clairvoyance sur un point essentiel : il n'a pas su reconnaître ou créer la forme poétique de cet esprit nouveau, qu'il était le premier à manifester. 11 a retenu les formes lyriques, sans le lyrisme. De là la rareté, de son inspiration : c'est pour cela aussi que sa postérité lyrique a été si peu nombreuse et si peir heureuse. Ses enseignements n'ont prouvé leur efficacité que transportés hors de cette forme de Vode où Malherbe s'est enfermé.
Or, au temps même où il travaillait ses strophes éloquentes, un des plus négligents faiseurs de vers qu'il y ait eu, im des plus grossiers adeptes de la théorie du naturel facile, un barbouilleur qu'on ose à peine nommer" un écrivain, et qiii, dans les rares moments où les doctrines littéraires le préoccupaient, ne jurait que par Ronsard, Alexandre Hardy, fournissait à Tesprit classique cette forme nécessaire que Malherbe ne savait pas découvrir, et fondait la tragédie.