Af.RIPI'A d'aubigné
Ce n'est pas la moindre sinsularilé de cette confuse période, qu'elle nous présente en face d'un Malherbe un Agrippa d'Aubigné '. Ce combattant du .wi'" siècle est un écrivain du xvm« : sa vie littéraire ne commence guère qu'à l'heure de sa retraite politique; ses Tragiques paraissent en 1616 2, son Histoire universelle de 1616 à 1620, son Baron de Fœneste en 1617 et 1630; jusqu'en 1630, où il meurt, il ne cesse de s'escrimer de sa phime, ne pouvant plus tirer l'épée. C'est fausser l'histoire littéraire que de mettre à côté de Ronsard et de Desportes cet homme qui imprimait son œuvre sous Louis Xlil, qui, dans la préface de son principal poème, grondait contre Malherbe, et le subissait pourtant. D'Aubigné, je le sais, est du xvi*' siècle par le génie et par le goût : mais, précisément, son originalité et sa coractéristique c'est d'être du xvi" siècle en plein xyu*", de n'avoir pas marché quand tout était en mouvement, et de rester, entre Richelieu et Corneille, le contemporain de Charles IX et de Garnier.
1. Biographie : Th. Aerrippa d'Aubicriic, né eu 1550 en Sainlonse, étudia à Paris et a. Genève, et prit les armes à dix-huit ans dans la troisième guerre f ivile. Il servit à Jarnac et à la Koohe-Abeille, puis au sièpre de la Rochelle. En 1573, il s'attaeha au roi de Navarre, et plut ;'i Charles IX par son talent poétique. En 1576 il s'échappe de la cour avec son maître ([u'il sert avec activité et dévouement. Il accuse Henri d'ingratitude; mais il était le plus incommode et le plus exigeant dos serviteurs. Il assiste k Contras (1587), aux sièges de Paris, à la campagne de Normandie. 11 ne pardonna pas à Henri IV son abjuration, mais continua à le servir : il fut gouverneur de Muillezais, vice-amiral de Guyenne et de Bretagne. Sous la réscnce, il prit les armes avec Rohan, et se retira à Genève en 1C20; il s'y remaria à plus de soixante-dix ans, et miinrut en 1630.
Éditions : Histoire universelle, Paris, 1886, 4 vol. in-8 (Soc. Se l'Histoire de France); Œuvres complètes (en partie inédites), par Reauuie et de Caussade, Lemerre, 1873-92, G vol. in-8. — A consulter : Savons, Sainte-Beuve, ouvr. cités; Poslansqiic, Tli. A. d'Auliigné, sa rie, ses miirres et, .son parti, MonLi)ellier, 1854, in-8; Pergamoni, la Satire nu xvi" s. et les Trarjiques d'A. d'Aiihif/né, Bruxelles, i882, in-8.
2. Des 1593, certains morceaux circul.iienl, et Marie Sluart même en connut quelques-uns dans sa prison.
I,ANSON. — Histoire de la Littérature françaiso 13
36S LA rni'PAnATioN des chefs-d'œuvre.
Tout on lui conlrodit \o. présent, tout représente un passé qu'on dt'-tfsto ou qu'où méprise. Il est protcstaut, et non pas du petit fronpeîui qui pait à l'f^cart, pacifique et docile; il a dans l'Ame le feu des ^'uerres civiles, et continue de ne voir dans la France apaisée que des bourreaux ou des martyrs. Henri IV est un renégat, et le crimr» de Ravaillac est un juirement de Dieu. Toutes ses œuvres ii-ritent les plaies anciennes : quand tous Ips autres veulent lonbli et l'union, il réveille tous les souvenirs capables de diviser. (<es convertis et ces CDUverlisseurs qu'il écrase dans la Confrssion de Siinci/, ce sont les ouvriers de la restauration nionar- "^ chique et catholique, qui en somme avaient refait la France. Ces lanlarons de Gascogne qu'il raille dans le liamn dr FPFnestr, ce sont les courtisans ralTniés, spirituels, ambitieux, qui seront les précieux, c'est le public et les modèles de la nouvelle littérature '. Et il ne se trompe pas moins dans l'idéal qu'il propose : le gentilhomme austère et pieux, qui maintiiHt la gravité dans les mœurs et va donner une forte empreinte de sérieuse moralité aux lettres classiques, ce n'est plus à cette heure le huguenot de 1560, le soldat de Coligny; c'est, ou ce sera tout à l'heure le janséniste, catholique malgré Rome. Mais d'Aubigné, qui eut toute sa vie devant les yeux les tètes des conjurés d'Amboise, ne connaît que h papisme, l'exécrable papisme des bûchers et des massacres.
A des gens qui vont traire leurs délices de Ralzac et de Voilure, au moment où l'Académie et Vaugelas vont paraître, il oiTre uu'' prose voisine de P(mtagj\ijpl et de V Apologie pour U&roilote. Sa "poésie est ' réglée selon l'A?/ poHiqne de la Pléiade, c'est-à-dire "rTf-TS-dcrégléc avec 'befnïcoup d'arlirîce et" de rhélorigue. Ni^ffiQt, = ni composition, ni mesure, ni netteté, ni cqrrectiiui, aucune des ' (lualités où commençait pré'Cîsémelît'â consister toute la beauté '. (les œuves. En revanche, dans les sentiments et dans la forme. toutes les sortes d'énergie et de beauté que le génie raisonriaHë ci éloquent du xvn« siècle ne pouvait" admirer.
Ainsi s'explique que ces puissantes et riches oeuvres n'aient pas laissé de trace dans la littérature du règne de Louis XIII. Agrippa d'Aubigné, pourtant, fait paraître Malherbe bien petit et bien j jiauvre. Il contient en lui toute la Uen{nssançe£tJjOuteJiL RMQn]5P Ce forcené huguenot ctait^uTryâvant universel. A six ans, il « lis.nt aux quatre langues », françaisergrecqiie, laTlne et hébraïque. A sept ans et'demi, il traduisait le Criton. Plus tard il étutlie Irniatliématiques et jusqu'à la magie. Il s'entend aux fortiflcaiion^, à la théologie, à la poésie. Entre deux girerres civiles, il enchanl.'
1. (:<! fut, le qui sauva Firwstf d'un oubli complet : il psrail que Condé poû .. co painphlel.
ÂtTARDÉS ET ÉGARÉS- 369
la cour de Charles IX, et l'ail une tragédie lyrique de Circé pour le divertissenieiîl du roi.
Mais il a échappé par bonheur au pédantisme stérile : la passion religieuse emplit son œuvre ^— celle qui compte — et Iq fait sincère, intense et vivante. Son Histoire Univers'lle, œuvre d'un passionné qui s'efforce d'être juste, sa Vie écrite pour ses enfants, où il s'abandonne plus librement, sont de chaudes peintures des temps déjà lointains que d'Aubigné regrettait. Le souvenir de Tacite, qu'il admire,-l'aide à maintenir sa violence de sentiment dans les bornes d'une nerveuse et grave émotion.
Rien ne l'a contenu dans ses pamphlets. Ici c'est Harlay de Sancy qui raconte et justifie son apostasie, découvrant toute la bassesse de son ànie avec toute la malice du papisme par un procédé d'exposition satirique renouvelé des harangues de la Alcnippée; là c'est la bonne et solide vertu sous les traits du vieux huguenot Enay \{Ua.'.) qui s'entretient avec le faux et frivole honneur incarné dans le jeune papiste rsenesle (^aivecrôat). Dans ces deux cadres viennent s'entasser discussions théologiques renouvelées de Calvin et de Bèze, anecdotes salées sur les moines qui semblent venir de ï Apologie j^our Hérodote, invectives violentes, mordantes railleries, énormes bouffonnei-ies; tous les adversaires de l'auteur, tous ceux qui ont mérité sa haine ou trahi son espoir, jusqu'au roi lui-même, y passent. Et ce pamphlétaire enragé trouve des traits, des scènes que lui envierait un moraliste impartial : il trouve l'accent,. le geste éternellement humains, le mouvement qu'impriment à l'hunuiiue poupée l'ambition, l'avarice, la vanité. Sancy, Kœneste, par instants, deviennent des types; et d'Aubigné fait revivre, avec une verve merveilleuse, ici les raffinés piaffeurs et faméliques de la régence, là les politiques souples et bas du règne de Henri IV. Il continue et il complète Régnier.
Mais son œuvre immortelle, ce sont les Tragiques : jailRssement de satire lyrique, à qui rien ne put se cotf)parer77usqu'aux Châtiments; car les admirables Discours de Ronsard sont plus oratoires. Dans le champ qu'il veut couvrir de ses couleurs, d'Aubigné trace sept compartiments : les Misères, composition générale qui rassemble sous les yeux toutes les iniquités et toutes les hontes; les Princes, où les figures des rois persécuteurs, le féroce et le coquel ressortent avec une admirable énergie; la Chambre Dorée, où la justice des magistrats étale ses horreurs; les Feux, qui sont comme les armales du bûcher, le martyrologe de la Réforme depuis Jérôme de Prague et depuis les Albigeois; les Fers, tableaux des guerres et des massacres; les Vengeances, où apparaissent les jugements de Dieu sur les' ennemis d'Israël ct.de l'Évangile, sur Achab et sur Néron, tout un passé sinistre qui répond de l'avenir;
.■lil" I.A l'Hi;i'AliATIO.N li|:S CHKKS-D (*L'VHK.
eriliii le -hKjf'incnt, où le liu;.'ueiiot vaincu, déchu de l<iutes ses espcraiict's (erreslres, assigne les eiineinis de sa foi, les bourreaux, les apostats, devant le tribunal de Diou, à l'heure de la Résurrection.
Itiou de plus inégal que ce vaste poème : comuie il y a tn-s l(jin de la sincérité du sentiment à la sincérité de l'expression, la rhétorique y abonde, une rhétorique h lique qui ne vaut pas mieux que la rhélorif|ue oratoire : d'Aubigii^ ieussit à élre vague et ))oursoullé dans la pi^nture de la Saint-Harlhélemy ! Tantôt le style est tendu, antithétique, biillant, tantôt il est locailleux, prolixe, informe. Il poursuit la force jusque dans riiorriblc et le (légoùlant. Les négligences alternent avec les éiuditions. De froides et obscures allégories succèdent à des chroniques impitoyablement détaillées en vers languissants ou durs. A chaque instant, les inversions obscurcissent le sens, ou les enjambements détruiseut le rythme. 11 faut beaucoup d'illusion pour assimiler les coupes de d'Aubigné à celles de Victorjlugo : ce qui est science chez celui-ci, n'est chez l'autre qu'insouciance; dans les Tragi>pics, les enjambements, les vers disloqués produ isent des effets puissants, quand la pensée y donne lieu, mais ils sont aussi bien employés à ne rien produire du tout; et du moment qu'ils ue sont pas expressifs, ils sont forcement prosaïques *.
En revanche, que de morceaux sont d'un rare, d'un grandi poète, et n'auiaient eu besoin presque de rien, ici d'une retouche, là surtout d'un retranchemenl, pour atteindre à iaiierlectinn de leur caractère! Est-il utile d'expli(|uer ce qu'il y a dimagiiiation jiitloresquc, de vive, de mordante, d'acre, d'ardente inspiration dans les Traf/iquc:^, de détaillei- les trouvailles saisissantes de ce style forcené pour diffamer ou maudire, et pour gloriljer ou bénir? On n'a (pi'a feuilleter le poème, à se rappeler les passages fameux (jne touTle monde cite : les prologues des Misères et desJVùues, la cour des Valois, et taut de vers éclatants (jui Heurissent jusque parmi les plus épineuses broussailles.
I. Qu'on lise les vers siiivanls ; on verra si les formes simples de Malherbe n'eUienl pas un pro(,'rès et un inlerniédiaire nécessaire cnlro les rythmes courus duxvi» s. et les rythmes compliqués du xix" :
A tant elle .ipprocha .«!« (èle du berceau,
La releva dessus; | il ue sortait plus d'eau
Ue ses yeux consumés; | de ses playcs mortelles
Le sang mouiilail l'enfant; | point de lait aux mamelles,
Mais des peaux sans humeur; | ce corps séché, retrait,
,TJo la France qui meurt fut un autre portrait.
Elle chnri'hait des yeux duux de ses fils encore;
Nos friiril* l'épouvantaient; | enQn la mort dévore
En munie temps ces trois. |
ATTARDES ET EGAUES- 371
Mais il faut sentir surtout que d'Aubigné a trouve J'une des plus
lithes sources de lyrisme qu'il y ait, un des sentiments les plus
hauts, les plus universels par son objet que l'homme puisse expri-
: mer, un de ceux aussi qui prennent lindividu tout entier, et jus-
i qu'au fond. D'Aubigné est un fanatique, un esprit étroit, à 1 horizon
i borné; mais ce qui lui manque en largeur, il le regagne en hau-
I leur. 11 a l'élroitesse des prophètes juifs, dont il a le lanatisme.
I Mais, comme eux, il a la persécution, les désastres, la ruine de son
' peuple, pour agrandir, épurer son inspiration. La Bible dont ce
1 bon huguenot était nourri, a élofl'é son français; elle l'a aidé à
donner à notre grêle, aimable et tin parler des sonorités rudes, de
brusques éclats, des harmonies chaudes et larges, qui font penser
I, en effet aux maigres Juifs sortant de leur désert pour effrayer les
Rois des menaces de l'Eternel. Vaincu, il a été dispensé de traduire
en détestables faits ses passions et ses vengeances; il a dû tourner
ses yeux au ciel, remettre à Dieu de récompenser et de punir; la
. défaite a ouvert, élevé son àme dure, elle y a mis, avec les larmes et
les tendres regrets, la foi sereine, l'amour confiant, l'espérance et la
Miif de la justice. De là les fortes parties des Tragiques : cette sorte
de psaume où le croyant appelle son Dieu, et crie vers lui pour
qu'il se montre et se venge; ces chants de triomphe en Ihonneur
' des martyrs qui ont vaincu l'iniquité, les tourments et la mort;
i ces scènes d'épopée lyrique qui placent d'Aubigné entre Dante et
Milton, celle où la Justice et la Paix portent leurs plaintes à Dieu,
; celle surtout qu'a dictée à la fin le désespoir de l'irrémédiable
< défaite, quand, à la trompette de l'Ange, les morts s'éveillent, les
! éléments de la nature viennent témoigner de Tinfàme abus qui a
! tourné entre les mains des hommes les excellentes œuvres de
Dieu en instruments d'injustice; et Dieu, appelant les élus, qui ont
soufîert pour lui, aux délices éternelles, envoie les maudits aux
gouffres ténébreux d'où il ne sort
Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
^ II n'y a rien de plus grand en notre langue que ces pages linales des Tragiques, malheureusement un peu troubles et mêlées, par la faute de l'auteur qui n'a pas daigné nettoyer son chefd'œuvre, et retirer les pièces manquées et mal venues.
Ce lyrisme puissant a été ignoré pendant deux siècles. On est dur en France parfois pour les minorités et pour le génie maladroit qui ne s'habille pas à la mode.
vMv l.A 111I.I'A11AT1U.\ DES Clll-:Fîi-D i£LV11L;.
>'. l.A VIE MUNDAINK KT I." « AbTRKE ».
Si d'Aubigné n'a rien pu contre Mallierbe, si même il sert ù prouver par ses déi'auls et son échec la nécessité d<'s principes de Mallierlie, faul-il s'étonner que ni les colères gothiques de la demoiselle de (Journay, ni los illogiques einporteniiMils de Kégnier, ni les capricieuses indépendances de Théophile n'ait-nt pu enrayer le mouvement? A vrai dire, il n'était pas en la puissance du passé de barrer la route' à 1 avenir; et contre l'école de Malherbe, ce n'était pas Honsard, ni l)es[)ortes, ni Bertaut, et leurs suivants, c'était quelque chose d'aussi moderne, d'aussi nouveau, de conlornie aussi à certains besoins du présent, qui pouvait seul lutter avec succès. C'est ce qui arriva. L'œuvre de Malherbe fut menacée pour un temps, et partiellement stérilisée, non par une réaction, qui l'eût détruite, mais par une complication, qui la dévia. L'école du libre et facile naturel se transforma en une école ennemie du naturel, guindée, raffinée, laborieuse dans la conception, négligente seulement dans l'exécution : on saisit le passage dans l'œuvre de Théophile \ en qui l'on peut saluer le dernier des lyriques et le premier des précieux; il donne une main à Bertaut et l'autre à Voiture. Cette transformation se lit sous une influence nouvelle, celle des gens du monde.
Car un fait considérable se produit à la (in du règne de Henri IV, l'organisation de la classe aristocratique en société mondaine; alors s'établissent les rapports, les habitudes, les formes de vie et d'esprit qui caractérisent « le monde •> ; alors s'établit pour deux siècles la souveraineté sociale et littéraire de cette minorité fermée, élite sans doute, mais aussi coterie dans la nation. On peut dire que le « monde » français n'est qu'une réduction et une adaptation de la vie de cour italienne, comme notre honnête homme, l'homme universel de Pascal, réalise, avec une élégance moins iine et moins riche, l'homme complet, idéal de l'Italie de ioOO. Notre vie mondaine eut pour princjiie une chose excellente, la sociabilité des intelligences : et c'est par là qu'elle représente ipielque chose de profond et l'un des caractères constitutifs
I. Tlicopliilc lie Vian (1596-1626;. n.' ii Cl.iiriio près d'Agen, fut lié (l'abord nven , M.ilziir, puis ^e broiiIllH hruyamnient avoc lui. Banni comiiie huguenot et liberliu, on 161'.), il abjura; mais, npros la publiealiiui ilii Panifusc .inliri(/iw, et dénoncé comme allico par le P. Gaïasso, il fut condaniiii' a être brûlé en 10-23, puis, «près nn lonp proeès!, vil sa peine eomniuée en bannissciiifnl (l(>25), et alla mourir à Clianlilly, chez le (iiic ili' Miiutniorency, son prolerleur. — Édition : par Allcaunio, liibl. elzév., in-KV - A consulter : J. Andrieu, Théuiihile de Vinii. étude hio-bibliotrrapliiquc, Bordeaux cl Paris, 1.SS0, in-8. K. Schirmacber, Th. du \'., seine Lebcn und seine Vt'erke. Paris ut Luipzii;, li;07, iu-8. '
de la race. On peut croire qu'elle fut vraimcut, après l'excitation le la^ Renaissance, une forme nécessaire de l'esprit français : car, dès (|ue l'apaisement des Irouldes civils et reliitieux donne lo loisir ' t la sécuritt!, la litléralure et la société se précipitent ensemble de ' côté. Une denii-ltaliennc, la fille d'une Savclli de Rome, Catherine de Vivonne, inaugure la vie mondaine en l'rance vers 1('>08 : ('[ en IfilO, peut-être avant, Honoré d'Ihlë commence à publier son Asin'i', qui offre un idéal de vie distinguée et charmante.
On a voulu trouver dans l'As^n'e ' l'histoire même de l'aufeur et les pei:sonnes de la cour de Henri IV. Mais il ne faut recevoir ces chfs qu'avec dcdance, malgré la bonne foi de Patru. 'J'iirfé, qui avait au plus neuf ans quand son frère épousa la belle Diane de Chàteaumorand, n'était point un Céladon ni unSilvandre Messe d'amour, et il paraît bien nue, sa belle-sœur devenue libre, il ne se maria avec elle que par des raisons d'intérêt. On peut aussi, si l'on veut, reconnaître Henri IV dans Euric, et dans Alcidon ou dans Daphnide, le duc de Bellegarde ou la duchesse de Heaufort : à coup sûr, le ton n'y est pas; et même l'inconstant Hvlas, même le féroce Polémas n'ont pas les manières ni le reste (|ui décidaient la marquise de Rambouillet à se retirer chez elle.
Céladon, banni par Astrée qui le croit infidèle, peut se noyer de désespoir dans le Lignon : sauvé par des nymphes, il résiste à l'amour de Halatée, mais il n'ose se présenter devant sa belle tant qu'elle ne révoquera pas l'ordre de son bannissement; il faudra cinq volumes pour qu'elle se décide, pendant lesquels aussi Silvandre soupirera pour Diane, Hylas se fera gloire d'être inconstant, le saae druide Adamas sera intarissable en bons conseils et bons offices : nymphes et bergères, bergers et chevaliers entre-croisent Irnrs histoires habilement suspendues, qui se dénoueront auprès de la merveilleuse fontaine d'Amour.
Qn reconnaît là les thèmes de la pastorale italienne : VArcadie de Sannazar, VAminte du Tasse, le Pastor Fido de Guarini, voilà les
I. Biographie : Honoré d'Urfé, né à Marseille en 1568, suivit le parti de la Ligue I la forUine du dtir de Nemours, et se relira en S-avoie apri'-s le triomphe de la cause ovale. Il épousa en 1600 sa belle-sœur Diane de Chàteaumorand : hormis ce fait, ■ iiite l'histoire de leurs amours est un roman calqué sur V Aslrée. Il mourut en 1625. W a fait, avec l'As/rée, un poème du Départ de Sireine. une imitation de la Diane •'■t Monlemayor, qu'il .icheva en 1599. et des Epftres morales J Lyon, 1598, in-12). Éditions : L'A.tfrée, 1" partie, 1607, in-8 (I. l-XIl); 2» partie, Paris, 1612, in-8; paiiio, 1619: 4" et 5" parties (posthumes), publ. par B;uo, secrétaire de l'auteur, I'i27. Les cinq parties : Paris, 1633, 5 vol. in-8;, Rouen, 1647, 5 vol. in-8. — A consulter : Palm, f'taidoyers et œuvres diverses, t. II, p. 889-906, Paris, 1681 ; A. Bev- :;:ird, les D'Urfé, Paris, 1839, in-8: N. Bonafous. Études sur l'AsIrdr. Paris, 1846, i:i-8. Sur l'influence de l'Espagne, Brunetiére, Études critiques sur l'Iiist. de la litl. fi-ançaise, t. IV, p. 51-73. — La Diane parut en 1542, et fut traduite en français par G. Chapuis. Lyon, I5S2; puis par un anonyme, Paris, Du Brcill. 1613.
37 'i LK PRÉPARATION DES CHEFS-D'dîin'RR.
soiircps de d'L'i IV-. (-cpcndanl son principal motlèlc a été la Diane de Moiitiinavoi-. un ronmii espaj^nol en |irose mr-lée de vers : mais Monli-niayor est un dés mnltrp? écrivains de IT^spaj^ne ilalianis(>e, et par lui c'est encore un ivllfl de la culluii- italienne qui illumine
Par l'Espayoe, cependant, quelque chose du moyen àj^e passera dans le roman muilerne, ce ju'oùt d'aventures hi'-roïques. extraordinaires, qui dans ÏAstrée même se traduit par le siè^e df Marcilly, et cette dévotion exallée de l'amant à sa niaitresse, qui n'esl que l'amour courtois; c'est par TKspa^ine surtout que llu'ruisme chevaleresque et le culte des dames sont restés des ciiost-s sérieuses, en déjiit de l'Arioste et des spirituels conteurs de l'Italie. Celle-ci a l'ourni le platonisme pour suhtiliser la {.-alanterie, et la forme de la pastorale pour isoler dans leur pureté tous les sentiments ([ue la lutte ou l'accord des cciairs peut |)roduire, abstraction l'aile des autres affaires et des autres intérêts du momie. Voila ce que d L'rfé a pris.
I'>t voici bien comment il faut entendre VAstréc : dans un temps où la représentation de la vie réelle, en sa simple et sérieuse apparence, n'est guère reçue dans l'art, où la nouvelle est coH' damnée au ton satirique ou comique, la vie pastorale est une transcription littéraire de la vie mondaine; berf^ers et nymphes sont des hommes et des femmes qui n'ont rien à faire, et dont l'unique et capitale affaire résultera par conséquent des rapports sociaux : ces hommes et ces femmes se désirent, se poursuivent, s'évitent, exercent enfin la profession de l'amour. La guerre y tient tout juste autant de place qu'il faut pour marquer la nobles.se des personnages; Céladon ne serait pas l'amoureux idéal, si jamais il n'avait l'épée en main. Mais il la remet vite : il est gentilhomme et non soldat.
La pastorale italienne est un rêve poétique; l'idéalisme chimérique des sentiments se tléioule dans l'irréalité charmante d'im paysage de fantaisie : avec .Monteniayor, la pastorale prend pied sur le sol de l'Espagne, et mêle des lieux, des noms connus à son impossible action. D'L'rfé l'ait pis : il veut du réel, et il épaissit, il alourdit le rêve. De la pastorale arcaiiienne, il fait un roman historique, méroviii^ien ; il narre ])resque aussi bien qu'un historien les intrigues de labour de Condebaud et la cueillette du gui chez les anciens (îaulois. C'est un |ireniici pas vers le roman vrai, quoique VAf^trée elle-même soit plus fausse pai' l'incohérence de l'élément pastoral et de l'élément historique : mais dans ce mélange je reconnais l'efTet du même instinct ipii va soumettre toute la littérature au vraisemblabi > et créer le réalisme classique. Ces mois font sourire à propos de VAstréc : c'était quelque chose
pourtant de situer laction dans un temps, dans un lieu précis, de la liera des faits vrais comme à un paysage réel.
La pastorale française modifie en même temps le ton du genre et l'expression des sentiments : ils prennent quelque chose de plus ]irosaïque, mais aussi de plus solide. Le Tasse, Montemayor sont en leurs pays de grands poètes : d'L'rfé ne vaut que par sa prose, fluide, diffuse, aimable, où se reconnaît le contemporain littéraire de François de Sales et de Monlchrétien. Il ne traite pas son thème à la mode lyrique : s'il abonde en descriptions, en images, en ornements, il est sensible qu'il vise déjà surtout à noter, à détailler, à expliquer des faits moraux, qu'il traite comme des réalités. Je crois qu'on a exagéré la valeur de ses caractères et de ses dissertations : sa conception est molle, son analyse vague, et tout ce fonds est passablement banal aujourd'hui. C'était plus neuf alors; et du reste l'important, c'est qu'il ait songé à donner des caractères, à suivre des sentiments, à marquer des nuances, des actions, des progrès. 11 est remarquable que dans le matériel de la pastorale il a laissé toutes les machines qui servent à faire des changements à vue de passions, à créer ou détruire l'amour instantanément. 11 a abandonné les amants aux lois naturelles de l'amour. 11 ne leur a point attribué un platonisme incroyable. Mais il a peint des amants respectueux, des hommes du monde qui attendent patiemment la volonté des dames, incapables de brutalité, tout attachés à mériter par la constance de leur sentiment et Tingéniosité de ses expressions : ils donnaient à nos gentilshommes des leçons de galanterie mondaine et de savoir-vivre.