‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 145 sur 504 · l'hôtel tJE Rambouillet et l'esprit mo.ndain · texte numérisé non relu

l'hôtel tJE Rambouillet et l'esprit mo.ndain

Au milieu de la littérature du temps, sensée, pratique, bourgeoise, entre l'économiste et l'agriculteur, qui prêchent le travail, et le saint qui prêche la pénitence, d'Urfé ressuscite la littérature aristocratique. 11 trace des modèles d'une belle vie, sans peines et sans devoirs que par l'amour, à qui elle est dédiée. On nous conte qu'en 1624 des princes, des dames et des seigneurs d'Allemagne firent une Académie des vrais amants pour vivre la vie de VAstrée sous les noms de VAstrée. Moins lourde, mais plus sérieuse fut l'imitation française : l^^gdét^ju^âti^use^estlt^^ VAstrée donne le roman. Il n'y a pas à douter que l'œuvre de d'Urfé n'ait aidé Mme de Rambouillet à organiser la vie mondaine, lorsque, dégoûtée, nous dit-on, des manières par trop soldates(}U£àJiLgascûiines

31c, LA IMtliPARATION DKS CHEFS-DffiUVRË.

de la cour du Vcil dakuil, cllo se leliia imi ><jii hoU'let y reçut ses amis '.

La iiouvoaulé O Lait de réunir nV'ciueniiinnL les mêmes hoiniiics et moines l'nnmes, dans une éyalilé niomenlanée et dans mv libiMlé paifaite, non point pour la cérémonie, nuiis pour le plai^il non point pour un plaisir extérieur et précis, dansf, souper, spii tacle ((|iioii]ue ces plaisirs nalurelleinenl ne lussent pas exclus), mais pour le simple et essentiel plaisir qui sr pouvaiL-tU«r de la réujlion des__es£i ils. s\^X(,;i^^|nt nnitnell(Mi)t,Mit ))ar le contact, et si'fTdn-nnt -In pioiliiii.» i.» qn'ik .ly^ii^^nl iIh im-illrui- Par là, là vic

mondaine, échap|).nil an t'onnalisnic tVivolf, eul un caractère pro- Jjjndémeiit inlelh^j^jj;! ; les salons liirenl coniuie des man'lics d'jili'ps, i;)\\ les échanges ne languissaient pas, et la fonction propre de i'iiomme dujnonde fut la conversation. Il en lut ainsi jusqu'à la [{çvolnlion. Lat.iande MadenioiseIleestiniait« la conversation leplus ^rand plaisir de la vii-, et presque le seul », et prél'érait les Tuileries à la vraie campagne parce que » l'on y est. mieux pour causer » : de l'ail, les Jardins ne seront en ce siècle (jue des salons et des galeries aux parois de l'euillage, bien commodes pour se promener en causant. << La conversation, «lisait encore Mlle de Scudéry, est le lien de la société dotons les hommes, le plus grand plaisir des honnêtes gens, et le moyen le plus ordinaire d'introduire non seulement la politesse dans le monde, mais encore la morale la plus pure et l'amour de la gloire et de la vertu. » Saint-Lvremond la préférait à la lecture, et Varillas, un historien de profession, disait à Ménage « que de dix choses qu'il savait, il en avait appris ncuj parlaconversation »: — «Je pourraisàpou pi es dire la même chose », ajoîTlail iMoiUige"^ un des cerveaux pourtant les plus bourrés du temps.

La marquise do Rambouillet eut donc le premier salon qu'on ait vu en Kraace : dans la Chamhe binte d'Arlhénicc et dans son rMuxt se rassemblaient, autour d'elle et de sa fille Julie, le marquis de l'isani, son lils, bossu, spirituel, ennemi juré des beaux esprits de profession; le marquis de Montausier, original mélange d'Alceste et d'Oronte, qui aima quatorze ans Mlle de Hambouillot avant de la décider an mariage, et qui prépara pour elle pendant

I. A consulter : Soniai^.e, Diclwiiiifiiifi dis l'ri'C.icuses, éd. Livel, Bibl. EHzév., 2 V..1. in-16; Tulleiiianl dtjs Homix, Historiettes, éd. Moiiincrqiié, Pan», ISiO, 10 vol. \\\-Vi. Kl les œuvres de Sai-razin, Godeau, etc., ainsi <| le le» Correspondances du U'iui>!i ii-.f. G, Lnnson, ('huix de lettres du .wiTs., lluclioUe, iu-l6); KiL-derer, Mémoire pour servir a t' Histoire de la sucirit' jiulic en l-'rance, Paris, 18:15, in-8; Livol, Précieux cl Précièiàes, l'iris, 1850, iu-S ; CousT?i*'<a -Soctifté française au .vvii" s. ; Mme de Sablé; Mme de Hautefort \ In Jeunesse de Mme de Lougueville: Mme de Lonyiieville et la Fronde, 6 vol. \n-\'l. Taris, Didier; E. do Burthéleniy, la Comlesie de Alaure, Paii», in-16; 1863. Brunoliùre, Ji'ludts vriliquet, etc., l. 11, p. l-ZJ.

trois ans ces fameuses étrennes du l*''" janvier 1041, la Guirlonile de Julie ; Mlle Paulet, une bourgeoise, à qui sa beauté rousse et sou esprit laisaieiit une noblesse; trois ou quatre Arnanld, abbés, magistrats, officiers, Chapelain, Voiture, Godeau, Ménage, non pas a titre d'écrivains, mais à tilro de gens d'esprit. Deux princes du sang, le du^- d'Eiigliien et sa sœur, future duchesse de Longueville, sont dès leur première jeunesse des habitués de la Chambre bleue. Plus tard apparaîtront Saint Kvremond, Mme de la l''avette, la toute jeune et riante marquise de Sévigné. Le vieux Malherbe chante Mme de Rambouillet ; Balzac, Corneille lui sont présentés : mais les réunions n'ont rien d'une Académie. Les gens du monde y dominent et donnent le ton : c'est, dit Chapelain, « le grand inonde purifié », « la pierre de touche de l'honnête homme ». II icrivait à Balzac, très curieux de savoir quelle était cette nouvelle , puissance : « (22- ".^ parle pas savanim^nt., mais on y parle raisonnablement, et il n'y a lieu au monde, où il y ait plus de bon sens et moins de pédanterie ».

Parler, c'était la grande affaire, et les lettres du temps nous présentent à merveille cette conversation des premiers temps, ii'ore un peu lourde, et qui croit se donner de la légèreté en se inrtillant. Avec réternelle matière des propo^ mnnrlaips, celle que ioiirnissent les nouvelles du jojir^ les médisances et les scandales^ on ^s'occupe fort de démêler, d'analy^pr Ips sentiments, 'l'p'^- dislinguer les nuances et les sources, de ceux snrtnnt. gui sont-^Fun usage journalier dans la vie .snriale amour-propre, amitié, anjoiLT surtout ; on débat le sens et b henpié"7les iTiofs;n~n prend pour thème parfois quelque ouvrage nouveau dont on a entendu lecture, une lettre ou une dissertation de Balzac, ou bien, un certain jour, le Polyeucte de Corneille, dont la dévotion ne plait guère. On dispute ferme à l'occasion sur une comédie de l'Arioste, ou sur deux sonnets rivaux : Malleville et Voiture ont fait chacun une Belle Matineuse. Le sonnet de Voilure à rm??/e et le sonnet de Ben-u serade sur Job partagent l'Hôtel de Rambouillet, puis tout Paris,// "^n piétine Fronde! ~~~ ■ ■ ■

Camârquise' retirée chez elle dès 1608, ne meurt qu'en 1665, mais le beau temps de son salon c'est de 1624 à 1648.- L'exemple qu'elle a dnîmé p^i imité Hptnnte'; parts :"pàr touf ïê "beau Paris d'alors, autour du Louvre et du Palais-Cardinal, au Marais et dans la place T^nyalf 1p,<i palf|is des princes et des gpjgnpnrs, c\pe, hôtel^ T^ièmpdeJIn^jMrJTp l)f>nr£pnjsje oiivrent leurs pnrtps- Ce sont les dames de Clermont-d'Entragues, c'est la marquise de Sablé, qui a a la plus nette mignardise dans ses lettres aussi bien que dans sa conversation ». C'est Mme de Maure, Mme de Choisy, Mme Scarron; c'est M. ïestu, chevalier du guet, chez qui on

lit les coifK^dics deslini-cs à la scène. Tons ces rMuits et ces niellca, où les Précieuses tiennent conversation, se multiplient dans la premifie moitié du siècle. ("Inv, Mlle de Scudt-ry, aux samedis, moins de grand monde, et plus de gens de lettres : c'esl une rnelli; littéraire, un peu pédante. Mais v(jici la n/(?//c mondaine et pédante à lu fois, et les précieuses ridicules : les mardis de la vicomtesse d'Aucliy, qui lit un jour une paraphrase de saint Paul; elle a pour amies Mme de IWosny qui apporte une fois un roman, Mme de Saintot, une ancienne actrice de la Foire, maintenant bas-bleu et fort écrivailleuse. Nul n'est admis, s'il ne compose et ne lit : un vieil oiïicier, à qi/i la plume pèse, est forcé de barbouiller du papier pour être admis dans celte « Académie femelle », comme Chapelain écrit en 10:58, s'égayanl fort de ces « fées qui ont beaucoup d"àge et peu de sens ».

La province, comme de juste, suivit un peu plus lard, et l'on connaît la phrase de Chapelle sur les dames iju'il voit en 1056 à Montpellier : «A leurs jtefiles migiiaidises, à leur parler gras et leurs discouis e.xtraordinaires, nous vimes bientôt que c'était une assemblée de précieuses ».

Mais ce ne sont pas les originaux extravagants ni les imitateurs ridicules que nous avons à regarder. Les vraies précieuses — que Molière a visées et atteintes à travers les autres, — c'étaient Mme de Rambouillet, Mme de Sablé, Mme de Longuevilk-, Mme de Maure, et le monde précieux a été l'école ^où se sont formés les Russy et les La Rochefoucauld, les Sévigné et les La Fayette, les Maintenon et les Ninon, c'est-à-dire ^ès "plus exquis exefiiplaires de la société française dans la seconde moitié du siècle : voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue pour bien juger la préciosité. Klle n'est que le premier état de l'esprit mondain qui, sans changer son idi-al, modilie sans cesse et rectifie ses apparences.

Le fond de l'esprit mondain, c'est de se séparer, avec tout ce qui le touche ou lui sert, de ce qui n'est pas le nioiide; c'est d'établir, par-dessus la vulgaire distinction du vrai et du faux, du bien et du mal, un nouveau principe de distinction à l'aide duquel tout se jugera et se classera : ce principe est l'idée des ((mcenances, qui crée \\n genre nouveau de beauté, la liistiiicdon; une chose, un .icle. qui présentent une sorte de perfection supérieure dans la conrormité aux convenances, sont distinyu(}s. Le naturel n'est pas impliqué dans la distinction, mais l'aisance. Klle ne comporte ni la bonté du cœur, ni la force de rintelligence, mais elle indique certaines manières d'avoir ou de n'avoir pas du cœur ou de l'inli-lligence, Coiiitne la sociabîlilé a formé tM lie toujours le monde, la (Ustinction ost un url Ut* jjlaire; loiit ce qu'on a en soj et sur soi,

ATiAHur.a M r,LtAnn,0'

rt'alité solide ou surface, il faut l'avoir pour lef5 autres, ou s'ou donner l'air : cette coquetterie de parure par laquelle la beauté semble faire don de soi au public, et prendre intérêt à son plaisir, quand il s'agit de la pensée et de l'expression de la pensée, c'est l'esprit. En litléi'aturc, il n'y a de dhtingué que l'esprit, au sens étroit : l'ingéniosité, l'invention spirituelle. Rien ne vaut que pénétré ou orné desprit. On est aijisi, tout à la fois, très près et très loin de l'art : ou, si l'on veut, on a un art d'agrément, et non d'expression, un art tout orienté vers le public, pour lui plaire à sa mode, et non vers la nature, pour la rendre selon la vérité. Mettez en face l'un de l'autre l'art du xvni'' siècle et l'art grec.

Voilà comment riiifliience de la société sur la littérature française fut mêlée de bien et de mal. Le public fit la loi : iJ imposa d'abord la clarté, l'unique pf, .-^rliniiahlp flaité (\c iin^ rhfMk-dVRrivrp ctassigues; il obligea les auteurs à ménager sa peine san^; plainHip l-s. leur, à savoir nettement ce qu'ils voulaient dire, et ?», le 'ijre '^''icpment^ .Mais ce public définit la clarté par ce que son esprit entendait: et ces femmes, ces gentilshommes ne voulaient pas ou ne pouvaient pas entendre bien des choses, qui eussent bien mérité qu'on les leur fit entendre. Notre littérature y perdit sans doute en |i.THfpiir fi profondj;ur: et les plus grandes questions, les plu3 ^vitales en furent exclues ou furent réduites à s'y glisser par j)çça>- ..sSn],: de là ce que nos cuels-d œuvre classiques paraissent avoir quelquefois d'im peu court, quand on les compare à certaines œuvres des autres littératures. Avec quelque chose de superficiel .et de frivole, ou Jout au jiioins de moyen, la littérature prit gjjjnonde le goût d'une simplicité brillante, très cherchée et très ^isée, quTimijèTelîâtu retint" qui est parfois tout le contraire : il lut diflicTle de~iravoir pas d'esprit, et les plus grands seuls de nos écrivains y parvinrent. Il fut difficile aussi de parler à ce public de ce qui n'était pas lui : et par là la matière littéraire se restreignit encore; l'iwmme, mais l'homme de la sociétéj^ soumis aux rapports, aux lois, aux accidents sociaûxT^ ayant affaire un peu à Dieu, beaucoup aux hommes, nullement à la nature, fut l'original nécessaire de tous les portraits. N'étant gûeré actionné que par l'amour, il fit de l'amour l'action de tous les livres qui prétendaient à le représenter.

Enfin, s'il est une vérité reçue dans le monde, c^est que le. monde araison, c'est qu'il fait bien et pense excellemment, mieux que tous les individus qui le composent, et surtout mieux que tous les êtres qui n'en sont pas ou n'en ont pas été : d'où la raison, cette souveraine dominatrice du sjècle qui commence, s'étrique, s'amincit, se creuse, et devient le préjugé mondain, qui investit momentanément tous ?es caprice.s et toutes ses ignorances d'up Ijtje «l'absolue bl

3f<(» XjK PREPARATION PRS rHFFS-D ŒrVRR.

universelle vérité; et voilà surtout ce qui porta graïul tlommai.''' à la lill(*ralure du xvii' siècle.

(^iir lous'lts écrivains durent compter avt^c le goût lutindain, que la plupart au reste portaient en eux-mêmes. Il fallut (pi'ils y saiislisseiit, niAnie en le <lépassant. l,e xvu" siècle, qu'on a toit souvent de prendre « en liloc » cl d»! croire tout d'une pièce, nous ollVo i>lusieurs courants, plusieurs dircflinus, et «-otnine plusieuis étages (le goût et d'idées : il y a comniunication, juxtaposition, cuire-croisement ; à de rares numients r-t jamais pour louglemps Insion ou confusion, l/esprit de la société polie, esprit précieux d'abord, puis simplement esprit de cour ou de salon, n'est eu somme que la forme charmante, étroite, inférieure, du goiH classique : c'est au-dessus de lui, bien que souvent pour lui, que se liront les chels-d'œuvre.

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