CHAPITRE m PASCAL
Lie jansénisme, reforme calholiqiio et laùiue. — 1. L'irréligion au début du xvii' siècle. — 2. Origines du jansénisme. Porl-Royal. Les perséculions. Grandeur morale de l'esprit janséniste. Les écoles de Port-Royal. Les écrivains : Arnaud et Nicole. — 3. Pascal : sa vie, son humeur. — 4. Les Provinciales : leur fortune, leur valeur. De l'ironie et de la raison dans les questions de théologie. Arl et style de Pascal. — 5. Les Pensées. Plan de VApolofjie de la religion chrétienne. Application des méthodes scientifiques au problème théologique. Absence de nouveauté et puissance d'originalité : le don de profondeur. L'étude de l'homme : intuitions et questions remarquables. Les deux infinis : la limite de la science. Unité du développement intellectuel de Pascal. Le style des Pensées : abstraction et réalité, raisonnement et poésie.
La Réforme hérétique et schismatique eut pour contre-partie au xvi<' siècle une Réforme unitaire et orthodoxe. Dans tous les pays qui restèrent en communion avec Rome, en France comme ailleurs, il se produisit un réveil puissant de la foi, mais un réveil aussi de l'ardeur morale du christianisme, et le catholicisme restauré ne lutta pas moins contre le libertinage naturaliste de la Renaissance que contre les doctrines hétérodoxes des sectes protestantes. Les années de discordes et de misères qui chez nous retrempèrent réuergie des âmes, les disposèrent à se l'aire un catholicisme viril, dur, ascétique, qui. deniandanl beaucoup à l'homme, lui rendit beaucoup en prolondeur d'émotion et en force pour l'action. De là, sans parler des raisons pohtiques et de l'instinct national, le peu de succès que trouvèrent chez nous les jésuites, avec leur religion aimable, fleurie, assoupissante, et le succès au contraire que trouva le jansénisme '.
La renaissance du catholicisme en France s'était marquée déjà par une recrudescence de l'ascétisme dans l'Église, par une florai-
I. A consulter : Haviine. Histoire île Port-Iioyiil, éd. Gazier, 1909. Thotnns l)ufo>>L-, Méiiioire.i jH-nr iC'Vir ti IhlsIO'rt île l'ort-Roijul, édil. compli'le, par M. fioui|uel, 1876-187'J. Suinle-Beiive, Porl-Roijul. 7 vol. iu-lô Ré^^hc, les Derniers Jansénisles, 3 voi in-8, 1391-92. Brunelière, Études critiques, t IV.
son nouvelle de l'esprit monastique que la révolution intellectuelle du xvi"^ siècle avait paru d'abord devoir éteindre. Nombre de communautés, réformées ou nouvelles, feuillants, bénédictins de Saint-Maur, oratoriens, prêtres de la Mission, compagnie de Saint- Sulpice, trappistes, sœurs de la Charité, filles du Calvaire, les unes contamplatives, d'.autres actives, certaines studieuses, d'autres charitables, toutes ferventes et rigoristes, attestent, de la fin du xvi'' siècle jusque fort avant dans le xvii<^, la force du mouvement catholique. Le jansénisme est un effet parmi les autres, et non la cause, de cette reprise vigoureuse de vitalité par laquelle la religion, si menacée naguère, va ressaisir la domination du siècle.
Mais le j[ansénisme se distingue, d'abord parce que seul il est hét&rodoxe, ce qui veut dire qu"il a une doctrine, une personnalité iïïlelléctuelle, une conception propre de la vie et des rapports de l'homme avec le surnaturel; ensuite parce que seul il ne se développe point exclusivement dans l'Eglise: au contraire, il n'a point de pénétration dans le clergé régulier, il est assez largement diffus parmi les compagnies de prêtres telles que l'Oratoire, il recrute surtout ses adhérents parmi les ecclésiastiques séculiers et parmi les personnes pieuses de tout caractère. Il est une doctrine, et non pas un ordiie : par là même, comme on s'y lie par une adhésion libre de la raison, non par un engagement destructeur de la liberté, il est, malgré sa conception du prêtre, pratiquement tout laïque. Et c'est ce qui le rendra propre à représenter dans le siècle l'esprit de toute la religion, c'est ce qui en fera l'adversaire par excellence et la barrière du libertinage intellectuel et moral. C'est ce qui lui permettra, persécuté et vaincu dans ses opinions dogmaliques, d'étendre à travers la société son autorité morale, à tel point qu'il semblera avoir, aux yeux de la postérité, la direction du mouvement catholique dans la lutte contre l'irréligion.
Il faut nous arrêter un moment pour expliquer cette lutte.