l'irréligion au début du XVIl'^ SIÈCLE
Le xvii*^ siècle, de loin, parait presque tout chrétien : à le regarder de près, on y distingue un fort courant d'irréligion, théorique et pratique. Le courant disparait presque dans la seconde partie du siècle, sous l'éclat de la littérature catholique et sous la décence des moeurs imposée par le grand roi. Mais, entre 1600 et: 1660, l'incrédulité s'étale'.
1. A consulter : Le P. Garasse, Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, 16-23; Mémoires, éd .Nisard, 1861. LEstoile. Tallemanl, Mme ilo Motleville. Guy Patin, Sainl-Evrcinond. passim. Lschèvre. Le procèi du poète Thiophtle de Viau. 2 vol., 1»09. Perrens, les Libertins au XVll'- siècle, 1896 G. Lanson, fievue des Voars, 1908-1909.
La licence des opinions et de la vie a deux causes principales. L'une est l'enivrement de la raison aprrs l'efTort et les cotiqu«Hes du XVI» siècle. La pensée tend à s'alfranchir de l'autorité de l'Église, elle s'éloigne de la tradition par diverses routes : aristotélisme alexandrin ou averroïste, panthéisme naturaliste, scepticisme et positivisme, philosophie soientirupie. L'autre cause est le débordement des tempéraments, que favorisent en France les guerres civiles et religieuses. L'individu suit sa passion, cherche son plaisir, rejetant toute règle : et quelle règle plus gênante que la règle chrétienne? Ainsi l'anarchie politique prépare l'anarchie morale.
Enfin, la diffusion de l'incrédulité est chez nous un cas de l'influence italienne. Vanini, brûlé à Toulouse en 1019, laissa des disciples dans notre midi : Théophile l'y a connu.
Sans ajouter foi aux chiffres donnés par le Père Mersenne (une statistique en pareille matière ne saurait être, même approximativement, exacte), nous devons croire que les libertins furent très nombreux sous Louis Xlll : nombre de témoignages l'attestent. 11 y en avait de deux sortes : les philosophes et érudits formaient un premier groupe, discret, peu bruyant, ennemi du scandale, faisant extérieurement profession de respecter la religion; les uns se rattachaient à l'cpicurisme relevé par Gassendi; les autres suivaient, avec Le Vayer, la doctrine sceptique.
Le second groupe était celui des inondai ns, courtisans et femmes, avec quelques poètes et beaux esprits. Ceux-ci faisaient grand bruit, multipliaient les scandales et les indécences : ce qui leurplaisait le plus dans l'incrédulité, c'étaient les provocations tapageuses; c'était de « faire les braves » contre Dieu. Ces libertins du monde n'avaient pas de doctrine arrêtée : ils se moquaient desmystères et des dévots, affichaient la tolérance, prétendaient suivre seulement la raison et la nature, et vivaient en gens pour qui c'est raison de satisfaire à leur nature.
L'Église essaya d'arrêter par des rigueurs le progrès du mal. Le Parlement, en France, lui prêta son appui : le procès de Théophile est un épisode de la guerre entreprise par les jésuites et les magistrats contre l'irréligion; on voulait, par le supplice d'un poète, d'un homme de peu, épouvanter les grands dont il était le commensal et le conseiller.
Mais les rigueurs ne pouvaient vaincre à elles seules les esprits. Il fallut des freins intérieurs pour retenir l'ànie avec son propre consentement et l'empêcher de glisser dans l'impiété scandaleuse.
La politesse, d'abord, y servit. L'honnête homme n'aime pas à se distinguer par des façons de penser téméraires ; et la religion est pour lui une partie du savoir-vivre. 11 suffisait des progrès du goût,
pour rendre impossibles les manifestations éclatantes d'irréligion, les indécentes parodies où se plaisaient les Roquelaure et les Malha.
Puis le libertinage fut contenu et vaincu par des doctrines philosophiques et religieuses qui donnèrent à la raison les légitimes satisfactions qu'elle réclamait.
Le cartésianisme (it des chrétiens apparents, en faisant des philosophes qui croyaient à Dieu, à l'âme iinmorlelle, à la supériorité infinie de la nature spirituelle sur la nature corporelle (ce qui établissait une iiiérarchie très nette des plaisirs). Mais surtout le catholicisme s'adapta aux nécessités de la lutte : et contre l'indépendance superbe de la raison, qui faisait le péril, il opposa fortement les doctrines de la grâce et de la Providence. Par l'une, il soumettait à Dieu la vie intérieure de l'individu, par l'autre, la conduite universelle du monde, par l'une et l'autre, il faisait échec ' à la raison et la courbait sous une force divine, impénétrable et irrésistible.
Ainsi furent suspendues pour un demi-siècle les tendances qui composèrent l'esprit de l'âge suivant. Mais si l'elTort du catholicisme fut efficace, c'est qu'il avait repris force et vitalité dans la crise du xvi" siècle; et c'est qu'il avait poussé en France le rameau vigoureux du jansénisme.