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LE JANSÉNISME ET PORT-ROYAL

Le jansénisme appartient à. 4ijeuj pj:èâ. exclusivement à la France et aux Bays-Bas catholiques. C'est aux Pays-Bas qu'il naquit, dans l'esprit du pieux évêque Jansénius, au temps où les âmes inclinaient de toutes parts vers le stoïcisme philosophique ou chrétien, au temps où François de Sales, sous la douceur aimable de son langage, rétablissait l'impérieuse austérité de la morale évangélique. ■ Jansénius tira de saint Augustin une doctrine rigoureuse, assez approchante du calvinisme : tandis que l'orthodoxie romaine admettait une coopération mystérieuse de la liberté humaine à la grâce divine dans l'œuvre du salut *, Jansénius ^ supprimait le libre arbitre pour donner tout à la grâce, et enseignait la pjédss- \ twation, qui sépare les élus et les damnés de toute éternité par un ; décret absolu et irrévocable de Dieu.

1. L'Église laissait à la liberté des fidèles l'option entre les systèmes qui concilient iB libre arbitre et la grâce, celui de saint Thomas, où domine la grâce, et celui du iésuile Molina, où domine la liberté. Elle n'imposait aucune de ces explications. ,

2. Jansénius, évèque d'Ypres, 1585-1638. Son fameux ouvrage, intitulé Augustinu», / fut publié en 1640 par 3e» amis. ,'

i5U LA PREMIÈRE OIÎNÉRATION DRS GRANDS CLASSIOUES.

Le. foyer »lii iansénisine, cii Krance, fui l'abliaye <!•■ I*nrl-|{(iy.'.' c'était une commuiwiulé cisleroioniic de femmes élnhlie dv|iui- I2(l'i- dans la valléij de Chevreuse, et réformt''C eu l(i((H par la iikmc Anf^'éliciue AriiaiMd ; cllt; fut transportée, en t02(», à l'aris, au laubour^' Saint-Jacques. Du Verrier de Hauianne, abbé de Sainl-Cyran. directeur de la maison à partir de 1G36, y implanta la docirint,' i\i- Jansénius, avec qui il était lié, cl fil de ces filles les croyantes obstinées, au besoin les inflexibles martyres de ce qu'elles regardèrent comme la pure vérité de Jésus-Christ. Quand le jansénisme commença de se répandre dans le monde, on se tourna vers l'or'-F^oyal comme vers le sanctuaire, le centre religieux de la nouvelle Eglise les bâtiments de Port-Huyal des Champs furent relevés ' et servirent d'asile aux solitaircti, aux hommes saints que la pràce avait touchés, et qui, sans se lier par aucuns vreux, sansquitler leur nom, sans former une communauté régulière, venaient vivre là, dans i,i retraite, une vie d'étude et de piété.

L'année 1638 commença la gloire et les malheurs de Port-Roy.'.l et du jansénisme : cette année-là, Antoine Le Mailre *, avocat, conseiller d'État, quitta l'espoir d'une haute fortune pour se retirai à l*orl-Koyal. Cette-année là, aussi, Saint-Cyran fut emprisonn'' par ordre de Richelieu, et les solitaires dispersés. Les jansénistes avaient d'ardents ennemis, surtout les ji-suiles, qui ?e vriyaienl disputer par eux la direction des âmes et l'éducatiim des enfants, et qui, défenseurs des prétentions romaines, les regardaient comme le parti avancé du gallicanisme. L'autorité civile, se souvenant du siècle précédent, ciaignil que la secte religieuse ne conthU le germe d'un parti politique, et crut de son intérêt de faire cause commune avec les jésuites, servant ainsi ceux qui devaient la combattre et persécutant ceux qui devaient la défendre dans ses rapports avec Rome.

Des lors Port-Royal n'eul plus guère de repos. Cinq articles ou propositions, qu'on lira de VAuntistinus, furent condamnés par la Sorbonne, par les évêqnes (ICofî), par le pape (1653 et 1656). Les jansénistes soutinrent que les propositi(jns n'étaient pas dans Jansénius (elles n'y étaient pas textucllcmciU, mais elles étaient Vdme lia livre, selon Rossuel), et ils refusèrent de les condamner comme étant de lui. Les femmes furent aussi fermes que les hommes. La défense des jansénistes fut belle : ils firent des miracles de constance, ils développèrent leur force et leur subtilité d'esprit, ils furent a<lroils, perfides même autant qu'héroïques, contre dei ennemis à qui toutes les armes étaient bonnes. Rien n'y fit. Les

». Il y revint aussi des religieuses à parlir do 164S.

2. 11» élaionl trois frères, neveux d'Arnaiil.l : AnlnincLe Mnilro, Le Maître (l<! Saci, Iraduftciir de la Bible et de Tcreiici'. oi I.o Muiiru de Séricourt.

solitaires sont de nouveau dispersés et les écoles fermées en l():>fi. L'assemblée du clergé de France a rédigé (1656) un formulaire qui condamne les cinq propositions : Port-Royal refuse obstinément de le signer; d'où redoublement de la persécution : en 1660, on ferme définitivement les écoles, on chasse les confesseurs, les pensionnaires, les novices de la maison; on use toute la science, toute la patience des docteurs et de l'archevêque de Paris contre rinflexihilité des religieuses, on finit par distribuer les douze plus obstinées dans des communautés plus soumises (1664); à peine arrache-t-on quelques signatures, bientôt rétractées ou expiées dans les larmes. En 1665, on transporte aux Champs toute la communauté rebelle de Paris, et l'on donne la maison du Faubourg Saint-Jacques à des religieuses soumises. En 1666, on emprisonne M. de Saci. Après une trêve d'une dizaine d'années, la lutte leprend en 1679 : Arnauld est obligé de fuir aux Pays-Bas. Louis XIV a pris en haine ces indociles, dont la résistance choque son instinct d'absolue autorité. En 1708, la communauté de femmes est suppri mée par une bulle du pape; en 1709, les religieuses sont expulsées jiar le lieutenant de pnlji^e: enfin Port-Royal des Champs est ili'truit (1710), sa chapelle rasée, ses sépultures violées. On n'en avait pas fini avec le jansénisme : on l'avait décapité, non

I as supprimé. On avait réussi à lui retirer cette hauteur morale, celle largeur intellectuelle qui en avaient fait l'expression supérieure du christianisme français : on l'avait réduit aune bigoterie étroite, fariîuche et stérile. Mais il subsista à travers tout le xvm'^ siècle, surtout dans l'Université et dans le Parlement; la bulle Unigeniliia (1713) ranima pour un demi-siècle la querelle, où les deux adversaires s'avilissaient et avilissaient la religion devant les incrédules charmés et railleurs : de jour en jour croissaient la fureur, l'imbécillité des deux partis; et de la même source qui avait produit les Provinciales et les Pensées, sortaient les miracles de Sainl- Médard et le scandale des billets de confession. Ainsi se prolonge le jansénisme, ayant parfois sa revanche dans ses malheurs, comme le jour où il fit décréter l'expulsion des jésuites, et faisant sentir sa main dans les affaires religieuses jusqu'au début de la Révolution : même au début de notre siècle, il n'a pas été sans influence sur certains doctrinaires libéraux et gallicans.

La grandeur du jansénisme est tout entière dans sa morale. Comment cette dure et désolante doctrine, qui niait la liberté, et vouait l'immense majorité des hommes à la damnation éternelle, sans espoir et sans retour, a-t-elle été un principe actif, efficace d'énergie et de vertu? comment a-t-elle excité les âmes aux sublimes efforts dans les rudes voies de la perfection chrétienne?

II serait long de l'expliquer : mais j'ai déjà fait remarquer que

4r.2 LA PREMIÈRE GKNh!nATION DES GRANDS CLASSIOLKS.

loules les doctrines qui ont demandé le plus à la volonté humaiii'' ont posé en principe rinipuissance de* la volttntf'; elles ont ôté If libre arbitre el livré le inonde à la fatalité. Le jansénisme |)résente à l'homme la <« face hideuse » de l'Kvangile; il l'abime dans la profondeur (le sa miséie et <le son néant, el il dresse devant lui linaccessible perfeetion on il faut qu'il attei^Mie. Il le désespère, lécrasc, l'obliire de renoncer à tout re (|ui l'ail la vie aimable et douce, à la science même el à l'exercice de l'esprit : une seule œuvre est nécessaire et permise, celle du salut, dont la pensée doit élre la seule pensée de l'homme, et toute sa vie.

Par cette austérité de leurs enseignements, et par les grands exemples qui la soutenaient, les jansénistes ont exercé sur le wn" siècle une influence disproportio(mée à leur nombre, et qui îontraste avec leur oppression. Aussi bien étaient-ils au gré du siècle par la forme de leur esprit; quoiqu'on rencontre parmi eux i;[uelques âmes tendres et mystiques, en général leur ascétisme est plus intellectuel que sentimental : ce sont de rudes dialecticiens, âpres disputeurs, subtils tireurs de raisonnements, infatigables chercheurs de clarté et d'évldëiice fogîque. Ils ont été des premiers <i s'emparer du cartésianisme, ils en ont neutralisé l'esprit en s'en appropriant la méthode. I.e principe même de leur hérésie dogmatique est tout rationaliste : c'est en appliquant la raison aux choses de la foi, en refusant de s'incliner devant le mystère, en s'obslinant à résoudre une contradiction que l'Église se résigne à ne pas lever, qu'ils ont élevé la toute-puissance de la grAce sur les ruines du libre arbitre; leur doctrine est une tentative pour reculer la limite de l'incompréhensible dans le dogme.

Iléios de la volonté, par le perpétuel elTort de leur conduite, niailres de la raison, par les infatigables argumentations de leurs livres, à ce double litre ils dominèrent leur siècle; et ainsi s'est fait que tout ce qui n'était pas épicurien ou jésuite a relevé d'eux plus ou moins. Il y eut, hors diî leur secte, sans nulle adhésion à celles de leurs opinions que l'Eglise condamnait, nombre de gens qui tinrent à Port-Hoyal; cl à vrai dire ces jansénistes du dehors lurent, ou peu s'en faut, tout ce qui avait de l'élévation dans l'âme et dans l'esprit, mondaines pieuses, telles que Mme de Sévigné, catholiques soumis et fervents, tels que Bossuet, ou rationalistes chrétiens, tels que boileau.

Une des meilleures choses du jansénisme, ce furent ses écoles. Port-Royal ne lit pas beaucoup pour l'éducation des filles; le règlement rétligé par Jacqueline Pascal en lfiK7 en est la ])renve. Mais l'école de Poit-Uoyal des Champs, où les garçons recevaient renseignement d'hommes tels que Lancelot, Nicole, Arnauld, fut

en son temps un établissement modèle '. Par une contradiction qui n'est qu'apparente, ces contempteurs de l'esprit humain, et qui rangeaient l'amour de la science parmi les concupiscences mortelles, donnaient aux enfants la plus solide instruction. Ils mettaient la piété au-dessus de tout, mais ils s'efforçaient de former la volonté et le jugement, afin qu'on put faire en ce monde tous les devoirs d'un état honnête. Leur principe excel- |pnt et fécond, était que toutes les connaissances où consiste la matière de l'instruction ne sont pas à elles-mêmes leur but, mais sont seulement des moyens d'élever, de fortifier l'intelligence. Hien de plus large que l'esprit de leur enseignement, rien de meilleur, pour le temps, que leurs méthodes, dont leurs rivaux, et surtout i Tniversité, s'inspirèrent bientôt. Us contribuèrent ainsi très sensiblement à élever le niveau intellectuel de leur époque. Parleur science et leur culte de l'antiquité latine, ils servirent efficacement la cause de l'art classique; par leur connaissance du grec, qui nulle part ne fut enseigné comme à Port-Royal, ils travaillèrent à mettre l'art classique en contact avec les plus parfaits modèles, à le rapprocher de la plus simple beauté; ils lui offrirent un moyen de s'élever encore au-dessus de lui-même. En un mot, ils n'ont pas fait Racine, mais ils l'ont formé : c'est là qu'il a pris son goût, son scns'ÏYïlTrrs de l'hellénisme, c'èslà eux d'abord qu'il doit de n'avoir pas sombré dans le bel esprit précieux. A ce seul titre, le jansénisme occuperait une grande place dans le mouvement intellectuel du xvno.

Mais il a eu des écrivains, de bons et solides écrivains, un seul grand, mais tel que ni en ce temps-là ni en aucun temps il n'y en a de supérieur. Antoine Arnauld *, l'iijtrépide docteur, jusqu'à quatre-vingt-deux ans disputa contre toutes les « erreurs » dont il estimait la foi menacée, erreurs des jésuites, erreurs des protestants, erreurs de Malebranche. Ce farouche théologien était un lettré fervent ; la longue lettre qu'à soixante-dix-huit ans, exilé, errant, aveugle, il dicta pour défendre Boileau devant Perrault fait grand honneur à son esprit. Mais il n'eut ni la volonté ni la puis-

1. 11 y a quelques élèves dès 1637- autour de M. Singlin, Les petites écoles se développent à Paris en 1646, puis à Porl-Royal des Champs.

2. L'avocat Arnauld, qui plaida à la (in du xvi' s. contre les jésuites, eut 22 enfants, parmi lesquels une lille fut la mère des trois Le Maître, 2 autres furent les mères Angélique et Agnès, abbesses de Port-Royal, et 5 autres y furent religieuses. Parmi les fils, Arnauld d'Andilly {Journal, Jouausl, 189?, in-8) eut 5 filles à Port-Royal, et 3 fils (dont le marquis de Pomponne); un autre fut l'évcque d'Antiers, et le plus jeune, vingtième enfant de l'avocat, fut le grand Antoine Arnauld (1612-1694). 11 donna en 1643 son Iraité de la Fréquente Communion, fut censuré par la Sorbonne en 1856, s'en alla en exil en 1678, et y mourut. Lettres, Nancy, 1729, 9 vol. in-12. Œuvres, Lausanne, 1775, 45 vol. in-4.

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sancft d'être un ariisie : il fil œuvre de tliéologieu, de philosophe, de logicien, jamais pour ainsi dire œuvre dYciIvaio ; dans aucune de ses poiéinicjues, il ne fit un de ces livres « absolus » qui dt''passent l'occasion d'où ils naissent et lui survivent. Il a trop écrit et trop vite, avec un désintéressement littéraire que ne compensait pas son tempérament. Nicole', son second dans mainte querelle, son rollaboraleur dans la Lor/iquc de Port-Itoiful, moins fougueux et moins infati^Mble que lui. doit presque à Mme de Sévigné d'être encore connu : c'est elle qui a préservé de l'oubli les Essais de ce moraliste sensé, sans profondeur et sans éclat.

Toute la force et toute la gloire littéraires de Port-Hoyal, en somme, si l'on met Racine a part, sont ramassées dans Pascal : il représente pour nous toute la hauteur intellectuelle et morale de la doctrine janséniste, qu'il agrandit de la vaste originalité de son génie.

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