‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 182 sur 504 · I,A ROCHEFOlTCAULn · texte numérisé non relu

I,A ROCHEFOlTCAULn

La vie de La Rochefoucauld peut se n'sumer en deux mots : une période d'action furieuse, où l'amour, Tanibition, la passion de jouer un rôle, ne lui attirent que déconvenues, désastres, ruine dt

ses affaires et de son corps; une période de méditation amère, lorsque, infirme et vieilli avant l'âge, il se remet en mémoire ce que lui ont valu ses hantes aspirations, lorsqu'il raconte les faits auxquels il a pris part, dans ses Mt^moirea, et en tire la philosophie, dans ses .'i'f.r/wes i.

Rien ne réussit à cet homme, pourtant supérieur, parce qu'il n'avait pas une nalure simple. La vanité, chez lui, entravait l'ambition; la passion déconcertait les calculs de l'égoïsme ; l'intelligence faisait hésiter la volonté : il était irrésolu, inconstant; il paraissait peu sûr à son parti, qui ne lui pardonnait point de le juger parfois, et de se juper lui-même en tant qu'il y coopérait, avec trop do clairvoyance. De là ce je ne sais quoi de trouble, de là cette impuissance à remplir son nv-rite, que signale un ennemi pénétrant, le cardinal de Retz. Un des premiers, et de cela encore son parti lui sut mauvais gré, le duc de la Rochefoucauld ' comprit que la royauté avait partie gagnée contre la noblesse, et se résigna à recevoir la compensation qu'elle offrait au lieu de l'influence politique annulée, la sécurité oisive de la vie mondaine, brillamment rehaussée de l'exercice désintéressé des forces intellectuelles. Il y chercha l'adoucissement de ses désillusions, et se fit une vieillesse paisible, sinon heureuse, illuminée d'exquises amitiés de femmes : au premier plan, Mme de Sablé, puis Mme de la Fayette: d'un peu plus loin, Mme de Sévigné. Il n'était pas causeur; une pointe d'amertume passait dans la gravité sourianlê" de seS' propos; il portait avec une grâce héroïque l'incurable blessure que la trahison de la vie lui avait faite.

Il avait caché son moi : il ne l'avait pas ôté, comme dit Pascal : on le voit bien aux Mémoires, où il règle sans en avoir l'air les comptes de toutes ses rancunes, et compose son personnage pour la postérité. Les Maximes sont plus sincères, parce qu'elles sont plus générales, et confessent le siècle avec l'auteur. Il les élabora lentement, sous le contrôle rigoureux de l'expérience, non la -ienne seulement, mais celle de tout son monde. Mme de Sablé >était retirée depuis 1639 auprès de Port-Royat^aioutant la dévotion à tous ces défauts et qualités qui composaient sa charmante [lersonne. Son salon fut un des lietix où la préciosité s'épura -n politesse. Tournant son goût de fine subtilité vers les solides

1. François VI de la Rochefoucauld (1613-1689) se jeta dans les intrisrues contre Richelieu, puis dans les deux Frondes, sous l'influence de Mme de Chevreuse, puis de Mme de Longueville. Il fut très grièvement blessé au combat de la Porte Saint- Antoine.

Éditions -.Maximes, i'^, 1665; 5», 1678; Œuvres complètes, édit. Gilbert, Coll. des Grands Écrivains, 3 vol. in-8. Paris, 1868 ; Œuvres inédites, édit. de Barthélémy, in-^, Uachetie, 1863. — A consulter : Prevost-Paradol, Moralistes français, J. Bourdeaa, La Bochefoucauld (Coll. des Grands Écriv.), Hachette, in-16, 1895.

.ilil«*s ilu cœur, cllo so plaisait, ol l'on aiinail autour d'elle à faire lïrs sinicti'TS ou mnximes. Ce fui la forme où s'arrêta La Hocliefoucaulil, pour y ramasser son expérience. PreiiHiil parfois les sujets que luronversaliiiii dans le salon de son amie lui fournissait, ou bien npporlaut .sa main re df';:rossie et lailU-e en Torriirs encore imparfaites, il creusa, polit, Compléta, corrifiea ses Minimum ponilant cinij ou six années; il soutnctlait tout au juf.'ement de Mme de Sahié, ' «olui de leurs commtms amis.

Le recueil païul en lti65 : peu après, l'amitié de Mme de la ïaj£iUi devint piépondéranle et ce l1ut sous celte influence nouvelle que se lit la revision des Maximes d'une édition ei l'autre jusqu'à la cin(iuieme (Jt.TS;. Mme de Sablé, janséniste, et cpii avait vu les temps où rhomme se montrait à nu, n'avait pas réprimé le pessimisme de La Bocheloucauld ; Mme de la Kayeito, mondaine timorée, et qui estimait inutile de dire au viai certaines choses, s'appliqua à atténuer l'amertume désenchantée du livre, à en brider la franchise aiguë par des indulgences de bon ton. Cependant le sens et la portée des Maximes ne changèrent pas.

« Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. — Les yices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes » Voilà la note, et ressence~du livre. Il n'y a dans le monde qu'égoisme, c'est-à-dire intérêt : ni veitu, ni dévouement, peu même de ces passions, qui, égoïstes en leur principe, s'absorbent dans leur objet jusqu'à l'entier désintéressement. Les belles actions ne sont que de beaux dehors. 11 n'y a pas de vrais amis; il n'y a pas d'honnêtes lenimes, c'est-à-dire qui le soient par choix et avec satisfaction. La nécessité de notre nature nous fait vicieu.v; la nécessité de la fortune nous fait heureux ou malheureux; ni notre volonté n'élude la nature, ni notre mérite ne gouverne la loi tune.

Cela n'est pas gai, et cela fit scandale. Les femmes suitoul, qui sont volontiers idéalistes et optimistes, se récrièrent contre ces iléliniiions si peu flatteuses de l'homme et de la femme. Les plus spirituelles reconnurent |)ourtant que l'observation '■tait exacte. Mme de Maure demandait seulement qu'on mit des (/mo.s/ aux affirmations universelles, en faveur des exceptions possibles el réelles. Mais la plus pure, la plus noble àme, à qui Mme de Sablé ait adressé le manuscrit des Maximes, Mme de Schomberg, se déclarait impuissante à contredire des vérités, que son indulgente bonté n'aurait pas toute seule découvertes. Llle était attiistée et persuadée. Ceux qui ajvplaudireut^ c'étaient les jansénistes; ils retrouvaient, par celle impitoyable analyse de rôeoTsmn Imiiiain, la démonstration de notre corruption dans l'état de la n-iture

déchue. MM. de Port-Royal ne pouvaient pas méconnaître que l 'enquête conduite par La Roclieloucauld aboutissait à la conclusion même qui s'ébauchait dans les notes confuses laissées par M. Pascal, et donnait une basç rationnelle aux dogmes de la chute et de la grâce. Et qui sait si le succès des Maximes ne leur a pas persuadé qu'ils pouvaient sans danger pour la gloire de leur ami donner les fragments décousus de son œuvre inachevée?

Au reste La Rochefoucauld n'est pas janséniste : aucune idée religieuse ne le gante. Tl formule inipartialernenX7 avec une probité scientitiquc, les lois des faits quil a observés. Mais comme il dit en cinq mots la vérité que le roman dilue en un volume, notre amour- propre trouve le breuvage amer. Les grimaces, jiourtant, sont inutiles : La Rochefoucauld a vu; et il serait dilficile de lui contester rien d'important. Surtout il a m son temps, le temps de la Fronde, le temps des romans jiéroïques et des tragédies cornéliennes. Chacune de ses maximes est comme une piqûre d'épingle qui dégonfle l'idéal emphatique ou les aspirations surhumaines de l'âge qui finit. Ce témoin, cet acteur des brillants drames de l'amour et de l'ambition, une fois qu'il a quitté la scène, nous dit ce qu'il a trouvé, en lui, autour de lui; toujours, partout, une base d'égo'ïsrne et de calcul. Que pouvait lui offrir un Condé, un Retz, un Mazarin? En son temps, en son monde, il ne pouvait voir que ce qu'il a vu ; et s'il faut corroborer son témoignage par d'autres, demandez à la bonne Mme de Motteville, qui n'avait pas des yeux de lynx, ce qu'elle en pense : elle n'a pas pu vivre à la cour, et continuer de croire au désintéressement. Ainsi les Maximes sonL-Comme le lestamentj[n.oral-d«4arsociété précieuse.

""Elles sont a^ssi son testament littéraire. Il y a encore du bel esprit, du pailietage, (^îcs'convetUll^âué'l^êsliraximes : il y en avait surtout dans la i'''^ édition. Mais, à l'ordinaire, la pensée est solide, exacte : la finesse est dans le discernement et dans la notation des nuances, dans l'appropriation exquise du mot à l'objet, dans la vaste corripréhension des brèves formules, qui mettent l'esprit en branle, et l'obligent à parcourir un long cercle d'idées inexprimées. Mme de Schomberg aimait dans La Rochefoucauld « des phrases et des manières qui sont plutôt d'un homme de cour que d'un auteur ». Elle avait raison, et ce style est exquis de naturel — de naturel laborieusement exprimé, mais enfin de naturel efîectnvement réalisé. C'est la perfectioii — pour la première fois manifestée — du style mondain, point artiste, qui tire toute sa valeur' de ses propriétés intelligibles.

A celte date de 160û, contemporaine des Satires, "antérieure de deux ans à Andromaque, de cinq aux Pensées, les Maximes sont un

478 LES GRANDS AFlTISTES r.LASSlQUES.

v^iipmpnl coiisiil«irablp, et par leur l'on<l,cl par leur forme. Toutes iiKiiHainos H'oriKine, «'lies nianifesleiit lo pur ^'tTii»; du inonde et -i nalurolit; iliieclion. De la lilloralun' dont on l'amuse, le monde .1 l'xlrait deux lornif^s (jui n'i'xislait'ot pas isoli'menl, a conslilué piiiir son diverlissfmonl deux f,'enres qu'il a n-mlus ensuite à la littérature : h's Mauimcs et les Portrait>i. Or que sont ces ;;enres l'^senlieilHinenl? Ils seivenla" décrire el à délinir : leur contenu,

■ sont |t»s typt's et les lois. Ce sont donc deux j,'enres «éminemment

' iciililiques, des instruments d'abstraction el de f^énéralisatinn : ils «loniieiit lesrésullats de cette étude JeTTi'Omme qui est l'aflaire de tout le siècle, avec une exacte précision, en éliminant tout ce qui • <t invention d'artiste, l'aiilaisie, roman, efTel sensible ou pitloii'sque pour le plaisir. .Niilic part mieux que dans la création de ces deu.x genres, i'espril mondain ilu xvn'" siècle n'a marqué son identité intime avec le rationalisme, scicutilique.

Aussi je ne suis pas de ceux qui estiment les Maximes de l-a Hoclieloucauld comme un de ces chefs-d'œuvre dont la date et l'occasion font l'importance, et qui s'amoindrissent en vieillissant. 11 ne faut pas les confondre avec les recueils plus on moins inpénieu.v et factices (|ui en .sont comme la postérité. Pour La Rochefoucauld, chacune de ses réflexions représente une collection de faits, et nous en peut su^^'érer une analogue. C'est vraiment encore aujourd'hui un précieux recueil, pour qui ne se contente pas de le lire une fois. Autour de ces maximes, chacun de nous peut distribuer son expérience, en prendre conscience, et la préparer pour l'usaiie en la classant. C'est un guide qui nous désenchante, même de nous-mêmes. Le remède à la naïveté, mais le remède aussi a la vanité, est là, dans ce petit volume pres(|ue tout entier e.\cellent et subslautiel, dont ceux-là seuls médiront, qui n'auront pas su s'y couuaitrc.

î. LES MÉMOIRES : RETZ.

Le xviic siècle a gardé le même goût que le xvr pour les MémQill§Sj el pour les mêmes raisons. Mais il s'y ajoute alors une raison nouvelle, la curiosité de démêler les variétés des' sentiments et des mobiles, la curiosité de l'homme en soi : et tous les mémoires — nu les meilleurs — prennent alors tout naturellement la couleur iun document psychologique. La délicatesse de la culture moiil.iine al'line l'esprit el le style <les auteurs, et de là vient, avec la iiches.se du genre, l'agrément des œuvres : il en est peu que la forme au moins ne fasse lire; et beaucoup sont vraiment et solidement exquises. Je ne m'attarderai pas cependant à les étudier une

à une '; je ne fais point ici une galerie de portraits. H me suffira de prendre pour type du genre l'œuvre supérieure qui contient et dépasse toutes les autres : je parle des }Jcinoires du cardinal de Retz ^ puisque ceux de Saint-Simon appartiennent décidément au wiii"-" siècle.

Retz écrivit ses Mémoires après 1671 : mais tout y est antérieur à 1660, esprit et style. Tandis que La Rochefoucauld dément Corneille, Retz le réalise : toute sa vie, son caractère, ses écrits, sont un commentaire pei pétuel et une illustration de la tragédie cornélienne. On l'a fait d'Église malgré lui, pour conserver dans la famille l'archevêché de Paris : dès qu'il a reconnu la nécessité d'être prêtre sans vocation, peut-être sans foi, il cosse de regimber; sa voloiilé se fixe un but, le ministère; pour y atteindre, il prêche le bon peuple de Paris, il répand les aumônes; il est populaire. La Kronde précise ses espérances : il combat, il sert, il trompe la cour, les princes; il tient le Parlement et le duc d'Orléans; il négocie à Rome, il y jette cent mille écus; le voilà cardinal; c'est une nécessité pour un prêtre qui veut être ministre. Mais la Fronde avorte, et toute son habileté le mène à une prison.

Dans sa ruine, la mort de son oncle lui donne une force avec qui la royauté devra compter : de coadjuteur il devient archevêque de Paris. On négocie sa démission : il la vend, la retire, s'évade. Pendant six ans il lutte désespérément peur sauver au moins les débris de son naufrage. On ne saurait imaginer ce qu'il dépense d'adresse, de ressources et de force d'esprit, d'éloquence, pour obtenir de rentrer en France en gardant son archevêché, où un homme comme lui pourrait recommencer une carrière, sans compter les riches revenus, qu'il ne dédaigne pas; il faut lire ses lettres poar le connaître. 11 fait jouer toutes les machines : en même temps

1. Principaux Mémoires àa xvii" s. Je ne nomme pas les (Economies royales de Sully qui ne sont pas une œuvre littéraire, et qui sont contestées même comme document historique. Maison a les Mémoires de llolian, de Fontenuy-Mareuil, de Mme de Motteville, de la Rochefoucauld, de Mlle de Montpensier, de Bussy-Hîibutin, du marquis deVillars(éd.lS94),de Louis XIV, de Choisy, de Mme de la Fayette, de Fléchier (sur les giauds jours d'Auverçrne), de la duchesse de Nemours, de Mme de Caylus, de La Fare, etc. J y ajouterai, pour son intérêt chronologique, le Journal de Dangeau. Les Historiettes de Talleniant sont comme les Mémoires des autres du xvu« siècle.

•J. Biographie : Paul de Goudi (1613-1679), neveu de l'archevêque de Paris, et son eoadjulcur en 16i'3, s'allia dans la Fronde au Parlement et au duc d'Orléans, sur qui il prit une forte influence. Il se fait nommer cardinal eti 1651 par la cour, dont il s'était rapproché en haine des princes. Eu 1652, on l'arrête; on l'emprisonne à Vincennes et à Nantes. Pendant sa prison, il devient archevêque de Paris (1653). Il s'évade, et ne rentre qu'en 1662. 11 allai Home pour diverses affaires (garde corse, etc.) et pour hois conclaves, où l'on élut Cléujeiit IX, Clément X et Innocent XI.

Éditions : Mémoires, éd. princeps, 1717, 3 vol. iu-8; Œuvres complètes, éd. FeiUet et Chautelauze, Coll. des Gr. Écriv., y vol. in-8, Paris, 1872-1887 (inachevé).

1 LES GRANDS AnTiBTES CLASSIQUES.

qu'il intrigue vipourcnsemenl, il joue nu prMal perséeuti'!, au martyr, il ««laie ses aut,'oissos pastorales, d'ôlre loin de sou trou- [K-au, de le savoir délaissé, sans guide et sans f^'ardien; il envdie tu Trauce des mémoires, des Icllres, où respire l'àme évangéliquc di's Alliari.ise el des (irégoire : le merveilleux comédien!

La paix des Pyrénées le convainquit que la partie était irrémédiaidcineul |).'rdue. Il ne s'obstina |>as : il ne chercha qu'a tomber avec yràco — en se faisant le moins de n>al possible. Il s'assure sous main des intentions du roi : alors, sans marchander, sans slipulei', sans se délier, il écrit an roi une lettre où il abandonne tout; il se démet de l'archevêché de Paris. Il a bien joué h- coup de la (.'landeiir d'âme : les compensations attendues lui sont données, de riches abbayes, dont. Saint-Denis.

Il rentre en France, et sa volonté endirasse la seule vie qui pût conserver sa yloire. Il est difficile, quand on a perdu de telles parlies, de vivre, de vieillir avec dignité : Hetz y réussit. Il lui suffit de se donner l'air de renoncer à lout, de sembler ne garder du passé ni une espérance, ni un regret, ni un ressentiment. Il s'appliqua à payer ses dettes énormes; il» jouit de la conversation des honnêtes gens; il écouta Boileau, Molière, qui parfois vinrent lui lire leurs œuvres nouvelles. De temps à autre, il allait à Home, pour le service du roi, et montrait dans les négociations, dans les conclaves, que son génie ne s'était pas affaibli. Il n'aurait pas été facile de persuader à Louis XIV qu'il était capable d'être un excellent nnnislre des affaires étrangères : mais il ne marqua cette secrète espérance que par l'empressement de son service. Knlin, (piaiid il fut lout à fait certain que sa vie était finie, il se démit du cardinalat : humilité que le public admira, et qui décoiiviit au malin lîussy le secret du personnage. Uelz est bien cornélien : mute sa vie d'un bout à l'autre est une œuvre de volonté. Hien ne le retient : leligion, piété, intérêt public, probité, ce ne sont pour lui que des moyens. Hien ne l'égaré aussi, pas même ses vices, ni son amour-propre, ([ui servent ou qui s'elTacent à propos. VA par Hetz se révèle l'affinité de rbéro'isme cornélien avec la virlù italienne : il est sublime d'absolue immoralité dans la grandeur d'ûme continue.

Ses Mémoires sont une des occupations décentes de ses dernières années : ils suffiraient à montrer que le personnage n'a pas changé. Hetz se joue impudemment de la vérité : il dit ce qu'il veut qu\)n croie, il pn'pare sa figure pour l'immortalité. Aucun mensonge ne lui coûte pour se faire valoir : il fausse les dates, dénatuie ou suppose les faits. N'ayant pas, au reste, la vanité proi'essiomielle de l'écrivain, il n'en a pas les scrupules d'art, et il copie indilTéremuient les documents qu'il a sous les yeux, 'ournaui ou pamphlets,

autant que cela sert à son dessein. Mais il est à noter qu'il n'affadit ■pas son personnage : il lui arrive de se noircir à plaisir : il ne lui déplaît pas de montrer combien son âme est supérieure aux préjugés, aux vertus des âmes médiocres. Comme il n'a pas moralisé son récit, ses mensonges n'altèrent pas la vérité générale do ses peintures : dans l'ensemble, son temps et lui y sont admirablement représentés avec une incomparable vigueur. Sa narration est chaude, vivante, pittoresque : elle est tumultueuse, « grouillante », comme la réalité, mais avec cela d'une lumineuse netteté. Il y a peu de pages qui donnent mieux la sensation du Paris des jours d'émeute, que son tableau des Barricader.

Aux narrations s'ajoutent deux éléments que Retz a su employer avec une rare maitrisc : les raisonnements politiq^ues, et les por- IrajJU- Non par une nécessité seulement de son sujet, mais par un goût qui fut celui de toute sa génération, Retz se complaît aux réflexions sur la politique : et il y a peu de morceaux plus amples à la fois et plus profonds que le début de sa seconde partie où il recherche les causes de la guerre civile. Pascal même n'a pas signalé par un mot plus saisissant le danger de poser certaines questions sur l'origine du pouvoir, sur l'accord du droit des rois et du droit des peuples. Retz se plaît à détailler les conversations, les discussions politiques, où chaque partie fait valoir son intérêt de gloire ou de profit : et son entretien avec Condé, au début de la Fronde, fait vraiment pendant aux grandes scènes politiques de Corneille

Le goût do:i portraits, Retz l'a pris aussi à son monde; il y a été vraiment supérieur. Esquisses ou profils rapides, portraits en pied curieusement étudiés, on en trouve de toutes les sortes chez lui, et qui ne sont jamais insignifiants. En deux mots, il définit un homme, pai sh propriété essentielle; ou bien il développe tous les replis, fait valoir toutes les nuances, explique tous les rouages avec une clairvoyance [ui devient à l'égard de ses ennemis la plus exquise perfidie. 11 a marqué Richelieu, Mazarin, La Rochefoucauld, tous les acteurs de la Fronde, de traits inoubliables Ce n'est pas qu'il faille toujours le croire : il fausse parfois ses portraits, non parce qu'il voit mal, mais selon l'idée qu'il veut donner de l'origitial. Il manque de probité, non de pénétration.

Si ses portraits ne sont pas toujours vrais individuellement, ils le sont humainement. Retz fausse l'histoire^ non la. psjçh ologie Et, portraits ou récits, ses Mémoires sont d'un bout à l'autre une peinture curieuse du jeu com{)lexe des sentiments et des intérêts humains. Retz a une connaissance profonde de son modèle, et une connaissance pratique, non théorique. Il a pénétré l'homme, mais aussi les hommes, chaque homme : la psychologie était une

.s2 LF.S ORANDS AHTISTRS CLASSIOUES.

|iartif Plia l)a'^<; nn'-mo di- sa poliliijuc. Il s'eiilondail élonnarnmonl à <''valiit'r 1rs ai-lions ou les n'acliuiis (jiie pouvait louiiiir cluniue liornmt', de laron à y pro|tottioni)f.T son jeu. Il faut lire avec (juclle sùielr il joui' de Gasl-on d'Orléans; il en coniiail le ressort, la peur; mais il sait f-xaclcnient les degrés el les moments, quelle pression, en cpiellcs cinîonslances, produira la [)assivilé, l'activilé on senlimenlale ou oratoire ou jdiysique, enfin le courage même. Retz est un grand écrivam, mais il date de Louis XIII plutôt que de Louis XIV. 11 a une m-opiiété, une vivacité singulières d'expression : plus de corps et ae couleur que de d31icaXe élégance, d<' la vigueur même dans la finesse; de longues périodes chargées d'incidentes et de [larticipes, un large emploi des pronoms, souvent bien éloignés du nom qu'ils ont charge de suggérer, des archaïsmes, de libres tournures : à ces dernières marques surtout, on reconnaît un style formé avant les Proviucinles.

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