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LES LETTRES : SEVIGNE ET MAINTENON

Les recueils de lettres ' sont plus nombreux encore que les Mcmoirm, et peul-éti-e encore plus agréables- txette riciiesse et cette peri'eclion s'expliquent aisément par la \\g de société qui l'ait du commerce des esprits une des nécessités de l'existence, el qui, les affinant, leur impose de n'olTrir à autrui que le meilJeuid'eux-mêmes. Dans ce grand nombre de correspondances, je choisirai celles qui, n'émanant pas des l'crivains, éclairent le mieux l'histoire littéraire, ou l'enrichissent le plus. Il convient de faire une place au roi ^, qui dans ses M(^moires et dans ses Lettres, se montre à son avantage, avec son sens droit et ferme, son application soutenue aux affaires, sa science délicate du commandement : une intelligence solide et moyenne, sans hauteur philosophique, sans puissance poétique, beaucoup de sérieux, de dignité, de siniplicitt', une exquise mesure de ton et une exacte justesse de langage, voilà les qualités par lesqurlles Louis XIV a pesé sur la liltéraliire, et salutairement pesé.

Parmi les courtisans et gentilshommes dont on a des lettres, deux nous arrêteront comme des types largement représentatifs : linssy el Saint-Evremond, deux hommes d'esprit dont lesprit

1. IVinripales correspondances du siôrli; : Mallierbc, Vincent de Paul, Descarles, Poussin, Voilure, Balzac, Chapelain. M<^re, Giiy Palin, Retz, Mme de S.iblé, Mlle <lo Sciidéry, Louis XIV, La Fontaine, B;issy, Kscirio, Bossiiel, l-'cnelon, Saint-Evremond el Ninon, Sovinné, Maxixlenoa. C(. noire Choix ilf Leltrfs du xv!!".*., Harhelle, in-lO.

2. Œuvres, 1805, 6 vol. in-18; cL Baudrillarl, Philippe V et la cour de France, Didot. 2 vol. in-8.

a causé le n.iufrage, et qui ont vieilli sans emploi, en exil, l'un au lond de la Bourgo^'iie, l'autre en Angleterre : Bnssy ', vaniteux et tempérament brutal, esprit (in, souple et sec, sans fantaisie et . sans flamme, d'un gofil sûr plutôt que large, d'un style net et ' propre en per!eclion, lailieur, tlc^nialiiiue et dangereux; Saint- Kvremond -, spiriluel et négli;'é, jouissant de sa luiluie avec un complet abandon, libertin de uiu-urs et de croyance, d'un goût original, à la t'ois Louis XIll et Régence sans rien de Louis XIV, laissanl aller son style et dépouillant la préciosité par haine de IVlTort et de la prétention.

La littérature tient une grande place dans les lettres de Rus.sy : il donuf son avis sur tout ce qui parait, et il en parle à mei veille, en grand seigneur qui est académicien, et ami des Pères Hapin et IJouhours ■'. 11 nous aide à nous figurer l'état d'esprit de ce public "qui admirera un peu pêle-mêle Benserade, La Fontaine, Peirault, Boileau, plus sensible aux qualités effectives des œuvres qu'aux principes spéculatifs des théoriciens, plus sensible surtout à la convenance qu'à l'art, à la vérité qu'à la poésie, et parfaitement satisfait de toute œuvre qui parle clairement à son intelligence : il ne cherche dans les livres que des idées, et ses idées; il ne se préoccupe guère des anciens. Bussy les traite assez cavalièrement; Horace nest guèie pour lui qu'un « garçon d'esprit » comme Despréaux. Saint-Evremond en use aussi librement. Tous les deux sont assez près de regarder le respect des anciens comme une dévotion de \ cuistre : pour eux, ils les jugent en honnêtes gens, par leur raison, j sans leur attribuer de supériorité sur les modernes en vertu de ' leur antiquité. Voilà le public qui résistera à Racine, et qui applaudiia Perrault. Ce public est à distance des chefs-d'œuvre; il a un goût capable de les comprendre, de les aimer, distinct pourtant du goût qui les crée, et surtout inférieur. La théorie lit-

1. Roger (le Rabiilin, comte de Bussy (1618-1693), était lieutenant général cl mestre do camp général de la cavalerie, quand son Histoire amoureuse des Gaules hrisa sa fortune. U fut mis à la BasLille, puis exilé dans ses terres, à Bus.ey et Cliaseii. Il fut rappelé au bout ae seize ans sans pouvoir rclrouver ni faveur ui emploi.

Éditions : Mémoires, éd. Lalanne, Paris, 1857, 2 vol. in-18; Correspondance, é<l. Lalanne, Paris, 1853, 6 vol. in-12.

'J. Charles de Sainl-Denys de Sainl-Evremond (1613-1703) dut a'exiler en 1601 pour un pamphlet contre Mazarin à l'occasion de la paix des Pyrénées. 11 vécut à Londres, et fut assidu chez la duchesse de Mazarin dei>uis 1675 où elle arriva, jusqu'en 1699 où elle mourut. — Éditions : Œuvres mi^lées, Amsterdam, 1706, 6 vol. in-12. — A consulter : \V. M. Daniels, S(iint-/-Jrremond en Angleterre, 1907,

:i. Le P. Rapin (1521-1687) et le P. Bouhours (1628-1702) étaient de la Compacjnie de Jésus. Le P Bnuhnurs a écrit les Entretiens d'Ariste et d'Eugène, et lu Manière de bien penser stir les ourrni/es de l'esprit. — A consulter : Se. Doncieux, le P. Bou/iours, HacheUe, in-8, 188G.

4R4 I-KS GRANDS ARTISTKS TLASSIOUKS.

lôraire qui ost failr pxaclrnieiil à sa mesure, ce ii'esl ()as felle de Hoileuii. c'est celle il<' Hoiihours

Sainl-Evremoiiil nous inléressc surtout pas ses opinions phijosophiques. Il est rranrhement incrétiule, plus assuré d'avoir un esîomar qu'une àuie, Pl partant plus disposé à l'aire le plaisir do l'un qiif le salut de l'autre, goun!iandj)ar principe philosophique, et parmi les misi-res de la vie, comptant, pour honnes raisons de vivre, le vin, les trulTes. les huîtres : il s'assurait aussi d'avoir un esprit, et. avec l'amour, surtout après l'amour, il tint l'amitié pour essentielle au bonheur de la vie. Ils sont là tout un groupe. Saint- Evremond, Ninon ', les deux Rémond, Lassay, un groupe de mondains épicuriens et philosophes qui ont recueilli l'esjtrit des « atiiéistes » du xvi" siècle, des libertins des deux Régences du .wii*, qui en conservent religieusement le dépôt pendant que triomphent la ferveur janséniste et la dévotion jésuitique, et qui seront les instituteurs hardis des incré<lules du wiii' siècle. Par eu.v, et par les Vendôme et la cour du Temple, avant eux, parla l'ulatine et par Coudé en sa jeunesse, par des courtisans tels que Moulrésor et Sainl-Ybal au temps de la Fronde, ou tels i|ue te Matha et ce Fonlraillos qui chargeaienl un crucifix l't'pée à la main en criant : « L'ennemi! », par le chevalier de Méré, par le voyageur Bernier qui disait si bravement que l'abstinence des plaisirs lui paraissait un grand péché, plus lot encore, par les amis et patrons de Théophile, les Montmorency et les Liancourt, par les philosophes nourris de Lucrèce et de Sénèque, on trace un grand courant de scepticisme ou de négation qui, sous les dehors chrétiens du grand siècle, relie Montaigne à Voltaire, et l'on sait à quelles sources rattacher l'esprit des œuvres de la Fontaine et de Molière.

Knlre les Correspondances du xvn'^ siècle, deux surtout ont une valeur absolue qui les range au nombrç des chefs-d'œuvre de l'art classique, quoiqu'il faille se garder d'y voir des œuvres d'art. Ce sont les lettres de Mme de Sévigné et de Mme de Maintenonj les femmes ont toujours excellé à écrire des lettre?, et, parmi les hommes, ceux qui ont eu des natures de femmes, par les défauts comme par les qualités.

Une enfance sans parents, un mariage sans tendresse, un mari qui la trompe, la ruine, et se fait tuer pour une'autre, la laissant veuve en pleine jeunesse, en pleine beauté, avec deux enfants à élever; ces enfants à peine élevés, les craintes pour le (ils (jui va i l'armée, le désespoir surtout de perdre la fille qui suit son mari à l'autre bout du royaume, et dès lors de longues séparations qui remplissent tous ses jours d'inquiétude, de brèves réunions où sa

1. Correspondance authentique, publ. par Colotnbey, Paris, 188), iu-18.

Lès mondains. ^8b

tendresse, irritée et froissée à tout instant, envie les tourments de lahsfncc; la fortune qui s'en va, l'argent difficile à trouver, le dépouillement, lent et douloureux, pour payer les fredaines du lils, rétablir, le mai'ier, mais surtout pour jeter incessamment dans le gouffre ouvert par l'orgueil des Griguan; une petitc-nile à élever, tant de veilles, de soins, d'appréhensions, pour voir la p'iuvre Marie Blanche, ses petites entrailles, disparaître à cinq ans dans un triste couvent; la vieillesse, cn'ln, triste avec les rhumatismes et la gène : telle est la vie de Mme de Sévigné '.

Elle la porte gaiemont, bravement; elle a une nature énergique où l'ùitelligence donnne. Eu général, elle a plus d'enjouement et de vivacité que de sensibilité. Elle n'eut de passion que pour sa fille, un peu aussi pour Marie Blanche, une affection calme pour son fils; en dehors de cela, quelques amitiés solides et sereines, où son esprit prenait autant que son cœur : Fouquet, Retz, Mme de la Fayette. Eu dépit donc de ses effusions maternelles, ce n'est pas une passionnée. En sa jeunesse, elle est vive et gaie, et donne prise par là aux médisants; cela s'amortit un peu avec l'âge, mais on retrouve encore la rieuse jeune fille dans la grand'mère. Spirituelle, ironique, maligne, elle n'est point tendre, sentimentale ni mélancolique. Les larmes lui manquent, et la pitié.

Elle aime la nature, et par là ses lettres mettent une note originale dans la littérature classique : mais elle ne mêle à cet amour ni sentimentalité ni rêverie. Elle en fait de la joie, comme de tout, et une joie physique, sensuelle, une joie des yeu.x. et des oreilles. Uti printemps, c'est du roux, puis du vert : en voilà assez pour renclianter. A Livry, aux Rochers, elle a des bois : mais ici c'est un vert, et là c'est un autre vert. Elle a ainsi des impressions, des plaisirs d'artiste.

Elle aime les livres : elle est passionnée de comprendre et de penser. Elle a des goûts de précieuse, d'exquise mais authentique précieuse. Les grandes aventures des romans la ravissent. Corneille

1 enivre ; elle est. charmée de Molière, réfractaire en somme à Racine, qu'elle ne sent pas : preuve que sa nature est foncièrement intellectuelle. Au fond, elle saisit mieux les idées que la

1. Marie de Rabulin-Chanlal (1626-1696) perdit son père à dix-huil mois, sa mère à se|il ans el demi; elle fui élevée par son onole de Coulantes, abbé de Livry, le Bien bon. Elle épousa ea 1644 le marquis de Sévigné qui fui tué eu duel en 1651. Elb. maria sa ûlle à M. de Grigrnan eu 1668. Elle vivait à Paris, où elle louii, en 1677, riiolel Carnavalet, ou à Livry, près de Paris, ou aux Rochers près de Vitré. Elle alla quelquefois à Vichy, en Bourgogne, en Provence où elle mourut.

Éditions : Lettres, la Haye et Rouen, 170G, i vol. in-12; recueils du chev. de Porrin, .1734, 4 vol. iu-12, 1754, S vol. in-12. Édition Monmerqué, Coll. des Gr. E'riv., Paris, . lSu9, 14 vol. iu-S. Lettres inédites, éd. Capmas, lîaclioUe, 1876,

2 vol. in-8. — A consulter ' Boissier, Mme de Sévigné, Hachette, 1887, in-lô.

4S6 LES GIUNDS AHTISTKS CI.AS.S10UliS.

poésie. Ses goûts vérifient en somme ce que je disais à propos de Bussy. Trt'S solideineiil insiruile, elle a un choix de lectures ausliTO pour une femme. Elle lit Ouintilicn, Tacilc, saint Aujj;ustin : Nicole ne la lasse jamais, et Pascal la tiaosporte. De ce fonds de lectures, que son esprit applique à son expériemc, sortent tant de réflexions sur la vie humaine, sur les mœurs el sur les passions, (pii rendent ses lettres si substanlielles. Mais sa qualité essentielle el dominante, c'est l'imagination; et ce qui fait île ses lettres une chose unique, c'est cela : une ima^'inalion puissante, une riche faculté d'invention verbale, deux dons de grand artiste, dans un esprit de femme plus distingué qu'origitial, et appliqué à l'étléchir les plus légères impressions d'une vie assez commune, ou les événements journaliers du monde environnant. Dans ses in<''galilés, dans ses vivacités d'humeur, dans ces caprices où son jugement va à la dérive, quand elle prophétise sur Racine ou sur le chocolat, dans sa dévotion, sincère assurément, mais sans (lèvre, jusque dans son idolAtrie maternelle, qui lui fait adorer de loin la lille avec qui elle ne peut vivre sans disputer, l'imaginai ion domine. Elle a une puissance de se figurer les sentiments qui dépasse sa capacité immédiate de sentir. Voyez son admiijible lettre sur la mort de Turenne, elle l'écrit au bout d'un mois, loisqu'cllc a déjà parlé dix fois du fait. Au lieu de s'émousser, l'impression s'avive en elle, parce que lentement, à mesure que les circonstances lui parviennent, son imagination en élabore une représentation complète : et c'est de cette vision que jaillit le récit détinilif, sinq)le, objectif, et saisissant comme la réalité même. En un mot. elle est artiste, et comme telle, sa personne n'est pas la mesure de son œuvre; par cette riche faculté de représentation qu'elle possède, elle se donne des émotions que la simple affection ne ferait pas naître, et elle émeut plus qu'elle n'a elle-même d'émotion.

I)î là encore dérive ce don rare par lequel elle fait sortir Ir pathétique des idées abstraites : elle a celte forme supérieure de i'imaginalion qui érigé "en symboles les objets sensibles, et fait transparaître l'universel dans l'expression du particulier. Lisez la sublime demi-page sur la mort de Louvois : ce pathétique n'est pas un épanchement irrésistible de tendresse 'ou de sympathie sur les choses ; il nait du saisissement »le lire à travers certaines formes de la réalité vivante les vérités métaphysiques devant lesquelles sa raison frissonne. Une mort lui révèle toute la mort. C'est le pathétique de Bossuet.

Cette force d'imagination dans un tempérament froid fait la valeur de la peinture que Mme de Sévigné a tracée de la société de son temps. Ses Lettres nous sont une imai^e merveilleusement fidèle de la vie noble au xvii<= siècle, dans tous ses aspects et ses

emplois, à la cour, en province, aux champs, à la comédie, au sermon, dans l'inlimilé domestique, dans les relations sociales, dans la représentation des grandes cliar^'es : les impressions journalières de Mme de Sévifiné l'ont un des documenls d'histoire les plus sincères qu'on puisse consulter. On a peut être trop .-idmiré jadis les lettres étourdissantes où elle déploie sa virtuosité : la letlre aux épithètes, la lettre des foins, etc. Ce sont là des tours de force ou des gentillesses qui n'ont guère de conséquence. Mais les ardeurs de sa dévotion maternelle, ses sensations de la campagne, ses jugements littéraires, ses inquiétudes métaphysiques, ses tableaux de mœurs, voilà tout autant de catégories de lettres, richement fournies, et dont l'avenir ne baissera pas le prix.

Mme de Sévigné écrivait naturellement, ce qui ne veut pas dire négligemment. Jl y a peu de lettres qui soient des effusions toutes spontanées et irrésistibles de l'âme, comme celles qu'elle écrit à sa fdle dans la première angoisse des séparations. Le plus souvent, même avec sa fdle, Mme de Sévigné surveille soji inspiration, choisit, et fait effort pour dégager les qualités de son esprit, ou l'intérêt des choses. Elle avait passé par FHôtel de Rambouillet, où l'on se piquail de bien faire les lettres. Entre deux ordinaires, elle fait sa provision d'idées, de faits, elle leur donne forme en son esprit, et, quand elle se met à sa table pour écrire, elle peut laisser trotter sa plume. Encore soyez sur qu'elle l'a bien en main, qu'elle la surveille, et ne la laisse pas s'emporter au hasard. Elle écrit cette langue riche, pittoresque et savoureuse, que parleront tous ceux qui auront formé leur esprit dans la première moitié du siècle, et sans quitter jamais le simple ton de la causerie, elle y mêlera les mois puissants, qui évoquent les grandes idées ou les visions saisissanles.

Mme de Maintenon ' a l'air d'être la raison même : elle l'est devenue en effet; mais il y avait en elle une imagination hardie, une ardente sensibilité, qu'elle a lentement, douloureusement domptées. Elle, la raison même, Racine était son poète, tandis que Mme de Montespan goûtait mieux Boileau : ces préférences mettent à nu le fond des âmes.

La vie, qui d'abord lui fut dure, l'obligea à se retrancher tout

1. Françoise d'Aiihi^né (1635 1719), mariée à seize ans à Scarron, veuve en 1660, ello fonde Saiul-Cyr en 1686. — Éditions : éd. La Beaumelle, très falsifiée, 1752 et X'.'Jà , éd. Lavallée, encore défecUieuse, 1854 et suiv., 8 vol. in-I8. GefTroy, Mme de ilnintenon d'après sa correspondance aut/ten tique, Hachette, 1887, Q vol in-1.6. J.i-ttres inéd , dans les Mrm. Je la Soc. d'nreliéol. de Genève, l. XIX, p. 117-134. et dans Baudnllarl, Philippe V et la cour de France. — A consulter : dréard. NrJlice dans ses Extraits, Hachette, 1S85, in- 12. Bruneliére, Revue des Deux Mondes, l" février 1887. De Boislisle, Paul Scarron et Françoise d' Antiigné {Rev. des Quest. hist., juillet et octobre 1893). D'Haussonville et Hanotau.^, Souvei\irs sur Mme de Maintenon, 3 Tol. in-8, 1902-1905.

i88 I.F.S GRANDS ARTISTES CLASSIQUES.

co qui nYîlait pas sons pratique ol vt'ilii uliie. Née dans une prison, Oipliclinc tlo Ititnno hnin', fiilVinicc dans un coiivenl pour y cIilconvcrliiv nouriie |iar charilo chez dos parents sans tendresse, la polile fille dr d'Auhigiié ('poiise à sei/.e ans Scarron, un IjoulToi.i inlirnje, |«ur (''ciia|)per à la misèie, où le vouvaire la replonge. Kilc vil d'une petite pension, et des cadeaux de «piciques amis, »|u'elle s'in^^'iMiie à payer par des services : à lUôlel d'Albrol, à I liolei de lUrlielieu, chez les Montclievreuil, elle porle sa belle iiuineur, son activité, son humilité, tenant peu de place, et faisant toutes les besognes. La vodà chargée d'élever les enfants de Mme de Montespan : c'est le coup de fortune qui change sa vie. Peu goùléi' do Louis XIV d'aboid, elle le séduit à force de d >uceur et de raison, elle est sa coulideule, sou amie, Jusi|u'à ce que la mort de Marie-Thérèse la fasse femme du grand roi. Elle n'avait pas , àongé d'abord à cette grandeur. Elle avait voulu seulement s'assurer do quoi ne pas manquer de pain eu sa vieillesse. Elle resta à la cour, sur le conseil de ses amis, de son confesseur, poui' guider le roi dans l'allaire de son sajut: Elle le fit dévot.

Elle ne gouverna pas le royaume. Elle ne fut pour rien dans la révocation de l'édit de Nantes. Mais ses syuq)alhics, ses antij>athies de femme et de dévote pesèrent d'un grand poids sur les décisions du roi dans le choi.v des ministres, des généraux, de tous ceu.\ enfin à qui le bonheur public était coudé. Elle livra ainsi l'Ktat, dans des circonstances terribles, à dos gens qui n'él aient bons que pour suivre une procession. Elle se mêla aussi dir.jtlemont aux affaires où les princes qu'elle avait élevés, ceux qu'elle aimait, avaient intérêt : de là son rôle dans celles d'Espagne.

En une chose, cette femme de sens eut dii^^nie : c'est en matière d'éd.ucatioiL- Elle était née institutrice. De ce côté-là il n'y a presque rien en elle que d'excellent, souvent d'admirable. On sait comment elle fonda Saint^Cyi:, pour élever gratuitement deux cent cinquante demoiselles nobles, à qui le roi assurait ensuite des dots pour se marier ou entrer en religion. Mme do Maintenon fut une éducatiice merveilleuse, d'un sens droit et ferme, d'une linesse singuliore, d'un tact exquis-, d'un art inlini |>our manier et f;içonuei les âmes. Elle appliqua aux fdles le giand principe pédagogique que Port-Uoyal avait posé : elle voulut faire des caractères droits et des esprits justes. Pour le détail, elle laméiie tout au rôle futur de la femme : il faut qu'elle soit à la hauteur de tous les devoirs, et il faut qu'elle aime tous les devoirs. Peut-être Icnd-elle trop â développer les vertus actives qui ra|iportent : t>n sent dans cette nioiaio un peu terre à terre une femme que la vie a battue .et ra|)elissée. En soiume, son oeuvre à Saiut-Cyr est excellente, et .ses Lettres nous l'y font estimer, aimer même. Là,

elle est. absolument aimable en ellet, étant absoiument franche, et désintéressée. Elle s'est dévouée à ses (illes, mais elle leur a dû toute la joie de sa vieillesse. Là seulement, et quand elle s'occupe d'elles, s'efîace ce goût de tristesse amére, de lassitude accablée, d'ennui pesant, qui se fait sentir dans les lettres qu'elle écrit de la cour.

Toute cette correspondance est d'un écrivain de premier ordre : Mme do Maintenon a une propriété, une netteté, une brièveté sans sécheresse, une justesse aisée, une grâce de bon sens naturel et limpide, qui faisait rendre les armes à Saint-Simon même. Et si l'horizon de Mme de Sévigné est plus large, si elle a des inquiétudes plus hautes et plus philosophiques, Mme de Maintenon a une expérience sûre et profonde de la nature humaine et des tempéraments individuels, une de ces expériences d'institutrice et de directrice d'àmes à qui rien ne se dérobe : on aime à entendre une personne de si bon sens et si bien informée, qui a perdu ses illusions sans en trop vouloir à autrui.

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