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MOLIÈRE : SA VIE

L'œuvre de Molière est objective et impersonnelle : on ne saurait se dispenser pourtant de jeter un coup d'œil sur sa vie, qui nous aide à comprendre comment ses comédies offrent un si solide fonds d'observation morale.

Peu d'existences furent plus rudes • : la vie de comédien nomade

1. Biographie : Jean-Baptiste Poquelin, né à Paris, le 15 janvier 1622, fils de Jean Poquelin, tapissier valet de chambre du roi. do qui il eut en 1637 la survivance, fut élevé au collège de Clermont, et se fit recevoir avocat à Orléans. En 1643, il fonde avec les Béjart et quelques amis VlUustre Théâtre, qui tombe en déconfiture. A la un de 1646, la troupe quilte Paris. Elle est signalée en 1648 à Nantes, Limoges, Bordeaux, Toulouse, en 1650 ix Narbonne ; en 1651, Molière vient a Paris; en 1653, Il •

514 I.KS r.RANDS ARTISTKS TLASSIOURS.

qu'il mena poinlanl litui/n aiis, (ilail riche cm déboires et on fati- {^iii's. lue l'ois élalili a Paris, iiiio fois eu possession de la f^loin.- el tlii siii c.'s, il aiii-.iil |»ii ii'^'iclti'i- les durs Ictnps de sa jeunesse.

rsl h I-von. où il fait jouer l' Ktounit. Il faisait aussi des farces : h /hictt-nr nnioMiv'ux. les Trois Pocleiirs rivaiir, /«■ Maître ifi'cole, la Casai/iie, Gorytbm (tant le sac, /<■ Fagoteux, In Jalousie iln barbouillé, et Ir Médecin roUtnt ; do ces deux dernières, on a des rédarlions. En l(V>:<, Molière jnue a l'ézenas devant le |>rincc ilo Conti, son iiicii-n ciincli>ciplo. poiiverneiir «lu Laii(fueiliii' ; fii lOril, a MuiiI|irlliPr ; on 1 f >"ir>- 1 65rt, .1 IV'ïeniiH. dovani les Kl»ls; en IIJj<i. a Nurl>oniu\ devant le HricH'e; à l,i lia du I*'i56, il IV'Ziers. devant les États : là, il donne Ir llvfiit itiiiuiirriu-. Eu l(i.'>7, il est 1 Lvon. il Mines, à Uijon, ii Avijrnon; eu IO.">S, a Koueu. Le 21 i)r-lol>re 1At8. il M. ne an Louvre .\icoiiirilf et le Docli'iir nmoureur. Dans la solle du l'etil-Hxnrhon, il l.iniie. le IS novembre Ui.V.). les J'réneiises ridicules, qu'un alcorisle de qualité fait Mispendre linéiques jours; en 1060, .^yanarelle. En I6GI, au Palais-Hoval. dan» la >a lu l)Alie par Kiclielieu, cju'on lui a conoédce. Don Garde de iVavarre. qui loinbe; l'Éritli' des maris, qui a un (rraod succès. Kn août 16<jl, aux fêtes de Vaux, les l'ililii us. Kn lf><)î. Molière épouse Arniande Héjarl, [sœur ou] lille de sa camarade Madeleine. L'Ecole des femmes est jouée en décembre 1062 : c'est le plus prand succès de Molière. Ue In des jalousies qui éclatent violeniaient. Molière a pour lui Uoileau (stances du 1" janvier lo63). Mais de Visé l'attaque dans ses Noureltes Nouvelles, 3» série : il se défend par la Critique de l'École des femmes (1" juin 1663) : de Visé riposte par Zélinde; Boursaiilt intervient avec le Portrait du peintre, joné a rilôlel de Bourgogne; sur l'ordre du roi, Molière répond par l'Impromptu de Versailles (octobre 1(5(53), auquel Jacob de Montfleury oppose l'Impromptu de l'Hôtel de Coudé, et de Visé (aidé peut-être de de Villiers) la Ven^ea)ice des marquis. Montfleury |>ére fait une requête au roi, où il accuse Molière d'avoir épousé sa propre fille (1(563;. Le mi, en février 166i, accepte d'être parrain d'un ûls de Molière avec Madiinie. Puis viennent le Mariage forcé (1(564); du 7 au 13 mai, dans les fêtes qu'on .ippelle/c.? Plaisirs de l'/k' enchantée, à Versailles, la Princesse d'Ktide, et (le 12) trois actes de Tartufe, qui provoquèrent une violente explosion de dévotion, à laquelle le roi céda par une bienveihaute défense déjouer la pièce, Hoiillé, curé de Saint-Barlliélemy, lance son pamplilet, le Iloi glorieux au monde..., contre l'impiété de Molière. Lectures du Tartufe, chez le légat Chigi, chez l'académicien Monlmor. chez Ninon. l'r(>inier placct au Koi. Keprésenlation des trois premiers actes à Villers-Colterèts chez le duc d Orléans (25 sept. 166i). de la pièce entière chez la princesse Palatine (•29 nov. l(56'i et 8 nov. 1665). Dans l'intervalle, la troupe de Molière, auparavant à Monsieur, de\nent troupe du roi avec (i 000 livres de pension. Le 5 août 1(5(57, représentation à Paris de l'/mposteur. où Tartufe e-t devenu Panulphe : le président de Lanioignon interdit la pièce après la l" représentation : 2" plncet, porté au camp de l'Iamlre par deu.\ comédiens; ordonnance île l'archevêque llardouin de Péreli\e ijui défend de représenter, d'entendre, ou de lire la pièce sous peine d'e.x.communi-

ilion. A la fin do 1(567, Molière est très abattu; sa troupe reste i|iielques semaines -ans jouer. En 16(5S, il donne te Tartufe chez Condé, n Paris et à (~hantilly. EnCn, )'J69, le 5 février, la défeni^e est levée, et Tartufe est représenté librement à Paris, l'endant ces cinq années de lotte. Molière avait produit d'autres n-uvres : Don Juan

févr. 166r)), qui donna lien aux Observations du siennle Hochemont (attr. à BalirtCT <r.\ncoiir, janséniste) et fut sans doute interdit par l'autorité ; 1' .Kmovr médecin, comcilie-bnllel |160.">); le .Uisanthrope (A juin 1(5(5(5); le Médecin malgré lu T [lCy(i&); a In ciior. flans le ballet îles .Muses (2 déc. l(5<i()-|(5 févr. 1(5(>7). Mélicerte, comédie pastorale héroïque, et le Sicilien ou l'Amour prinire; .\mptiitrynn (16(58); Georges Dandiu (jiiil. 1(568 à Versailles; nov. à Paris); /'.Ai'iDr-lsept. 1668). Après le succès de la campagne du Tartufe, Monsieur de Pourrenugnac (oct. 1669 à Chambord; nov. à Paris:; en 1('>70. à Saint-(ji'rinain, dans le Divertissement royal, les Amants niagni- /iqui'f, (i Chiiiibord foclobrc! el a Paris /novcnibr.- /c /lonrgeoit iji'utilhomme. Ko

L'Écnledes {'cmincs «léchaina contre lui dos haines furieuses île gens de lettres el de comédiens; rien no lui épargne en lui, ni l'auteur, ni le comédien, ni ThommcOn l'accusa de n'ëlre qu'un farceur, un plagiaire : on l'accusa d'indécence, d'impiété, dincesle. Il lit tête bravement. Mais à peine est-il sorti de cette bagarre, que le Tartufe soulève tous les dévôls, vrais et faux, jésuites et jansénistes, chrétiens rigoristes el auteurs jaloux : par le Don Juan, Molière jette imprudemment de l'huile sur le (en. Le roi l'abandonne avec bienveillance. A sa morl, les passions ne désar(nt'nt pas : on a peine à obtenir la permission de l'ensevelir.

Au milieu de ces luttes, il lui faut faire v)vre sa troupe, amuser le roi : il est directeur, comédien, auteur : il va figurera Versailles, ;i Sainl-fiermain, à Chambord, dans les ballets; il joue à Paris dans ses pièces, dans celles des autres auteurs, dans des tragédies : et parmi celte agitation, parmi ces accablantes occupations, il éciil en lieize ou quatorze ans près de trente pièces, dont beaucoup fronl en cinq actes, et beaucoup des chefs-d'œuvre.

Cependant sa vie inlime était liuuloureuse : un niariage disproportionné, où la femme était trop jeune et légère, le mari trop épris et trop occupé, l'empoisonna d'inquiétudes el d'amertume. Il souffrit piofondément : mais il n'était pas sentimental, bien que sèiicux et mélancolique. De sa vie intérieure comme de sa vie

1fi70 piirait le pamphlet d'Elomice hypocondre, par Le Boulanfjer de Chalussay. Eti j-invier 1671, Psi/c/ié, tragédie-ballet avec Corneille, Quinault et Lnlli. Puis les Fonr- Ijfrk's ilè^'S'cnpîn (mai 1G71); la Comtesse d'Escarbagnas (déc. 1671. a Saiiil-Geimaiii, dans le Ballet des ia//e/s ; juillet 1672, à Pari.s); te Femmes savantes (mars 1672); le Malade imai/inaire (1673); pendant les représentations de cette comédie, Molière tiimbe malade, tt meurt le 17 février 1673. On l'enterre le 21, à la nuit, au cimetiéro SaiDt-Joiep!i."— Editions : 1CG6 (9 comédies), 1673, 1674-6j éd. Lagrange et Vivot, l.iSi, 8 voi. in-12. éd. Uespois el Ménard, Coll. des Grands Écrivains, Hachette, 11 vol. in-8 (le t. X contient la nio^raphie). — A consulter : la Notice hihUogr au t. XI de l'eo. Hachette. 1'. Lacroix, Ihhlioyraphie AJoliéresque, nouv. éd., 187"), ia-8. iMoland, Molière, su vie el ses œuvres, 2' é-i. 1S85. E. Soulié, Rcchercttes sur Molière, id-8. 1S63. Loiseleur, lei Points obscurs de la vie ae Molière, in-8, 1877. Baluire, Molière inconnu, t. 1, 1386. CliarduLi, Nouveaux Documents sur la l'i'e ae Molière, in-8, 1886. Bricauld de Verneuil, Molière a Poitiers en I64S, in-S, 1887. Larro.imet, la Comédie de Mohcre, 1887. Le Àlohériste, toute la collection. Molan'l, Molière et la Comédie italienne, 1867. Despois, le Théâtre français sous Louis XI V, in-18. D' Nivelet, Molière et Guy Patin, 1880. H.-Becque, Molière el l'É-ule îles femmes (fievue bleue, lO avnl 18So) M. Souriau, l'Évolution du vers français au xvii« siècle, 1893. Ch, Comte, les Stances libresdans Molière, 1893 Bnineliere, Études critiques, t. I et IV, Epoq. da théâtre français, conf \ et 6. Lemaitre, Impressions de théâtre, t. I, III, IV et VI. Roy. Étude sur Ch. Sorel Mahrenholtï, Molière s Leben und VCerke, Heilbronn, 1881. Livet, Le.rique de la langue de Molière, '■'• vol. in-8, lS9(i G. Lanson, Molière et la farce (Revue de Parts, 1" mai 1901) Gendarme de Bevolte, La légende de don Juan, 1906 Marlineni-lie, Molière et le théâtre espagnol, 1'Jd6. K. Manlzius, Motiere; les théâtres, le public et tes comédiens de son temps, 1908. Rigal, Molière, 2 vol. 1908.

exlérieure, de ses clm(.'riiis et de ses passions comme de ses courses et <le SOS lulles. il lir.i d»; r<!Xp(''fienco iintt l.irf^e roiinaissance des Ir.iVfM's. des faiblesses, des vices do la roiniimiH' iiiiiiiaiiito.

Tue impriiiloiilo et légèrem'Mit ridicule idi)làtrie a laussé, noyé, air.'tdi les traits r/'cis de sa physionomie. Sachons le voir comme il est, avec sa belle énerj^ie et son infHli;i;ahlo activité, son bon sens ferme et lin, ses instincts g6n«^reux, humains, bienfaisants. Mais enlîn. c'était un homme, et un comédien; cl il y avait d'étranges mœurs parmi b's comédiens du xviT siècle, et les Béjart furent pires parmi les pires. Molière vivait dans le monde le plus libre de son temps et le pins irrégulier. Il fut faible contre ses passions, peu rigoriste, et même relâché en certaines matières. Les ennemis do Molière Tout calomnié, j'en suis persuadé : même aiiisi.il ne faut pas legardorde trop près son mariage. Ceschososl;i sont do celles où il ne faut pas insister : il y a assez d'autres parties à aimer dans Molière, et je viens à son œuvre.

^. ["iiirvuF; nr m<«i.ière : comique et vérité.

Il i; a d'abord une question dont il faut nous débarrasser : celle du.slvle de .Molière. La bruyère, Fénclon, Vauvenarguos, Schérer l'ont accusé de mal écrire '. On lui a repn^ché du barbarisme et du Jar^'on, des phrases forcées, des entassements de métaphores, du galimatias, des impropriétés, des incorrections, des chevilles, des répétitions fatigantes, un style inorganique. « Molière est aussi mauvais écrivain qu'on peut être. » (.Schérer.)

Kaisons la part du vrai : les négligences abondent dans Molière, et son style a tous les défauts, lesTachTsT'les bavures que l'extrême rapidité de la rédaction y peut mettre. Pour suffire à tous ses emplois, et écrire encore tant de pièces, il fallait que Molière improvisât : et cela se sent.- Mais, pour être juste, il faut reconnaître que, m.ilgré tout, Molière est un admirable écrivain. Est-ce le jargon des pa\sans et des servante-;, des Suisses et des provinciaux, que La Bruyère naime pas?Sont-oe les formes incorrectes du parler populaire? Molière fait parler chaque caractère selon sa condition; le style est une partie de la vérité du rôle, et blâmer dans ses pièces le jargon provincial, canîpagnard ou populaire, c'est reprendre le choix des personnages et des sujets qui exigent ces formes du langage : ce qui change totalement la question.

1. I.a Bruyère, ch. i; Fénclon, Lettre à t'Acad., Projet d'un traiti} sur la romédie; Vaiivcnttr(;iii;s, /tè/lfrionê critiques sur quelques poètes; Schérer, le Temps du 18 iiiarii ISS'i; au ?,onlrsire, M. A. Dumas, Préface du Père prodigue.

Mais, au fond, ce que n'aflnA-llent pas La Bruyère, F"énelon et Vauveriargues, c'est que Molière n'emiilpiapas le lau^ag.ç des honnctes gens, le langage épuré des précieuses et de l'Acadéinie, qu'on parle dans les salons et qu'on écrit dans les livres. Il faut passer condaninalion là-dessus. Molière se moque des Précieuses, et n'épargne même pas l'Académie ni son Vaugelas. Né près du peuple, absent de Paris pendant douze années, il est resté à l'écart du travail que faisait la société polie sur la langue; et quand il revient, en 1638, il garde son franc et ferme style nourri d'archaïsmes, de locutions italiennes ou espagnoles, de façons de parler et de métaphores populaires ou provinciales, un style substantiel et savoureux, plus chaud que fin, plus coloré que pur, brusque en son allure et assez indépendant des règ;les savantes ou du bel usage. Ses règles, à lui, sont la justesse et l'énergie, et la convenance dramatique : il observe celle-ci jusqu'à parler, quand il faut, le pur langage des ruelles et de la cour. ^

F.e tempérament de Molière n'explique pas seul qu'il n'ait pas soumis son style au goût du grand monde : il avait d'autres raisons. Le style fm et discret ne passe guère la i^ampe. Le style intense, chargé, emporté de Molière, est merveilleusement efficace. Les qualités qu'il a négligées, ou sont inutiles, ou sont des défauts à la scène. Son vers et sa prose sont faits pour être dits, et non pour élre lus. Les critiques ne s'en sont pas doutés : ils ont jugé ses comédies comme des livres. M. Schérer se plaint de ces phrases qui se répètent, se juxtaposent, toujours reliées par la conjonction et : c'est la nature même, et l'allure générale de la conversation. Nombre de phrases mauvaises, longues, confuses, qu'on trouve chez lui à la lecture, s'organisent spontanément dans la bouche du comédien : ce sont des phrases pour les oreilles, non pour les yeux.

Une seconde question sera vite écartée aussi : celle des plaçais de Molière. Non plus que Racine ou La Fontaine, il ng3e aûLUcie d'inventer ses sujets : il les demarntCaTIaute, à Térence, aux comédies littéraires des Italiens, à leur commedia deWarte, aux contes italiens et français : il utilise Boccace, Straparolc, Sorel, des nouvelles et des comédies de Scarron, des comédies de Larivey, de Desmarets et de bien d'autres. « Je prends mon bien où je le trouve », lui fait-on dire. Ce serait fort bien, s'il n'avait pris parfois mot pour mot des scènes entières : ainsi au Pédant joué de Cyrano de Bergerac, à la Belle plaideuse de Boisrobert. Il y a là certainement un procédé que les mœurs littéraires d'aujourd'hui n'admettent plus. Mais, d'abord, le succès l'a justifié, et, sans lui, on ne saurait guère si Boisrobert ou Cyrano ont écrit" des scènes si plaisantes : c'est à lui qu'ils doivent de n'être pas plus oubliés qu'ils ne sont. Puis, tout ce qu'il prend, Molière le choisit, parce

qiril y .1 ri'.omiii l'expression jusle d'un original qu'il coiitiuil dans la \if'; et il le irlouolie d«,' f.iron à faire éolaler celte vi-rité d'expression. N'y rnilil que de 1res lé;^t'ips retourlies, coiiiiiie dans ses

j^*ot>*f>\1ucnx ;*/'»7/'i/s, elles sonl si délicates et si jiistes.qu'elies dégagent

JJK 1 "'v»'!' puissance le caractère du poitrail.

tx>jy*j Molière cherche tuujuurs à l'airivvr^u. Mais il ajoute à la ivrité

-u??/"'^|,.nx caractères qui ap[)arlieimenl essenlielieiueul aussi au genre : il l'aiil (pfelle soit pliitsunle, et morale. La vérité des peintures doit lai le rire les iioiinétes gens et corrigerjesrnu'urs.

Les règles n'embarrassentguèrc Molière. Il y voif des" observations aisées que le bon sens a laites sur ce qui peut ùler le plaisir qu'on prend » au théâtre; et par conséquent « la règle de toutes les règles », et qui contient les autres, c'est de plaire. Au reste, il n'a aucune intention révolutionnaire : et dans la mesure où ses sujets le comportent, il se soumet aux unili's. Elles s'étaient établies sans bruit dans la comédie : il était plus facile d'y réduire les sujets de pure invention dont l'ordonnance est à la disposition de l'auteur. Personne ne peut trouver à redire, quand toutes les maisons sont rassemblées sur la même place, autour de la scène; et l'on ne s'étonne pas, quand de simples bourgeois descendent dans la rue pour causer, comme (juand des rois ou des reines sortent de leur chambre pour dire leurs secrets. La comédie garda donc une liberté, qui fut refusée à la tragédie. Molière change Je lieu, quand il y a intérêt ou nécessité : ainsi d.ui^ h' Mt'dirin malgré lui et dans le Don .htnn. Mais quand il prend un lieu unique, il le traite parfois hardiment comme un lieu de cnnventiim, tout irréel : voyez rEcole des Femmes. On ne son?e pas à se demander, dans Tarlufe ou dans les Femmes savuntes, si, réellement, tous les personnages ont dû venir dans celte même salle.

Molière use de même du temps : le temps est réel dans le Misanthrope', Alceste est pris en un état de crise qui ne doit pas durer, et une journée de la vie mondaine peut suflire aux affaires de la comédie. Mais dans Don Jwm, le temps est de convention, au moins pour certaines scènes : afin d'en avoir l'équivalent réel, il faut diluer la brièveté rapide de l'action dans un temps plus long. Ainsi, lorsque don Juan est enirc (Miarlotte elMathurine; là. de plus, l'unité du lieu doil se résoudre, pour la vie réelle, en pluralité des lieux; alors apparaîtra la vérité de la scène : l'homme qui courtise deux \'emmes,\e^ courlhc séparément ci successivcmcnJ. Mais le resserrement de l'action dans la convention dramatique en fait saillir vigoureusement et le comique et la moralité.

Dans toutes les régies, il n'y en a vraiment qu'une ipii ne comporte pas d'exceptions aux yeux de Molière; c'est celle qui impose de tourner les choses au plaisant. En effet, Vart comique est là ;

et la réalité ne {>eut prendre foraie d'art, selon la loi de la comt^die, qireii devenant capable d'exciter le lire. I.a tâche d(i poèlo est donc d'extjaire le rire de toutes les parties de la vie qu'il veut présenter, ou de l'y ajouter.

Ce n'est pas toujours facile, ni surtout aisément compatible avec la YCiité. Plus on creuse dans l'étude de la vie et de l'homme, plus on trouve de tristesse et d'amertume. Molière n'était pas gai, et ses sujets aussi ne sont pas gais. Ces'travers, ces vices, ces passions martyrisent les iudividus, rument les lamilles. Arnolphe, Dandiii, Aiceste sont profondément malheureux. L'hypocrisie de Trissolin. de Béline et de Tartufe détruit la paix et la fortune des maisons. Avec les mêmes ty pfis^l.Jesin éra é.s sujets, Balzac ferait fdssoimer; Molière fai.t rire,: il s'est imposé la loi de trouver le poipt d'où ces tristes dessous de l'àme et de la vie sont risibles. Parfois le sujet l'emporte, dans Don JuaHy dans le Misanthrope, dans Tartufe, dans le Malade, et la comédie louche un moment aux limites du genre, même les franchit : une émotion tendre ou douloureuse se dégage. Mais elle est aussitôt réprimée par le poète, et il vaudrait la peine d étudier avec quel art, quelle finesse de composition il fait toujours dominer limpression comique, chargeant Sganarelle d'atténuer don Elvire, don Luis et don Juan, Dubois d'effacer le trouble pathétique du IV" acte du Misanthrope, Dorine de jeter sa belle humeur à travers les scènes pitoyables de Tartufe, Argan enfin de contrepeser l'odieux de Béhne et le charme attendrissant d'Angélique. Même on pourrait dire que moins la réalitâ est riante, et plus Molière la traite en farce : par la bouffonnerie seule, la comédie peut s'emparer de certains sujets où déborde la tristesse, comme celui de Georges Dandin.

Mais il ne faut pas partir de là pour larmoyer aux pièces de Molière : le triomphe de son génie comique, c'est précisément) d'avoir saisi la gaieté latente dans chaque type et chaque situation. Et cette gaieté est franclTe, solide, sincère. Ce n'est pas une grimace" du bout des lèvres, pour cacher l'envie de pleurer. Le pire contresens qu'on puisse faire sur Molière, c'est de ne pas sentir combien son rire est naturel, spontané, copijux, et comment, loin d'être le masque de son expérience, il a les mêmes sources profondes (jue cette expérience même.

On ne saurait trop remarquer la qualité de la plaisanterie de Molière. Elle n'est jamais littéraire; elle n'est jamais l'esprit de jnols. Marivaux, Beaumarchais, M, Dumas (ils sont infiniment j)]us spirituels que Molière. La plaisanterie de Molière est, en son genre, analogue au -sublime de Corneille : c'est un jaillissement vigoureux du caractère se révélant tout d'un coup en son fond. Jl l'a définie excellemment quand, justifiant un mot de l'Ecole des

', Femmes, il dUait : « Laulour n'a pas mis cela pour être de soi un !'^l)on mol, luaisstulcmeiit pour une chose qui caractérise 1 homme », i'iiomme i\u\ parlo, bien entendu, dans son humeur particulière. Toute la puissance de la plaisanlerio de Molière vient de là, et même ses farces les plus étourdissantes ne s'évaporent pas dans la fantaisie : sa bouffonnerie n'est ipi'un ai,'randissement de la réalité, où les caractères ressortont par des effets n'ellt'iniut impossibles, mais csscnUellennmt conformes aux effets naturels.

Pas de vérité sans comique, pas tie comique sans vérité, voilà la formule de Molière '. Le comique et la vérité se tirent du même fonds, c'est-à-dire de l'observation des types humains. 11 suit de là que l'intri^'ue n'aura qu'une place secondaire : Molière n'y cherche -^ en j^nTrctl— ni la source du rire, ni l'air île réalité. Il la prend telle quelle la plupart du temps, hardiment banale et conventionnelle, l'éternelle i'^trigue de la comédie antique et italienne, les amours de deux jeunes*^ gens, servis par un valet ou une suivante, traversés par un père, un tuteur, une mère, un rival ridicules : ce n'est que le cadre où s'étale la comédie, qui est toute dans les caractères. Ce n'est pas que, quand le sujet l'y porte, il ne sache dresser une intrigue vraie, ou même se passer d'intrigue, et laisser la vie même par son monvcment naturel déterminer l'évolution de l'action comique : le Misanthrope, Georges Bandin nous en offrent des e.xempleis. Don Juan, de même; mais en vertu de son origine, la pièce est construite sur un patron étranger, elle. n'a que lunité biographique et c'est une chronique découpée en tableaux dramatiques.

Plus indifférent encore est Molière, et plus maladroit par suite, dans ses dénouements. Tartufe et Don Juan Unissent par des miracles : il faut ici Dieu, et là le roi, pour venir à bout des deux scélérats. Que ne pourrait-on dire sur la lettre providentielle, sur les cascades de reconnaissances, qui terminent tant de comédies de Molière. Ces dénouements sont d'autant plus vicieux, qu'ils consistent dans un renversement du pour au contre : ils annulent d'un coup l'effet des caractères et des passions, pour rendre tout le monde heureux et satisfait. Par là ils sont tout conventionnels, mais par là nécessaires : sans eux, y auiail-il moyen do finir gaiement ces conflits d'égoïsme qui s'exaspèrent? et s'ils étaient moins brusques, la place et le temps donnés à leur préparation ne seraient-ils pas enlevés au déploiement des caractères?

Parfois avec l'intrigue disparait l'utilité de dénouer. Le Misanthrope laisse Alceste en face de Célimène; il pourra, s'il veut,

1. il a ])oi'lé ciîUe vérité même dans sou jeu, qu'il a rendu le plus naturel posàble.

revenir chez elle le lendemain : ce ne sera pas \{i première contradiction de ce faible amoureux. Georges Dandin reste en face de sa leninie : toute la différence entre le dénouement et l'exposition, c'est qu'il a un peu plus envie d'aller se jeter à la rivière.

Mais venons aux caractères. Dans l'expression qu'en doime Molière, il y a simplification et grossissement, tant pour dégager le plaisant que pour manifester la vérité. Boileau, Fônelori, La iiruyère, qui lui ont reproché de forcer la nature, ne se sont pas rendu compte des larges conceptions de Molière; leur réalisme exigeant s'est attaché aux minuties des apparences superficielles. Mais les réalités que Molière voulait montrer, ce n'était pas les particularités du costume, du geste ou de la démarche, le petit train des occupations journalières : c'étaient les dessous de l'àme, les motifs^ les ressorts, les essences; et il ne pren-'''t dps dehors que cR-jqm correspondait à ces dessous. L'exactitude dont il se piquait n'avait pas rapport a l extérieur de la vie, mais à l'intérieur des âmes.

On classe communément ses pièces en farces, comédies de mœurs et comédies de caractères. Je ne sais rien de plus artificiel que cette division, il n'y a guère d'oeuvre où l'on ne trouve à la fois du comique de farce, du comique de mœurs, et du comique de caractère, selon les objets qu'il s'agit de rendre et l'impression que le poète veut donner. La farce est logiquement comme hislorique-\ ment la source de toute la comédie de Molière; mais le comique' s'épure et s'affine, à mesure que les modèles choisis sont plus délicats et sérieux. " ^

Parcourons toute la comédie de Molière : du haut en bas, nous trouverons toujours la même dose d'observation vraie. Regardons les farces les plus boulTonnes : n'y a-t-il pas une peinture de mœurs dans PoKvccmignac'l \a lourdeur da provincial, l'ignorance pédante des médecins, que d'autres détails encore sont pris dans le vif de la société contemporaine! Les Précieuses ne sont qu'une farce, mais qui a créé la comédie de caractère : outre la satire d'un ridicule du xvii" siècle, elle découvre certains états de sentiment et d'esprit qui sont aussi bien de notre temps. Et dans la fantaisie des Fourheries de Sciqnn, que de morceaux d'humanité vivante! quel charmant naturel dans le tracas de ces pères, de ces fils, de ces tèmmes! Dans le délicieux Ampldlri/oii, voyez Sosie et son maître en présence : avec quel esprit, quelle légèreté, mais quelle sûreté lie main est marqué l'éternel rapport de l'homme qui sert à l'homme qui commande!

Même les types de convention que la tradition comique offrait a Molière, il les a rendus vivants, par réflexion aux mœurs de son temps : Laporte et Gourville sont les équivalents réels des Mascarille et des Scapin ; et les Martine ou Dorine, les servaples

:.j- i-i;s (iUANus AirrisTts classioui-^s.

du vieux temps, (]ui sont «le la fariiillc et oui leur l'ranc parler, n'ont rien de conventionnel que leurs jeunes visai^es.

l'areillement, la comédie de mieurs el la comédie de caractères se [téuèlrent : la satire la plus parliculière est tou;ours un traii tl liumanilé; Molière s'est dél'cndu éuergiijueinenl de faire des personnalités : et ce qu'on en a trouvé chez lui, atteste seulement la véiité précise des types. On a nommé l'original de Pourceauj^nac : c'est un hean-lrère de Molière. On a reconnu dans Al<este M. de Montausier, qui ressemhle autant à Oronle : mais on y a reconnu aussi Molière; et Ijoileau s'est nommé enfin comme l'orit,'inal du ciiti(|ue «les mauvais sonnets. On a trouvé qui était Partufe : c'est le président Séguier, à moins que ce ne soit l'abbé Hoquette. Tout cela est fantaisie : il n'y a de réel que la ressemblance des individus au type. Cependant il y a quelques cas où la satire est vraiment personnelle. S'il n'est pas absolument certain que le chasseur des Fâcheux soit M. de Soyecourt le grand veneur, 'Frissotin est bien l'abbé Cotin, Vadius est Ménage; et les cinq médecins de l'A/noîtr médecin sont cinq fameux médecins du temps, reconnaissables à leurs singularités, à leurs tics et défauts physiques. Mais ces médecins en causant nous découvrent tous les travers de la profession médicale au xvi^- siècle et — je me le suis laissé dire — quelques-uns qui durent encore de notre tenq>s. Mais 'l'rissotin est l'idéal du pédant aigre. Vadius l'idéal du cuistre injurieux : le chasseur est le (hasscur éteinel, absolu.

Ces personnalités sont donc tout simplemeni des types^u temps, élargis inenîê~èn types humains. La comédie de Molière nous orne un vaste tableau de la Franco du xyj^L^siécle, étonnant de couleur et de vie. On entrevoit à peine le paysan, na'if et finaud, enveloppant d'innocence sou égo'iste et vicieuse humanité; la paysanne coquette el vaniteuse, par là facile à enjôler. Sgauarelle est le paysan ivrogne, brutal, intéressé. On entrevoit le peuple, par quelques silhouettes de rustres, porteurs de chaise; un monde louche d'intrigants, entremetteuses, spadassins, se laisse deviner, c'est de là que sortent et là qu'ont leurs attaches fes valets impudents et fripons. Le peuple honnête, rude en ses manières, cru en son langage, solidement loyal et bon, est représenté par les servantes.

Les bourgeois sont nombreux et divers, comme leur classe : M. I>im,inche, le marchand, créancier né des gentilshommes, el né pour 'Ire payé en monnaie ilc singe; Madame .lourdain, toute ptoihe du peuple, par son bon sens, sa léle chaude, sa parole Itrnyante, et sa bonté foncière; Clirysale, la (jttwtrhe bourgeoise, épais et matériel, tout occupé de son pot, père et mari sans dignité et sans autorilé^-lounlain, Arnolphe, les bourgeois vaniteux, (|ui louent au gentilhomme, prennent des noms de terre, ou frayent

avec des nolilos dont la ctjinpagiiie leur coule cher; Madelon, r.alhos, Arniande,Philaininle, les bourgeoises qui font les précieuses et jouent au bel esprit: Orgon et sa fan)illc, la haute bourgeoisie ou la noblesse de robe, «le bon Ion, de vie large et déjà luxueuse.

Voici la noblesse provinciale : les Sottenville, fiers du nom et de la race, gourmés, solennels, insolents pour tout ce qui n'est pas né; leur Mie Angélique, une coquette de province qui n'es< qu'une rO(|uine; M. de Pourceauf,'nac, vaniteux, lourd et sol; la comtesse d Kscarbagnas, folle du bel air, el qui singe grotesquement les manières de la cour et de Paris. Voici enfin la noblesse de Paris el de la cour : le noble ruiné, qui se l'ait escroc, Dorante; les pelils-maitres, jolis et ridicules, les marquis : Oronte, le grand seigneur qui fait des vers; Arsinoé, la prude; Célimène, la coquette féroce et exquise : Clitardre, Alceste, Philinle, Eliante, les vrais honnèles gens.

Le (inancier n'est qu'entrevu; le courtisan n'est pas vu à la cour, dans la splendeur de sa servilité. Si le roi manque, et le prêtre, on comprendra qu'il n'y a pas aie reprochera Molière : au reste Tartufe est plus qu'un dévol presque un directeur.

Une chose fait ressortir la profondeur de l'observation du poète: c'est que parfois sa comédie semble devancer les mœuis. Dès 1672, dans les Femmes saxHmtes, on voit se substituer à la préciosité un pédantisme scientifique et philosophique qui ne se développe visiblement qu'à la fin du siècle et s'épanouit au siècle suivant. Et pour don Juan, le grand seigneur méchant homme, athée avec conviction, par principe rationaliste, si l'on veut lui trouver des originaux vraiment res^.emblants, mieux que les liberthis de la Kronde, les roués de la Régence ou les nobles protecteurs de la philosophie, les Richelieu et les Choiseul, nous en fournissent. Il est même remarquable que Molière a si bien posé les traits caractéristiques des diverses classes de la société française, qu'à travers toutes les révolutions, les grandes lignes de ses éludes restent vraies : Balzap et Augier nous aideraient à le prouver.

De ces originaux Molière fait des types, parce qu'il saisit toujours le caractère humain dont ils sont la déformation contemporaine. Ainsi les grandes passions éternelles et ics inclinations fondamen*/ taies de notre nature servent de base à la peinture des mœurs, et s'y font reconnailre. Ces bourgeois et ces nobles sont des vaniteux, des orgueilleux, des sots, des habiles,' des méchants, des égo'istes, uu au contraire des cœurs droits, de solides esprits. Par contre, il n'y a pas de comédie de^caracléres qui le soit purement, qui exprime les caractères généraux sans les formes particulières des ridicules contemporains : voyez les Femmes savantes, le Misatitkrope, Tartufe. 11 sera facile à tout le monde de distinguer les

f.'.»4 LES (iHANDS ARTISTES CLASSIQUES.

ilfiix points de vue, cl de réduire chaque pièce tantôt à être un tableau de miPiirs dis[iarues, lanlôl Ji, olFrir sim|denionl des types ^ans date ni existence historique. L' Avure est peul-iHre la pièce ■ Il l'élément universel est le plus dégage : Harpagon est le plus abstrait des caractères de Molière : il est l'urare rti soi; l'usurier du XVII'' siècle n'apparall qu'à une minutieuse étude. C'est que le vice d'Harpagon se prêtait à celte expression abstraite, et la tradition littéraire depuis des siècles préparait le type classi(|ue, universel, de l'avare : l'avare qui enterre son or. Ce type contredisait le portrait contemporain, et lui barrait la route.

Mais il ne faut pas s'arrêter à considérer chaque type, isolément, dans sa vérité propre. Il faut les observer dans leur dépendance réciproque. Emboîter ces réalités individuelles les unes dans les autres, équilibrer les actions et les réactions, établir partout des correspondances si exactes, que, les personnages une fois posés, l'auteur soit seulement le secrétaire de leurs propos, l'enregistieur de leurs actions, voilà peut-être la partie la plus délicate de l'uHivre comique, et où le génie de Molière apparaît le plus. 11 engage ses caractères dans leurs relations réelles; et il les étudie dans leur milieu, modilîés par lui et le modifiant.

Tout l'efTet du Misanthrope est dans l'opposition du caractère d'Alceste aux caractères qui l'entourent. Jean-Jacques a raison : Alcestc est vertueux, sympathique; et nous rions d'Alceste, non seulement nous, mais tous les acteurs depuis Philinte jusqu'à Célimène. C'est que ces acteurs, c'est nous ; !a même dispioporlion existe entre Alceste et nous qu'entre eux et lui. Et inversement, pour la même raison, ils sentent intérieurement le même respect pour lui que nous sentons nous-mêmes. Tout le comique du rôle résultera donc du désaccord perpétuel que l'auteur lait ressortir entre une nature élevée et les natures moyennes.

Mais il y a dans cette comédie un rapport plus délicat encore, c'est celui qui consiste à faire le Misanthrope amoureux dune coquette : p(iurquoi est-ce profondément, tristement vrai, cette séduction de la femme en qui tout est arlilice, sur l'homme en qui tout est vrai? Cela se senl, plutôt qu'on ne le démontre : on voit pourtant bien qu'à une àme naïve, la plus fausse des coquettes devait, dès la première rencontre, présente;* son idéal plus complet et apparent qu'une simple honnête femme : le vrai a ses limites que I'! faux franchit aisément. Et, dès lors, le charme tour à tour plaisant et douloureux de la comédie est dans l'ajustement des deux rôles, dans le jeu de la fine et sèche coquette contre l'ardent et loyal amant, tour à tour grondant et trompé, clairvoyant et dompté, jusqu'à ce qu'an dernier coup semble le jeter hors du joug. C'est la nature même : et depuis deux cents ans, tous les

romanciers et poètes qui ont voulu mettre aux prises la fausseté de la femme avec la passion de l'homme, n'ont pu que refaire, délayer ou transposer l'admirable quatrième acte de Molière.

Une des études où Molière s'est complu, c'est le ravage que fait le vice dans l'honime, puis hors de l'homme en qui il vit, les destructions ou altérations de sentiments natufels qui en résultent, les longues traînées de misère ou de mal qui le prolongent de tous côtés : et rien n'a donné plus de largeur ni plus de sérieuse portée à ses pièces. Voilà Tartufe, le maître hypocrite : son hypocrisie corrompt Orgon, corrompt en lui l'amour de sa femme, de ses enfants, les sentiments élémentaires de bonté, de justice, d'honneur, le fait égoïste sottement, durement, honteusement; même les âmes honnêtes et pures sont viciées à ce contact, et la douce Elmire en vient à jouer un jeu après lequel son mari doit demeurer à jamais avili à ses yeux. Plus tragique encore est la génération du vice par le vice dans l'Avare, qui est la plus dure des comédies de Molière : l'avarice d'Harpagon lue en lui le sentiment de l'honneur, le souci de sa dignité, la notion de ses devoirs, même l'affection paternelle ; mais en ses enfants elle tue le respect, l'affection filiale. La famille est détruite : ce père, ces enfants sont en face les uns des autres comme des étrangers, des ennemis, et des ennemis qui ne s'estiment pas.

A suivre ces conséquences, la comédie tourne vite au noir. Molière les indique avec précision, d'une main légère, mais il projette toute la lumière sur les caractères eux-mêmes, qui sont plaisants. Nulle part cependant les suites graves des travers les plus légers ne sont absentes : étudiez les Précieuses, et vous saisirez comrnent le faux bel esprit mène aux pires aberrations de la conscience et de la conduite, par quelle pente nos héroïnes en idée arriveront à n'être que des aventurières. Regardez les Femmes savantes, et de la plus innocente en apparence des manies vous verrez sortir le dessèchement ou la perturbation des affections naturelles, le naufrage matériel et moral d'une famille d'honnêtes gens.

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