LA MORALE DE MOLIERE
Ceci nous fait passer à la morale de Molière. On peut se demander s'il en a une, et si ce n'est pas nous qui la lui prêtons. Mais, d'abord, il est impossible qu'une observation profonde des hommes ne repose pas sur une certaine conception de la vie et du bien, et ne s'y termine pas. Et ensuite Molière nous avertit que la comédie a essentiellement pour objet de corriger les mtt'urs
humaines. Il lo tlil pour jiistilier son Tarlnfe, mais cp n'est point un urf^uinent do circonslunce. Dans toute la suite de S(jn icuvre, il .1 lail (11' la saliic sociait- ou morale : il a posé ses ridicules et ses liuiMuHes ;^fns de façon a ne nous laisser jamais douter qu'il ne Marne cela et n'approuve ceci '. Quelle est donc la morale de Molière?
Klli' csl liuiuçtjne : ce qui veut dire dahonl (pi'elle n'esl pas chrélienne. .Molière a profondément ignoré WMlirislianisme : iT ne le comprend pas. Je veu.v liieti qn on ne porte pas à son compte ralliiMsme scienlillque, sinj,Milièreineiit f,Mave e( loit, de don Juan, rpioiqne, malgré tout, on ail peine a concilier le choix de Sganai-eile, comme défenseur de Dieu et de la religion, avec un respect sincère de ces choses. Mais le Tartufe ne laisse aucun doute. Ce qui m'y parait grave et signilicatif, c'est la façon dont Molière déliiiit la vraie dévotion. Je ne doute pas de sa sincérité, et qu'il n'ait eu la volonté sérieuse de la distinguer de la fausse. Mais il la définit en phihsop/ic, en incrédule, il ùi réduit à la morale, aux vertus sociales : il en e.xclut ce qui en est l'essentiel pour un dévot, disons pour un chrétien. La tlammc de vie intérieure, la tendresse mystique, l'austérité surhumaine, l'ascétisme qui rabat et dompte la nature, de très bonne foi il les rejette : ce ne peut être que sottise ou grimace. Par la façon dont Molière comprend la piété, les chrétiens fervents ne peuvent être qu'Orgon ou Tartufe, des imbéciles ou des hypocrites : |)our être dévol à sa façon, il faut être détaché de la religion. Molière est tout près de Voltaire, que l'on croirait entendre dans certains vers de Tartufe.
La forme originale de la morale chrétienne, c'est la rési.slanc^; à la natur-e. Ou ne la trouve pas chez Molière. Par conséquent, pas de lutte contre l'égorsuie, pas de sacrifice, pas d'abnégation, d'immolation, dans les choses du moins qui cor'itent; le dépouillement douloureux de soi, l'effort sanglant ver-s l'idéal, /tout cela est absent de son œuvre. Héritier de l'esprit de llabelais et de Montaigne, ami, dit-oir, de quelques libertins comme Bcr- Inier, il eslir)ie la nature toute bonne et toute-puissante. Il faut suivre l'insiinct, cela est légitime. Ainsi les jeunes gens qui suivent la loi naturelle de l'aïuour ont raison contr-e les pèr-cs et tous eeux qui les entravent : c'est par raison philosophique, et non seulement par- tr-adition comique, qire Molière prend vigoureusement leur parti. Combattre la nature est folie : on est ridicule de le faire, et malheineux; car- la natur'C a le dessus; elle se relouine contre celui qui veut la forcer ou la délr uire. La sottise
1. Solio iMi outre lei rnisonnfurs, qui i^^ni rliarvi-s ilo |!.iilpr .'m iiiuii du lion «fin-», i.-à-il. iliîs idrfis proj)if>s a l'aulctir.
MOMÈRE. 5'27
d'Agnès punit les calculs d'Arnolphe. Les enfants d'Harpagon, détaciiés de lui par son vice, se jouent de lui. C'est même ce point de vue qui rend la comédie possible : tous les personnages ridicules sont des gens qui s'acharnent à dévier ou supprimer la nature, qui n'ont pas su voir qu'elle était toute bonne ^t touto-puissanle; et ainsi Hs se présentent dans leur o|)position au vrai, non au bien : par conséquent, ridicules, et non odieux. Les travers, les vices, les passions que peint la comédie, sont des erreurs du jugemont, choquent la raison, et ainsi sont justiciables du rire.
Cependant (a nature est égoïste et l'instinct brutal : et le vice d"Harp;igon n'est-il pas sa nature, ou l'hypocrisie de Tartufe? 11 est vrai; mais comme Rabelais cl comme Montaigne, Molière. ajoute la raison à la nature. La raison, par qui l'homme est Tïonmie, lixe à la nature, à l'instinct, leur mesure et leurs borae s.„ La raison approuve Pégoïsme désintéressé îles amoureux : elle condamne l'égoisnie intéressé d'Harpagon et de Taitufe. On pourrait dire que la limite de la légitimité des instincts résulte de la société humaine, et que la morale de Molière est éminement sociable ou sociale. Tous les individus ont droit au plein développement de Ifûr nature, en sorte que le droit de chacun a pour borne le droit d'autrui, et le borne à son tour. H n'est pas permis de se subordonner une personne humaine, jusqu'à la suppriiuer : un philosophe dirait, de traiter comme moyen ce (|ui est une lin en soi. Là est la faute d'Arnolphe, qui par une vue tout égoïste condamne Agnès à l'ignorance, à la bêtise, à la privation de tons les plaisirs naturels : mais la nature d'Agnès se révolte, et la petite niaise court énergiquement, directement, à son bonheur, selon son instinct; et Molière bat des mains.
11 est naturel que ceux qui ont en part au bonheur laissent s'approcher les autres de la table : c'est la loi que les enfants aient leur tour après les parents. Molière est impitoyable conli-e les parents qui veulent faire servir leurs enfants à la satisfaction de leurs idées et de leurs besoins, quand ceux-ci ont l'âge de vivre par et pour eux-mêmes. L'autorité des pères et des mères était dun; au xviie siècle : Molière la raille, l'avilit, la brise. H ne comprend que la tendresse indulgente : la nature, la bonne et raisonnable nature veut que l'enfant soit puissant sur le père ', et en obtienne tous les secours qui l'aideront à saisir la part de plaisir où elle linvite.
Comme toute morale qui pose en principe la bonté de la naturci
I. Il a exprimé son idéal de la boulé paltii-iielle daus une suèue charmante et allendrie de Mélicerte, II, 5.