‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 193 sur 504 · I.ANSON. — Hisiniro de la I.ittéradire fr.innaise · texte numérisé non relu

I.ANSON. — Hisiniro de la I.ittéradire fr.innaise

ol la légitimité de l'instinct, et qui veut (éviter de déchaîner la bnitalilé (it^s ap|iélils, la moraln de Molièro aboutit à idonfifier la vertu avec l'allniismo. \.c soin de la pcrIV'Clion intime so subordonne aux vertus sociak's, à la synipatbie, à la bienfaisance. Les actes qui n'ont pas de conséquences pour la société sont indilTerenls et licites. Il y n pourtant une limite, celle que peut lixer un esprit qui estime inliniment et cherche passionnéniejit le vrai. Pour ce probe esprit de philosophe, le respect de la véril»' sera la vertu par excellence, l'unique vertu qui doive être pratiqué ,> pour elle-même, il sans avoir égard aux conséquences. Mais ici l'observateur intervient, et dit que ce respect de la vérité est rare dans le monde; ipie même la société ne saurait subsister, s'il était universel. Et voilà d'où vient l'arrière-fçoùt d'amertume que dégage pour nous le Mimnihrope. Avoir défendu la vérité, -la nature, avoir conibattu, honni tout ce qui s'en éloignait ou la corrompait, et s'apercevoir que, si un homme porte en lui celle vérité, cl l'olTre aux autres, la société ne pourra le supporter, le meurtrira, le rejettera, que la société, en réalité, repose sur un ensemble de mensonges et de conventions qui masquent la nature : la découverte a de quoi mettre \m accent irrité dans la parole d'Alceste. Sans vouloir forcer les choses, il y a dans le Mit^anthrope comme un germe de la fameuse antithèse de l'homme social et de l'homme naturel, qui s'épanouira à travers l'œuvre de J.-J. Rousseau.

De ce point de départ, et sur ces principes, la morale de Molière ne peut être que pratique. Klle l'est énergiciuemenl; elle n'est pas sublime, ni dure, ni chrétienne, ni sloïque; elle propose un idéal très accessible el très séduisant de bonheur individuel et de douceur sociale. Elle veut faire des honnêtes gens, qui s'efforcent d'être tous heureux en s'aidant mutuellement à l'être. Mais un trait bien remarquable de cette morale, c'est son caractère }»rofondéinenl bourgcûis : ce comédien longtemps nomade, enfoncé toute sa vie à des titres divers dans cette louche famille des Héjart, mal marié, et qui n'a connu du ménage que les ennuis, a été hanté de l'idéal du bonheur bnurgeois, de la vie de famille régu- Vière et paisible. De là vient que, parmi tous les sujets qui se sont oiTerls à son génie, il a choisi toujours de préférence ceux qui iDUchaient aux conditions du bonheur domestique et de la vie (le famille. Il est toujours revenu sur deux points : le mariage, et l'éilMcaliou des femmes.

Dans le mariage, il exige quatre convenances : il faut un rapport des conditions; c'est une nécessité, non pas naturelle, mais sociale: lieorges Dandin, un vilain, sera malheureux pour avoir épousé une demoiselle. 11 faut un rapport, d'humeur (qui n'existe guère dans l'inégalité des conditions, el ainsi la raison sociale se réduit

à une raison naturelle) ; c'est folie de vouloir marier le pédant Trissotin à la simple Henriette, l'hypocrite Tartufe à la candide Marianne, le cuistre Diafoirus à la douce Angélique. Il faut un rapport d'à{j;e : la nature destine les jeunes hommes à épouser 1er. jèunës filles; les vieillards n'ont que la paternité pour carrière; Arnolphe est coupable de prétendre à Agnès, Harpagon ridicule de se poser en rival de son fds. Il y a enfin une quatrième convenance, convenance suprême qui crée toutes les autres ou y supplée : c'est celle par où la nature conduit les individus à ses fins. Où l'amour existe, la raison existe, et rien n'a droit de résister.

Le second point, c'est l'éducation des filles. Il ne les veut ni cloîtrées et sournoises comme Isabelle, ni abêties et ignorantes comme Agnès, ni précieuses et folles comme Madelon, ni pédantes et sèches comme Armande. La femme à son goût, c'est ou la nonchalante et mondaine Elmire, ou la simple et sincère Eliante. La femme n'est pas pour lui ce petit animal instinctif, illogique, et déconcertant, que nos contemporains aiment à représenter. Ce type ne se rencontre guère dans son œuvre (sauf, un peu, Agnès). Eu général ses caractères féminins ont quelque chose de viril et de vigoureux; et son honnête femme est tout à fait identique à un honnête homme : raison éclairée, volonté droite, voilà le type, qui est féminisé par la grâce affinée et par rinuoceute coquetterie.

La jeune fille de qui sortira une telle femme , ce sera la sensée, l'aimable Léonor, ce sera l'exquise Angélique du Malade : ce sera surtout Henriette. Avis aux pères et aux maris : voilà l'idéal. Henriette est amoureuse sans roman ni romantisme, d'un bon et solide amour qui fera une éternelle amitié conjugale; elle a l'esprit cultivé, lumineux, net; elle est pratique, elle sait la vie, ne lui demande en fait de bonheur que ce qu'elle peut donner; elle s'en contente, mais elle y tient, et le réclame énergiquement. Elle s'est formée elle-même, hors de l'influence d'une mère; et notez que Léonor et Angélique sont orphelines : leur éducation les a donc faites fortes plutôt que tendres *. Henriette est raisonnable et joyeuse : c'est une bonne petite bourgeoise, qui sera adorée de son honnête homme de m.ari et de ses marmots d'enfants. Je sais bien ce qu'on peut trouver qui manque à Henriette : les imaginations ardentes, les sensibilités tourmentées ne s'y satisferont pas; cela manque d'envolée, de lyrisme; c'est lin peu \a.poésie delà Gabrielle d'Augier, avec moins de prétention, jlenrielte, c'est la prose, mais quelle forte et claire et charmante

1. L'absence des mères dans la plupart des coinédies de Molière est très notable. Est-ce que, n'ayant pas ccnnu la sienne, il y avait une lacune dans son expérience?

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