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Athalie ne fut mise au théâtre que sous la Régence

9. H a écrit un Abrégé de l'Histoire de Port-Royal, qui est le chsf-d'œuvre de la lilléralui-e historique au xvii* siècle. C'est là mieux que dans Mezeray, Varillas ou Dan'cl qu'on peut voir ce que l'esprit du temps permetlait de faire en ce genre. Bacine est aussi excellent prosateur que poète. Ses Lettres sont exquises.

3. Éditions : Cf. la Notice de l'éd. MesuaftÎTt. VII, p. 361-4?7. Œuvres. Barbin, ou Ribou. 1670-1676. 2 vol. in-i2; Thierry, 1679. 2 vol. in-t2 ; Barhin, 1687, 2 vol. in 12. Œuvr'js, éd. Mesnard, coll. des Grands Écrivains, Hachette, 1865-1873, 8 vol. in-8 et deux albums. — A consulter : D'Olivet, Rem. de r/rammaire sur Racine, 1738, )n-12 M. Souriau, l'Évolution du vers français au xvii'= siècle. Deltour, les Ennemis de Racuie Sainte-Beuve, Port-Royal, t. VI. Taine, Nouveaux Essais de critique et d'histoire /1865). F. Brunelière, Études critiques, t. I, Histoire et littérature, t. II, Époq. du th. fr., 5« et 7" conf. I.emailre, Impressions de théâtre, t. I, II, IV; Racine, 1908. P. Robert, la PoiHi'/uede Racine, IS'JO. P Monceaux, /?afnîe( Classiques populaires). L'abbé Delfour, la UilAc dans Racine, 1893. G. Lurroumel, Racine, Ilachfttte, 1898. Le Bidois, la Vie dans les tragédies de Racine, 1901.

LES GRANDS ABÏISTE8 CUSSIOUBS.

:{. THACÉniE r'\>SlnNNÉE ET VOME.

Haciiif n'.ippoitp point Ai', lormules nouvelles au lliéiitre; <•' 1- fsl pour Cfla qur, comme Molit'to, il ne se laissera ^'uère imitci'. il conserve à la tia^'cdio les raracl^res qui la (lt*(iriissaient chez (Corneille : laction enfermée dans les trois uriiti's l'inloièt placé |(.lans l'expression Ht'S caractères, l'allure «lu dranie torlement noué, et débarrassé de toutes les maniTeslalions Miuliles. El cependant, par l'originalité de son génie, il a coulé dans la tragédie un esprit nouveau, il l'a modifiée intérieurement de telle sorte qu'il nous semble le créateur d'un système dramatique.

Il n'a jamais discuté dans ses Préfnc>:s sur les unités : elles sont trop bien établies, mais surtout elles ne le gênent pas. Il prend sou point de départ si près du point d'arrivée, qu'un tout petit cercle contient laction, l'espace et le temps. Au moment où il commence, toutes les forces sont déjà convergentes et ramassées. Sa tragédie , est donc simple, chargée de peu de matière, aussi purgée que pos- / sible de roman. Son idéal, c'est l'absence dintrigue, la belle nudité ■ des tragédies grecques, et voilà par où le sujet de Bérénice lui a plu : deux lignes, un seul fait; ce n'est rien, mais l'invention consiste à l'aire quelque chose de rien. Moins il y a de matièr'\ plus l'immatériel a de liberté ponr.se développer. A l'ordinaire, une tragédie de Haciiie est un l'ait, abondamment nécessité par les caractères des personnages : chacun d'eux étant posé au début dans une situation, sous XJiie certaine pression, le conllit de leurs sentiments reni|)lit les cinq actes, jusqu'à ce qu'il détermine un unique et iriéinédiable fait, le dénouement. L'inquilsion, le mouvement, dans le cours du drame, viennent exclusivement du dedans, .\insi sont construites les tragédies ô'Aiidroiinti/w, de Uritaîmicun, de Bérénice, d'iphiijêriii' (sauf le miracle mythologique qui renverse le dénouement logique) : Bajazet un peu. Mithridate davantage, Phi'dve surtout admettent certains faits du dehors à modilier l'action; mais il est remarquable que pour les deux dernières, ces faits (mort, résurrection, retour de Mithridate et de Thésée) sont des hypothèses nécessitées par la vérité psychologique, et point du tout '"S ressorts disposés pour la surprise.

Ilacine produit toujours ses caractères en travail, jamais dans

un état |)urement sentimental : il semble que ce soit une nécessité

da'is le théâtre français, de ne rien montrer qui ne soit action.

jMacine coneoit toutes les émotions, tous les étals ])assils comme

.►mobiles, cl principes d'activité; il les exprime justement sous

.'/l'aspect où leur force d'impulsion ou d'inhibition se découvre le

ptus fortement : l'objet est toujours une résolution à prendre, qui est prise, rcjelée, reprise, autant de fois que s'exercent l'impulsion ou riniiibilion, jusqu'à ce quuiio secousse plus forte amène l'action définitive. Etudiez Phèdre, la grande passionnée : amour, pudeur, espoir, honte, remords, jalousie, repentir, il n'y a rien, dans ce rôle si riche, qui soit donné simplement comme modidcation sentimentale de l'être intime; tout est évalué comme quantité d'énergie, produisant un certain travail, pour éloigner ou a[)procher tour à tour le personnage d'une action irréparablement bonne ou mauvaise. Voilà comment la sensibilité se peint chez Racine non par des effusions lyriques, mais par des vibrations dramatiques; et sa tragédie est une suite de coups de théâtre et de révolutions.

En un sens Racine resserra le domaine de la tragédie : il ne crut point suffisant, comme Corneille, de présenter des caractères; il estima nécessaire de les saisir dans la passion, et même dans une crise aiguë de passion. Il est certain qu'en vingt-quatre heures, une àme ne se montre pas naturellement tout entière et jusqu'au fond, si quelque violente agitation ne la remue. A la tragédie de caractère, telle que de plus en plus la pratiquait Corneille, Racine substitua donc la tragédie de passion.

Peintre de la passion, il réagit contre Quinault, sans revenir à Corneille. 11 laissa la tragédie politique, la psychologie des sentiments médiocres et des caractères froids-, mais il chassa de la scène la fade galanterie On lui a reproché d'avoir modernisé tous ses sujets, ei Ion n'a voulu voir en lui que le peintre des mœurs de cour, affinées et 'polies ; il est vrai que quelques-uns de ses jeunes premiers, Xipharès ou Bajazet,

Tendres, galants, doux et discrets,

ont un peu l'air de courtisans français, très idéalisés. Mais nous verrons que Racine a beaucoup mieux regardé qu'on ne dit communément les mœurs locales, la couleur particulière de chacun de ses sujets. Taine révail qu'on représentât Iphigéiiie dans la grande galerie des glaces, en costumes du temps de Louis .XIV : il aurait pu aussi bien demander une représentation de Jules César en costumes du temps d'Elisabeth ; César, Burrhus, Antoine, et ce mob qui hurle pour ou contre César, tout cela est aussi anglais qxïlphigénie est française.

Prenons le témoignage des contemporains : Quinault les satisfaisait, et Racine leur fit l'effet d'un brutal. Ce Pyrrhus que nous trouvons coquet, galant, les choquait comme un malappris, et Racine était obligé d'écrire cet avertissement : « Le fils d'Achille

n'avait pas In nos romans : certes ces héros ne sont pas des Céladons ». N'a-t-on pas trouve'! Néron ini^tnc trop nit^chant? Il n'était pas assez amant avec Jnnie. Hacine batailla pour obtenir le droit de faire autrement que Quinaiill, et cle présenter la passion toute pure, dans ces crises où, faisant c^clater le mince vernis de notre civilisation, la brutalité naturelle reparait. Ses effets paraissaient trop crus, et blessaient roptimisme galant des salons : Saint-Evremond, un homme d"esprit, trouvait Britannicus trop noir; et la pièce, en effet, n'est pas « consolante ».

(^n Ire la mode, contre les délicatesses mondaines, Hacine fit régner la raison, c'est-à-dire la vérité, dans sa tragédie. Il prit des sujets légendaires, historiques rsoùs lé merveilleux ou le grandiose des fables et des noms, il aperçoit, montre le fait commun, ni héroïque, ni royal, humain : une femme délaissée qui fait assassiner son amant par un rival, voilà Androinaque \ une femme trompée se vengeant sur sa rivale et son amant, voilà liajazct; un homme qui, pour un intérêt ou un devoir, laisse une femme aimée, voilà Bérénice; un vieillard rival de ses fils, voilà Mithridate; une belle-mère aniouieuse do son beaulils, et le haïssant, le persécutant pour ne ]iouvoir s'en faire aimer, voilà Phèdre. Ne sont-ce pas les éternelles tragédies de la vie réelle, les sujets toujours les mêmes que les journau,x et les tribunaux olTrenl à notre sensibilité avide de se dépenser? Même de Britannictia, même dlphi<jéiiic, n'extrairait-on pas des drames domestiques? une mère impérieuse, un lils craintif, révolté soudain par ses passions ou ses vices, ou bien un père sacrifiant à son ambition, à sa vanité, le bonheur et toute la vie d'une fille qu'il aime pourtant, est-ce là seulement de !'« histoire ancienne » ou de la >< mythologie »?

Sous les noms héroïques, à travers les infortunes et les crimes extraordinaires, c'est la simple, générale, humaine vérité que Racine veut montrer : outre la politique, cela exclut l'intrigue romanesque, les moyens compliqués ou surprenants. L'action se proportionnera aux sujets, et les ressorts qu'elle emploiera seront « vulgaires » comme eux. Néron se cache derrière un rideau, pour épier Britannicus et Junie : bassesse comiciue! Sans doute; la dignité tragique est une sottise : un empereur amoureux est un homme amoureux, qui a seulement plus de pouvoir, partant moins de scrupule à se satisfaire. Ou s'est étonné de certaines affinités qu'on a saisies entre la tragédie de Hacine et la comédie de Molière : rien de plus naluiel. Mithridate est avec Xipharès dans le même rapport qu'Harpagon avec Cléante. Si les deux peintres rendent la même passion, quoi d'étonnant qu'ils dessinent le même geste, et que les deux pères emploient la même ruse pour s'assurer de la rivalité des deux fils? Seulement des mêmes

passions, de la même situation, du même moyen, l'un tire du comique, et l'autre du tragique : chacun suit la loi du genre qu'il traite.

Le st^Jê est pareil : simple et naturel avant tout, juste, précis, intense, rasant la prose, comme disait Sainte-Beuve. Une admirable poésie, dont on parlera plus tard, s'y fond, et s'y résout en langage pratique. Point de sublime; point de mots à effets, de vers à détacher, à retenir. Racine ne fait pas de « pensées », ni de maximes. Le Qui te l'a dit? d'Hermione, le Seigneur, vous changez de visage de Monime, le Sortez de Roxane, voilà le sublime de Racine, des mots de situation, terribles ou pathétiques par les causes qu'on saisit et par les effets qu'on pressent. Des mouvements de passion s'expriment avec une naïveté qu'on a trouvée presque comique : comme l'amour de Pyrrhus, au moment où il a juré de ne plus penser à Andromaque. Milhridate, pressant Monime de l'aimer, me fait invinciblement penser à l'autre vieillard amoureux, à l'Arnolphe de Molière. On serait étonné, si l'on y regardait de près, de ce qu'il y a chez Racine de mots familiers, de locutions de tous les jours; la musique délicieuse de son vers nous empêche de remarquer les formes de la conversation courante qui souvent le remplissent.

Les personnages de Racine sont plus près de nous que ceux de Corneille : du moins, il nous le semble, quoique peut-être les grandes passions ne soient guère moins rares que les grandes volontés. Mais dans nos âmes communes, les abandons au sentiment, à l'inclination, sont plus fréquents que les résistances et les victoires de l'énergie volontaire. Racine a été élevé dans le jansénisme, à croire que la nature est corrompue, que tout mérite, tout bien en l'homme vient de la grâce; il a pu rompre avec ses maîtres, il n'a pu se défaire des enseignements lentement insinués, quitter le point de vue d'où ils lui avaient appris à regarder l'agitation humaine. Il a donc peint une nature faible, impuissante à se diriger, tiraillée entre ses instincts, des passions fougueuses, des volontés chancelantes ou abattues. Il n'y a rien de proprement chrétien dans les caractères qu'il dessine (Esther et Athalie écartées), sinon en tant que le christianisme est un des éléments principaux de la civilisation dont les types étudiés sont le produit. Mais il est bien certain qu'il y a un parfait accord entre la conception psychologique de Racine^.et le dogme caractéristique du jansénisjne : de là vient la facilité avec laquelle Arnauld accepta Phèdre, lorsqu'on voulut réconcilier Racine avec lui, et de là le mot fameux que la reine incestueuse est « une chrétienne à qui la grâce a manqué ».

Ainsi, tandis que Corneille résout le conflit de la volonté et des

h^r^ LKS GRANDS ARTISTKS CLASSIQUES-

passions pur la virloire de la volonlr, Racine conclut au Iriomplie des passions : <!l coiinnL' <^otneillL' tend à supprimer les passions, il li-ml à suppiiuinr la vulnuié. l/ora^^euse beauté de Hièdre H'sulU» di> ce que sa volonl*^ tioul à peu près en Italauce sou amour; ime lutte intérieure la décliire, tellement (]ue tcuil le drame est dans ce seul rùie. Au contraire, dans Hoxane, la passion est toute pure, sans contrepoids, sans correctif, immodérée, impudente. Kt Agrippine, (".lylemneslre, Atlialie, chacune en son f;cnrc, ne so.il aussi que [lassion.

Cette façon de juger les forces respectives de l'instinct et de la raison pousse le drame aux dénouements funestes : où la passion domine, le crime et le malheur doivent suivra. Ainsi la tragédie de Hacine linit presque toujours mal : seul un miracle mythologique autorise le dénouement heureux A'ïphvjiUiie ; et, si Mithridate se termine bien, c'est par un miracle psychologique, qui n'est pas la meilleure partie de la tragédie. Je iie parle pas cVEslher et d'Athalie : Dieu peut tout, et c'est lui qui mène les deux actions.

Mais voici une conséquence plus importante de la psychologie de Itacine : son théâtre sera féminin, comme celui de Corneille était viril. Car c'est dans les femmes que la faiblesse naturelle paraîtra le plus visiblement : ce sont elles qui sont par excellence des êtres d'instinct, de volonté faible ou nulle, de raison ployable, et réduite au rôle de servante du sentiment qu'elle fournit de sophismes; ce sont elles que toujours et partout l'alTection conduit, jamais l'idée. Telles du moins les voit Racine, et par suite il les pousse au premier plan de sa tragédie. Là où l'histoire ne s'im|)0se pas au poète, dans les sujets dont il est maitre et qu'il arrange à son goiit selon son e.xpérience intime, les hommes pâlissent et s'effacent : que sont Pyrrhus, Oreste, Bajazet, Hippolyte, Thésée, même Acomat, à côté d'Hermione, d'Andromaque, de Roxane, de Phèdre"? De Rawne date l'empire de la femme dans la littérature : et cela correspond au moment où tous les instincts violents, ambitieux, qui jetaient les hommes dans l'action politique et militaire, s'apaisent dans la vie de société, où la femme y devient souveraine sans partage, où d'elle va partir tout honneur, tout mérite et toute joie.

Racine a peint admirablement les âmes féminines, avec une iinesse singulière. Il en a marqué toutes les nuances les plus délicates, mqis surtout la forme et le mouvement caractéristiques : le sentiment faisant office de raison, l'extrême violence soilant de l'extrême faiblesse. On l'a accusé de se répéter; il ne faut lavoir guère In, ou grossièrement. Plus on a soi-même d'expérience, plus on aperçoit de variété dans sou observation. Il a peJQt, qon

Vamour, mais cinq, dix amours, dont pas un ne ressemble à l'autre : cliaque individu aime à sa l'açoii, avec son tempérament, son esprit, toutes les modilications que l'âge, la condition, la situation peuvent imprimer à Télernel élément de la passion.

Voyez ses jeunes lilles, sœurs peut-être, non pas double!^ les unes des autres : .Iiinie, pitoyable et protectrice, Ipliigénic, douce et lière , Hermione , naïve, abandonnée, emportée; Monime . pudique, résolue, soucieuse de son devoir, de son honneur, de sa dignité, ferme dans sa volonté comme une héroïne cornélienne, sans raideur pourtant, et toute tendre et gracieuse; Eriphylc, enfm, déprimée par la misère, envieuse, ingrate, une amoureuse qui avilit l'amour. Même variété parmi les femmes, ou plus grande encoie : Bérénice, tendre, élégiaque, mélancolique, avec des réveils d'énergie pour ressaisir l'arme féminine de la coquetterie; Phèdre, malade d'amour à mourir, et voulant mourir sans parler, parlant quand, trompée par son malheur, elle se croit libre, consentante alors à sa passion débordée, atterrée par le retour de Thésée, et laissant par honte, pour cacher la faute déjà faite, se consommer un plus grand crime, ramenée par le remords pour démentir la calomnie, replongée plus profondément dans le mal par une crise etïroyable de jalousie, et, aussitôt que l'irréparable est consommé, repentante, enfin se rachetant par la confession publique et la mort volontaire; Roxane, plus simple, sensuelle et féroce, qui sans cesse donne à choisir à son amant entre elle et la mort, sans esprit, sans àme, animal superbe et impudique. Ces huit caractères de femmes sont tous des types bien tranchés, et d'une absolue vérité.

Les hommes sont plus faibles : les amoureux aimés sont des galants agréables, et rien dé plus. Je ne sais pas au reste s'il est Jamais arrivé que l'objet dune grande passion, au roman et au théâtre, fiit peint d'une manière satisfaisante, et parût autre chose qu'un ressort qui met la passion en branle, ou bien une cible où elle tire. Il n'y a peut-être que Corneille qui ait pu rendre l'objet égal à la passion qu'il inspire.

Racine se retrouve dans les amants qu'on n'aime pas : Pyrrhus, fier et épris, un soupirant qui a de belles révoltes, et qui donne parfois de rudes secousses à sa chaîne; Oreste, passionné et sombre, proche de la folie, et capable de crime; et Mithridate, l'amoureux en cheveux gris, qui sait qu'on ne peut l'aimer et s'acharne à exiger l'amour, étalant avec emportement toutes les compensations qu'il a de la jeunesse qui lui manque; et Néron, l'amoureux qui est un maître, et qui le sait.

Racine ne s'est pas borné à l'amour, où il voyait, non sans raison, « la route la plus sûre pour aller au cœur ». Même dans les

tragédies où l'amour est tout, il y a d'autres caractères que des amoureux. Voi<'i An<lromaquc, veuve cl mère, obligée de choisir entre la fidélilé qu'elle doit à son mari, cl la proiprfioti quelle doit à son fils, hontK^le femme qui se défend avec ses yràces de femme, ménageant l'amour de l'vrrlius pour lui résisler sans le décourager. Bnjnzt-t nous offre Acomat, un politique réaliste qui ne débite pas de ma.xitnes. (ié|)Ourvu de sentiment et de scrupules, tout à ses intérêts, mais éloigné des crimes inutiles autant que de l'impudence pompeuse, n'ayant pas d'illusion sur les hommes et ne le criant pas : une des plus réelles figures de ministre qu'on ait jamais dessinées. Et Mithridate, c'est le vieillard amoureux, mais c'est Mithridate, le roi barbare, l'ennemi des Romains.

Dans certaines tragédies, l'amour n'est qu'un cadre, ou même un fil léger, et donne occasion de peindre diverses sortes de caractères et de passions. Dans Iphigénie, Britannicm, l'amour est peu de chose, dans Athalie il n'est rien. Et dans ces trois sujets, que de formes d'âmes nouvelles et variées : Ulysse, le politique froid, qui ne recule jamais devant les moyens, quand il a choisi le but, point insensible pourtant, mais rassuré par la conscience qu'il a de ne voir que le bien public; Agamenmon, père tendre, faible ambitieux, qui voudrait les fruits du crime sans le crime, et qui ne peut se résoudre à sacrifier sa fille à son égoïsme, ni son égoïsme à sa fille, plus sympathique que le Félix de Corneille, parce qu'il est plus déchiré; Clylemnestre, la « mère », qui ne connaît plus ni patrie, ni dignité, ni mari, dès que sa fille est en péril, en qui, mieux qu'en aucune amplification romantique, apparaît le sentiment primitif, animal, de la maternité; c'est la bête défendant son petit.

Ailleurs voici Agrippine, une mère aussi, mais ennemie de son fds, et l'aimant pourtant d'un reste d'instinct : fière, ardente, ambitieuse, d'une ambition de femme, qui n'est pas une énergie d'ordre supérieur, aspirant à pouvoir plus pour agir plus, ni une confiance superbe de savoir réaliser mieux que personne le bien public, mais une vanité avide de l'extérieur, de l'enivrement, des flatteries de la puissance : Agrippine est ambitieuse comme une autre est coquette. Jouet de ses alfections, son humeur la mène, son orgueil, son espoir la trompent : elle s'irrite et s'apaise follement, inégale en son action, maladroite et crédule. A côté d'elle, Néron, une àme mauvaise, égoïste, vaniteuse, lâche, en qui l'amour est une fureur sensuelle, un transport de l'imagination, sans tendresse, sans estime, sans pitié : il va à son premier crime, poussé par son instinct, fouetté par la jalousie, retenu par ses peurs, peur de sa mère, peur de son gouverneur, peur des mille

voix du peuple, enlevé enfin par l'aigreur de sa vanilé, sans élonnoment après le crime, et d'une belle impudence, mais affole soudain d'une peur toute physique, dans la détente de ses nerfs après l'action, et déprimé de voir la femme pour qui il avait fait le coup lui échapper. Autour de ces deux personnages, Burrhus, un honnête homme, dans une situation fausse, assez souple pour être vivant, et un coquin, Narcisse, bas, plat, intrigant, qui joue de son maître à merveille en semblant lui obéir.

Enfin Athalie est, sans maximes ni dissertations, une des plus fortes pièces politiques qu'on ait jamais écrites, et à coup sûr la plus hardie peinture de l'enthousiasme religieux : Athalie est une femme, fiévreuse par conséquent et inégale, alternativement irritée et facile, selon les objets qui tournent son âme passionnée; un songe, un visage d'enfant, tout dévie ou rompt son action. Elle se débat plus qu'elle ne lutte. Elle figure un pouvoir qui tombe, contre qui toutes les circonstances fortuites tournent fatalement, et qui n'a plus vraiment la force de se soutenir : il donne quelques secousses, violentes et inutiles, qui l'épuisent, et il est incapable d'une résistance ferme. Joad est un fanatique, désintéressé, sans scrupules, impitoyable, le plus dur et le plus immoral des politiques, parce qu'il ne fait rien pour lui, tout pour son Dieu. Par Joad, le pieux poète nous découvre tous les crimes du fanatisme et leur source profonde. Entre Joad et Athalie oscille Abner, brave soldat, politique naïf, calme dévot, l'honnête homme timoré, qui fuit les responsabilités, ménage tous les devoirs, et sert tous les pouvoirs. Mathan est une Ame envieuse, ambitieuse, qui joue de la religion, hypocrite tragique, à qui nulle vie innocente, nul intérêt public n'est précieux, dès qu'il trouve jour à satisfaire ses haines ou son orgueil : serviteur égoïste et sans dévouement d'Athalie, servi lui-même par le zèle intéressé de Nabal. Enfin, il y a, dans Athalie^ Joas, un enfant. Songez quelle hardiesse c'était de mettre un enfant dans une tragédie : le xviic siècle n'a pas connu, n'a pas aimé les enfants. La raison n'a pas assez de place dans leur vie; et l'instinct naturel, primitif, les conduit. Il n'y a que deux enfants qui comptent dans la littérature classique : la petite Louison, naïve et futée, le petit Joas, simple, candide, répétant sa leçon avec une gravité dévote d'enfant de chœur.

En voilà assez pour nous faire entendre quelle injustice c'était de dire que Racine ne ferait plus de tragédies, quand il ne serait plus amoureux. Cet homme-là, par un exemple unique, a fait vraiment à son Dieu le sacrifice de son génie; il s'est retiré quand il n'était ni épuisé ni fatigué, quand il avait seulement montré ce qu'il pouvait faire.

îiîiO LKS GRANDS AUTISTliS CLASSIQUKS.

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