LA VISION POÉTIQUE DE KACINE
On n'aurait que la muilié de Racine, si Ton ne regardait que la vérité psycholofjjique de ses peintures, leur ressemblanre avec la vie réelle. Il a mis la poésie dans la tragédie, cette poésie si rare dans Coineille, et que Holrou par accidénl TTrencontrée. Heniarquous bien une dilTércnce entre nos deux grands tragiques dans le choix des sujets : depuis le Cid, Corneille n"a pas tiré une tragédie de la poésie ancienne, sauf Pompée, qui vient de Lucain, un historien rhéteur plutôt qu'un poêle, et sauf Œdipe, dont il a fait ce que vous savez, du Sophocle habillé à la Quinaull. Hacine prend ses sujets dans lùiripide : Amlromdqiie, Iphiyi'nie, Phèdre. Il y ajoute, pour les traiter, Virgile et Homère. Mais (|uaiid il s'inspire lies historiens, c'est là qu'il faut s^sir l'ofiposition des ileux génies. Pour Corneille, un historien est un historien, un (jarunl de l'authenticité des faits : Ïite-Live ou Justin, liaronius ou Du Verdiei- traduisant Paul Diacre, ce lui est tout un. Racine, au contraire (mettons à part Suétone qui lui fournit Bérénice : le sujet n'a pas été choisi par lui), Racine prend Britannicus à Tacite, le plus grand peintre de Vantiqnité; Mithridate, à Plutarque. le biographe dramatique, où Shakespeare allait aussi chercher la poésie des passions. S'agit-il de tragédies saintes, Corneille ouvre Surius; Racine, la Bible. Reste donc Bajazet, le seul sujet qui ait été choisi par Racine pour sa pure valeur dramatique et réaliste.
Il est poète, et dans toutes les actions qu'il met en scène, il saisit une puissance poétique qu'il dégage. La seule étoffe de son style nous en avertit. J'ai signalé cette notation si exacte des sentiments, qui est la forme nécessaire du positivisme classique. Mais j'ai dit aussi qu'il y a des vers, des couplets de poêle dans Racino : la traduction serrée de l'idée que commande la psychologie dramatique, s'acÏÏevè .sans cesse en images, en tableaux qui la dépassent infiniment, el qui ouvrent soudain de larges échappées à l'imagination. A travers un rapide récit, on Xipharès expose toutes les circonstances par Icstiuelles son rôle est déterminé, soudain il s'arrête un moment sur les victoires de son père :
El des rives du Pont aux rives du Bospliore, Tout reconnut mon père....
De ce triomphe l'orgueil filial de Xipharès est enivré, et le sentiment suscite un réveil de sensations, la vision d'une mer sans ennemis, uù les (loties du roi déploient joyeusement leurs voiles :
.... lit ses heureux vaisseaux N'eurent plus d'ennemis que les vents el les eaux. (Acle J, se. i.;
Après cette envolée soudaine, le style se rabat, tout près île la prose, dans l'indication exacte des faits. Un peu plus loin, Pliarnace engage Moninie à s'embarquer avec lui :
jusques à quand, madame, atlendrez-voiis mon père?
(Acte I, so. vMi.)
Et il fait son invitation dans un couplet pressant et précis, qu'éclairent de place en place comme do larges trouées ouvertes sur de lointains et grandioses passages.
Fuyez l'aspect de ce climat sauvage....
Un peuple obéissant vous attend à genoux Sous un ciel plus heureux....;
mais surtout à la fm, dans ce dernier vers qui évoque à nos yeux Monime
Souveraine des mers qui la doivent porter,
on voit tout un triomphal cortège glisser sur l'étendue resplendissante des eaux. Deux vers ou trois plus bas, Monime ouvre la bouche, et son premier mot, c'est : Éphése et l'Ionie; une soudaine et lumineuse évocation de la Grèce asiatique, avec tout ce qu'elle contient pour nous de prestigieux souvenirs.
On n'a qu'à feuilleter n'importe quelle tragédie de Racine, et des impressions analogues surgiront en foule. Cela veut dire que chacun de ses sujets éveille en lui une vision poétique II ne se oique pas d'être historien ; il ne fait pas de couleur locale. Mais à chaque sujet il s'efforce de garder son caractère, de faire revivre en son imagination les âges lointains, les civilisations disparue.s. Il ne croyait pas qu'on pût mettre en tragédie la réalité immédiatement perçue : il voulait envelopper l'observation dans une vision agrandie par l'éloignement, et par là poétique : à cette condition seulement, il crut pouvoir traiter Bajazet, parce qu'il sentait les Turcs aussi loin de lui que les Romains. El, même dans Bajazet, il a essayé d'être le moins « français » possible. Les éléments d'une vision complète et colorée lui ont manqué, et le style de la pièce est plus pragmatique que poétique; cependant il est visible qu'il a utilisé avec soin toutes les indications "de rnœurs et d'institutions, qui pouvaient l'aider à former une représentation sensible du sujet.
Nous ne pouvons exiger que Racine nous parle selon nos idées de la Grèce ou de l'Asie, qu'il co^lutne ses acteurs d'après les dernières trouvailles ou les hypothèses récentes de l'histoire et de
l'archéologie : il n'y avait guère que la civilisation gréco-romaine, la décadence raffinée, dont il pût avoir un sentiment historiquemont exact. Et d'autre part, si nous sommes hahitués de nos jours à voir nos t'crivains nous présenter l'hunianitt'î antitjue dans ce qu'elle a (rirn''ductil>ie aux formes actuelles de nos âmes, il faut consentir à ce (jue Hacine nous la montre dans ce qu'elle a didcnliquo; l'un n'est pas plus vrai en soi que l'autre. Ces considérations une fois admises, nous n'aurons pas de poine à tiouver que le réalisme psycholo^i(|ue de Hacine se fond dans une vision poétique, d'où résultent celte lumière exquise et cette pure noblesse de sa forme fra^'ique.
Ses modèles et ses auteurs parlaient à son imagination. Ce n'étaient pas pour lui des hommes (juelconques, types dp l'humanité, tirant toute leur valeur de leur définition. C'était Androniaque, l'.Xndromaque d'Homère et de Virgile, c'était l'Oreste fatal d'Eschyle et d'Euripide. Toute la Grèce homérique lui apparaissait sur le rivage d'Aulis, autour de l'autel où il traînait Iphigénie. La grande ligure de Mithridate séduisait son âme d'artiste; et, au risque de déranger l'équilihre de sa composition, au milieu du drame réaliste du vieillard amoureux, il s'arrêtait à peindre, dans toute sa hauteur, le despote oriental, cruel et héroïque, dont Plutarque lui donnait l'idée. 11 écrivait Brilawiiinta, le plus saisissant tableau qu'on ail tracé de Home impériale : il l'écrivait en pur artiste, sans idée ni intention de politique, attaché seulement à bien rendre la sombre couleur de Tacite, Là. comme dans Mithridate, il en use librement avec ses auteur*, pour le détail des faits et pour la composition psychologique des caractères individuels ; mais Plutarque et Tacite ont très fortement enfoncé dans son âme la vision d'une Asie barbare ou d'une Home corrompue, qui se déploie par-dessus le mécanisme abstrait des forces morales. Phèdre a une poésie plus prestigieuse encore : on ne saurait citer tous les vers qui créent, autour de cette dure étude de passion, une sorte d'atmosphère fabuleuse, enveloppant Phèdre de tout un cortège de merveilleuses ou terribles légendes, et nous donnant la sensation puissante des temps mythologiijues :
Noble et brillant auteur d'une triste famille,
Toi dont ma mère osait se vanter d'être fille,...
Soleil....
0 haine de Vénus î ô fatale colère!
Dans quels égarements l'amour jeta ma mère!...;
Ariane, ma sriuir, etc...
La fille dt; Minos cl de Pasiphaé....
Moi-même, il m'enft^rma lians des cavernes sombres,
Lieux jjrofonds, et voisins de rcnij»ire ties umbi'cs....
Et tant d'autres vers, qui font que la tragédie s'élargit avec l'imagination du public, et devient apte à recevoir toutes les impressions que notre éducation archéologique et esthétique nous fait rechercher dans la représentation de l'antiquité.
Les tragédies sacrées de Racine ont le même caractère. Esther est une élégie pieuse, aimable et un peu enfantine, avec son lantoche de sultan et son épouvantail de ministre : mais le vieux .liiif Mardochée, la douce dévote Esther ressortcnt en pleine lumière. Toute la poésie des Livres Saints est passée dans la prière d'Esther. Athalie est une vision d'une intensité étonnante : dans ce cadre grandiose du temple, devant ces chœurs, dont la voix, un peu maigre, rappelle à notre mémoire les fières beautés des psaumes hébraïques, Joad,sibien saisi dans son âpreté juive, dans sa puissance de haine et de malédiction, dans son absorption enfin du sentiment national par la passion religieuse, Joad est une figure biblique. Mais songez surtout à son accès de fureur prophétique, à ce qu'il a fallu de puissance poétique, de hardiesse artistique, pour concevoir et pour offrir à ce monde de raisonneurs et d'intellectuels un prophète, un vrai prophète, inspiré, délirant, dessinant l'avenir en images actuellement extravagantes. Et, pour doubler l'audace de la peinture, imaginez que ce prophète découvre les crimes futurs de Joas, et risque de rendre odieux le personnage sympathique : faute insigne pour un dramaturge adroit, trait admirable de vérité profonde et de large poésie, qui jette soudainement une vive lumière sur la sinistre histoire de Juda, et sur le triste, le pauvre fond de notre humanité.
Je crains que Racine, comme Bossuet, n'ait été trop poète pour un siècle qui s'éloignait de plus en plus de la poésie : on sentit la vérité humaine mieux que la grandeur poétique de son œuvre. On pourrait s'étonner que les romantiques l'aient traité si mal, eux qui étaient poètes et artistes; mais il faut songer que tous les pseudo-classiques qui s'abritaient derrière Racine, leur en faisaient méconnaître le véritable caractère. Et surtout la poésie de Racine est tout juste l'opposé de la poésie romantique : elle n'est pas l'épanouissement de l'individualité, impérieuse et capricieuse; elle est tout objective et impersonnelle.