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LA TRAGÉDIE APRES RACINE

J'ai pu grouper quelques tragiques autour de Corneille : autour de Racine, il n'y a personne. Rien de plus plat que Pradon et que l'abbé Genest '. Totalement dépourvus de sens poétique, ils

1. Sur la tragédie après Racine, cf. G.Lanson, Nivelle de la Chaussée et la Comédie

bli'i LES GRANDS ARTISTK.S CLASSIQUES.

traitent les plus mervfilleiix sujets de la poésie antique avec une sorte de bon sens huuigeois, asservi et étréei par les |)réiugés de leur monde. A la lin du siècle, je ne vois à nommer que la pièce de Lonyepieire (1<i88), [tour une Médée hmkIuo avec une raideur énerf^ique de dessin et une pauvreté de couleur qui font moins songer a rantiquilé (|u";i David, et j)our un Jason très curieux de réalité prosai(|ue, dans son rôle de bellâtre é^'oïste et plat.

La trayèilic se meurt. Des mœurs de convention s'établissent : l'observation directe de la nature cède la place à des formules arrêtées, dont, au nom de la dignité trafique, il ne sera plus permis de se départir. Les sujets s'évanouissent dans le vague et l'abstrait. Pour voiler le vide et la fausseté des sentiments, on arrange, on entortille les incidents romanesques, les scélératesses monstrueuses. Li's incognitos et les reconnaissances deviennent le Irain ordinaire et journalier des actions tbéàtrales. A mesure que la tragédie s'affadit, on cherche à la renforcer par la rareté des situations et des sentiments : on va hors de la nature et contre la nature. Jamais Gampistron n'est plus fade que lorsqu'il veut peindre un amour inoeslueu.x. .\i lui, ni Lagrange-Chancel ne valent d'être lus : ils l'ont valoir je ne dis pas Rolrou ou Tristan, mais Scudéi y et La Calprenède, et le bonhomme Hardy. Ne nous faisons jjas illusion : la fécondité vigoureuse de la tragédie, c'est autour de Corneille qu'il laut la chercher. lUiciiie en a prolongé seul la splendeur, dans une époque qui n'était plus capable que de Idpéra.

larmoyante, p. 81-106. Le jugement ici porlé se jusliûcrail par : Pradon, BéguJus, ou PIf/lrf cl f/ippoh/le ; CuMiest, l'ënélopr ; Lonsepiorre. Mcdiie ; Cainpist roii. Amlrjrue. Tiridate; Lagruujje-CbuQccl, Jiiu et Mrlicertc, Amasis (sujel de Mérope).

CliAfMTlUi: V

1. LaFonlaine, son caractère; sources et formation de son génie poétique — 2. Les Fables: ce qu'il a fait du genre : drame et lyrisme. — 3. La poésie dite légère. Chaulieu.

Si l'on veut se rendre compte des restrictions que comporte la théorie des milieux, de l'effrayant inconnu que nulle détermination scientifique des œuvres littéraires ne peut réduire, il ne faut (|ue considérer les deux plus purs poètes de notre xvii'' siècle : La Konlalne et Racine. Ils sont tous les deux Champenois',dela plus grise7~ et prosaïque, et positive de nos provinces, de cette terre des bons vivants et des malicieux conteurs, dont il semble que les fabliaux épuisent la délinition intellectuelle. Il y a dans La Fontaine assez de quoi répondre à celte origine ^ ; par toute une partie de son

1. L'un est de la FerLé-Milon et l'autre de ChAteau-Thierry. ïl est possible que ce soient dunx leiToirs trrs difTérents; mais si cela esl, on oomiireud que lidee géiiKrale de la ré^'ion, de la prcivince, à l;i<iurllese tiennent d'ordinaire les disciples de Tuinf, n'est plus qu'une abstraction sans realité et sans signification précise (//" éd.).

2. Biographie : Né à Château-Thierry, le 8 juillet 1021, flls d'un maître des eaux et l'oréts, Jean de La Fontaine étudia à l'Oratoire do Keims et à Sainl-Magloire do Paris; puis il vécut oisivement dans sa ville natale, parmi ses amis, PinLrel, traduc- '"'ur de Séncque, Maucroix, traducteur de l'iaton. En 1017, il se marie, et prend une charge de maître des eaux et forêts. En 1651, il publie une traduction do l'Eu nuque de Téreuce. Sou parent Janmart le présente à Fouquet, qui le pensionne. Après la disgrâce de Fouquet, il écrit VÉléfiie aux nymphes de Vaux; et il accompag'ne Janmart exilé à Limoges; il a raconté son voyage dans des lettres à sa femme. Plus lard, il est préseuté U la duchesse de Bouillon, exilée dans sa lerre de Château- Thierry, pour qui il écrit dos Contes. En 16<)';>, il publie son roman de Psyché. 11 avait to l k fait abandonné ChAteau Thierry et sa femme. Pendant vingt ans il vécut chrz Mme de la Sab'ière; lorsqu'elle fut morte, il alla chez M. d'Hervart L.'.'icadémie le reçut on 16S14. Il écrivit pour le théâtre Hagotin ou le Roman comique (lOS-i), le Florentin (1GS5), la Cou/ic enchatitfie (1088). Il se convertit en 1093, et mourut le 13 avril 1695. Parmi ses poésies diverses soûl deux pièces importantes pour

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liurncur rt de son f^énie, il pl()n;,'c en f|U(;lijue sorte dans le sol natal, et l'on saisit en lui le ^<>iU du terroir champenois, v

Il faut se garder des illusions enthousiastes, comme des exagérations dénigrantes, quand on parle de l'homme et de la façon dont il vécut. On a poétisé la vie de ce bourgeois de province, sensuel et flâneur, qui n'eut ni volonté, ni sens moral, ni énergie pour aucun devoir, qui ne sut faire ni sa charge de maître des eaux et forêts, ni sa fonction de chef de famille. Eu pleine force (lu corps et de l'esprit, il lâcha tout, charge, femme et fils, pour venir à Paris, et vivre à la solde d'amateurs généreux. Il fut foncièrement égoïste; il ne sut résister janiais ni à son désir ni à son plaisir, et s'abandonna à toutes les impulsions de sa nature.

D'où vient cependant que ce caractère assez laid en somme s'est prêté aux idéalisations de la critique? C'est que l.a Fontaine a un égoïsmc d'une qualité particulière, cet égoïsme des enfants, qui n"est que l'instinct naturel, que l'éducation n'a pas entamé ni complété, et dans lequel la civilisation n'a point mêlé ses complications corruptrices. [I ne contient ni ambition, ni avarice, ni intérêt : il est tout spontané et de premier mouvement. Le calcul et la réflexion en sont absents ; et dans ce total abandon à la nature, si la nature a des instincts de tendresse, de sympathie, d'amitié, l'homme sera tendre, afTectueu.x, et capable de préférer ses sympathies à ses intérêts. C'est le cas de La Fontaine; il a le cœur primesautier, et le sentiment peut tout sur ce grand enfant ingénu. Aucun devoir ne le retient, quand il n'aime pas : aucun intérêt, quand il aime.

Parce que cela lui fait plaisir, il aime ses amis ; il leur est dévoué, tendrement, délicatement, à Fouquet, à Mme de la Sablière, à M. d'Ilervart. Si incapable de réflexion et de bon conseil pour luimême, il est attentif, clairvoyant, prudent sur les affaires de ses amis. Aussi se fait-il aimer, comme il aime. Ce n'est pas la seule fois où l'on voie l'égoisme radical faire un caractère charmant : CCS libres déploiements de la nature primitive, antérieure à toute morale, ont d'infinies séductions.

Le fond de la poésie de La Fontaine, c'est cette spontanéité, cette richesse des émotions, qui, dans la vie réelle, en font le plus incorrigible des fantaisistes; c'est la simplicité, l'absolue et immola l'oiHiaissance do son génie, YEpitre à lliiet et lo Discours à Mme de (a Saiiiére.

Éditions : Lps Fables : \"' el 2" p.irlios, 1668. in-i; 1668, ■i vol. in-12. réimp. a\ec tiiiu 3" el CHIC i- partie, 1678 et lôTO. 4 vol. in- 12; Le .Y//" livre, Paris, 1692, in-12. Œuvres comjiléli's (Coll. des Grands Kcriv. de la Krance), Uai'hette, 11 vol. in-8, 1883- 1893. - A consulter : Walckenacr, Uisl. de la vie et des ouvrages de La />'., Paris» 1820, in-8. Marty-Laveaux, h'ssai sur la langue de I-a /<'., 1853, l'aria. Taine, La Fontaine et ses fables.

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raie irréflexion (en un sens) de l'expression qu'il leur donne. Il y a de tout dans cette àme de poète : esprit d'abord, malice, ironie; sensibilité ensuite, et sympathie universelle, large amour de la nature et de l'humanité. C'est un artiste en plaisirs, qui excelle à s'en fabriquer de toutes sortes et de toutes qualités, avec tous ses sens et tout son esprit.

J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout : il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'aux sombres plaisirs d'un cœur mélancolique.

II goûte voluptueusement

Les forêts, les eaux, les prairies, Mères des douces rêveries.

Mais il est amoureux aussi de l'esprit humain, de l'exercice intellectuel, des livres, et de tous les livres :

Je chéris l'Àrioste et j'estime le Tasse; Plein de Machiavel, entêté de Boccace, J'en parle si souvent qu'on en est étoljrdi.

Ne voulait-il pas aller au séminaire pour avoir lu la Bible? N'était-ce pas une ode de Malherbe qui avait fait jaillir la source profonde de poésie jusque-là cachée sous l'épaisse jovialité du bourgeois de province? Et ne le voit-on pas raffoler de Baruch tonte une semaine? Dans cette vivacité et cette mobilité d'impressions, une vie s'en va à vau-l'eau : mais l'étoffe est riche pour la poésie.

Avec cela, il n'a rien d'un fou, d'un inconscient, d'un irresponsable. Ses légendaires distractions ne l'empêchaient pas de voir clair dans la vie : le .caractère était mou et ployable en tous sens, mais l'intelligence était aiguisée et pénétrante. Il était oljservaleur, et toute réalité entrait profondément en lui. Il voyait si ^clair, le bonhomme, qu'il a été le premier à noter, dès 1G60, que le temps de la fantaisie était passé, que le temps de la vérité était venu dans la littérature. Il avait aussi un sens exquis de l'art : il avait ce don rare, la mesure dans l'énergie. Il savait limiter ses impressions, les arrêter au point précis où elles deviendraient douloureuses et brutales. Hardiment naturaliste, il estimait qu'il n'y a pasd]interprétation artistique de la nature qui n'y manifeste de l'agremenTet de la grâce; mais, comme c'était le plus loyal et le moins truqueur des artistes, il ne rendait ainsi que parce qu'il sentait d'abord : sa forn»e d'esprit était un délicat épicurismn,

.".:i8 LES r.RANDS ARTISTRS CLASSIQUES.

qni excell.iil à extraire de loiis objets les parcelles de beauté ou (le plaisir qui y élaient enveloppées, il avait, dans un de^ré particiilicM di' |tiiissaiice, les racultés tecliniipifs du poète : les mois élait'iit pour lui des formes vivanirs, so'iplos, rolorées, et le vers était le (lévcloppemt'nl haiiuonieux d'iiiio ondulation ryllimiqu*-. On voit dcquols éléments nst lormé le ^'énic de La Konlaine, et ce qu'y peuvent n-vendiquor toutes les influences extérieures et antérieures. De la tradition f,'auloise, c'est-à-dite j)urernenl franraise, il lient res|»ril, le récit' ^esleël vif, la raillerie subtile et penétranle. sans j)arlcr de l'immoralité qui est un jeu tie IVsprit plutôt qu'une fou^Mie des sens. Les Cvnlcs, c'est la pure tradition des auteurs cliampenois et picards, c'est l'inspiialiun des fabliaux, avec un peu de l'art de Hoccace. Ils sont bien déplaisants et ennuyeux aujourdliui, avec leui libertinajre rafliné et froid, où le tbème scabreux est présenté toujours dans 1 abstrait, liors de toute peinture des mœurs : mieux vaut encore la grossièreté des fnhliau.i:. De son siècle, de l'esprit ralionaliste et scientilique

(qui prévalait alors, ij tient son goiH de vérité exacte, son observation précise et serrée, sa curieuse recherche et sa sûre connaissance delà vie morale et^es passions humaines. De lllalie, et de l'antiquité, même de rt^liquili'- grecque qu'il eut le lare talent de percevoir à travers les insuflisantes traductions, il a tiré son goût délicat, et ce sens de la forme, ce besoin dune perfection dilhcile, qui ont réglé l'emploi de ses facultés |)oétiqnes : c'est par là qu'il I est devenu un artiste, et qu'il a travaillé sa matière en a-uvre il'art. "^^tnllu, son originale propriété, l'inexplicable fond de son individualisé, c'est, dans une race, dans un siècle peu poétique, la puis- ^anTe expansion de son tempérament poétique; c'est celte souplesse de l'âme universellement impressionnable, et capable d'absorber, d'amalgamer et de fondre toutes les autres influences.

Au reste, il ne faut pas se laisser égarer par les mots légendaires qui ont cours à propos du bonhomme. Ce fablier n'a pas porté ses fables comme un prnnier porte des prunes : c'a été du moins un fablier bien tardif. La Fontaine fait ses débuts daus la littérature à trente-trois ans, par V Eunuque (1654); il a |dus de quarante ans quand il écrit Joconde, son premier f'onie: il a quarante-sept el cinquante-sept ans, quand il publie ses deux principaux recueils de Fabien. C'est tout juste le contraire de ce qu'on attendrait d'un ^'énie naturel et facile : la poésie de La FonLaJiij? est l'uiuvic •de sa maturité déjà avancée. Il lui fallut le tenqjs de se reconnaître : lentement, péniblement, il s'est mis en possession de son originalité, après avoir tâtonné et erré. 11 n'y a rien d'inconscietit dans son génie; il est tout clair, avisé, T-i'llechi ; cl il faut qu^l ait nettement conçu cl la qualité de son naturel et le caractère de

LA FONTAINE. SfiO

son idéal pour les réaliser dans des œuvres parfaites. L'esprit l'a séduit d'abord, et tous les précieux, les Italiens, Voilure. Mais il en est revenu : les anciens l'ont ramené à la simple nature. 11 les en a remerciés dans son ÉpUrc à*\hiH, attestant par son expérience la vérité des enseignements de Boileau. Même alors, surtout alors, il a travaillé : il s'était négligé quand il raïfinail, mais l'exquise simplicité, il ne l'a jamais rencontrée que par un labeur obstiné. Ses Fables, où la poésie coule de source, ont été faites et refaites, jusqu'à ce qu'elles eussent trouvé leur perfection. Cn possède le hcnard, les mouches et le hérisson, sous deux formes : il n'a passé dans la seconde rédaction que deux vers de la première.

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