‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 202 sur 504 · LES FABLES · texte numérisé non relu

LES FABLES

Nous pouvons négliger tout le reste de l'œuvre de La Fontaine, les Contes, si ennuyeux et si tristement vides de pensée dans la grâce légère de leur style, tout le théâtre, les Poèmes sur le Quinquina et la captivité de Saint-Midc, les pièces détachées, les lettres. Ce n'est pas là qu'il faut chercher La Fontaine : s'il s'y trouve parfois, il y est moins complet, moins pur que dans ses Fables. 11 a pu y semer des choses exquises : il n'y en a nulle part d'aucune sorte que les Fables ne nous présentait dans une intensité ou une perfection supérieures. Le principal intérêt de tous ces ouvrages, c'est de nous montrer souvent à l'étal brut ou mal dégrossis encore des matériaux que le bonhomme recueille de ci de là, au hasard de ses expériences et de ses rencontres, et qu'il essaie, affine, concentre peu à peu, pouf en faire ensuite les éléments de ses chefs-d'œuvre. Us nous aident à comprendre aussi ce que l'unique et personnelle perfection des Fables nous dérobe : par où La Fontaine tient à la poésie légère de son temps. Les vers de sa jeunesse le rapprochent des Voiture, des Benserade, des Segrais, des poètes mondains, raffinés, spirituels et froids : voilà d'où il part, et peu à peu il se dégage de leur compagnie. Les œuvres de sa vieillesse, avec le Xll" livre des Fables, nous montrent comment il retourne au ton de la poésie mondaine, et redescend vers les Chaulieu, les Hamiilon et les La Fare. Entre les deux groupes se placent onze livres de Fables, où l'individualité absorbe et loraine toutes les influences du milieu et du moment.

Ici ma tâche est abi^égée par rexcellentc étude de Taine. Je n'ai qu'à y renvoyer le lecteur désireux de comprendre la"'¥iîbstantielle solidité et l'art exquis des Fables. Elles sont de la vie humaine et de la société française.

Lanson. — Histoire de la Littérature française. 19

rendre la suDstannene it d'abord un tableau \ ;. La Fontaine a l'in- \

tiiilion psjvholoKiqu»'. ol il a le sens du réel : il a peint des lionimes de tout caiactère et de toiito cniidition, rois, seigneurs, lnjurgeois, curés, savants, paysans, urgucilli'ux, poltrons, curieux, intéressés, vaniteux, hypocrites, <§iaoun dans l'altitude et avec le lari)^'£ifie (pii lui conviennent et l'cxpriincnt. H connaît rh')intne romni'; Miil''Tr^'-^ société comme Sainj^Siumn. -^

Mais, selon la t1-a7îîTton~d u f,'enre. les honinios ne sont pas a l'ordinaire présentés dans leurs lormes et leuis aclts d'hommes : toute la nature Iburnil de transparents symboles, où le poète enferme ce que son analyse a découvert de nos vices et de nos travers. Ainsi la vérité se recouvre de lantaisie; elle se voile sans se dérober, et le charme du livre est fait en partie de ce contraste, qui nous fait passer incessamment de l'irréel au réel, et de la dure précision de l'expérience aux capricieuses libertés du rêve. Va\ vertu des sujets traditionnels de l'apologue, la scène est presque toujours transportée hors du monde, hors de la ville, aux champs, dans les solitudes des bois et des plaines : et voilà k- sentiment de la nature réintégré dans la poésie, entre la morale fl la psychologie. La Tontaine no mêle point de religion, ni de panthéisme, ni même de dynamisme dans son amour de la nature : il jouit des formes quelle offre, des sensations qu'elle procure, sans rien cherclipr au delà, l-es paysages sont dessinés d'un trait fin et lapide ; ce sont des impressions neltiMucnt el sobrement notées.

Dans la description des animaux, je me sépare de Taine : La Fontaine n'a rien du naturaliste. C'est tout simplement un peintre animalin' d'un incomparable talent. Regardez ses chats, ses lapins. ses chèvres, son héron : il dessine avec une précision, une vie étonnantes, la forme extérieure de l'animal, silhouette, altitudes, démarche. Et par un raisonnement que nous faisons tous les jours à propos de nos semblables, du prolil et de l'aspect de l'animal, il en induit le caractère, c'est-à-dire un caractère humain, qu'il lui attache : il en ex|)lique les actes familiers par les motifs et les mobiles qui rendent compte des actes des homuîes.

Il faut demander à 'Paine aussi le secret de la perfection artistique des Fabien. Chaque récit est composé comme un drame, avec sopi exposition, ses péripéties, "son dénouement. Chaque personnage est caractérisé dramati(iuenient, par ses actes, et par son langage : rien de vague, rien d'abstrait; le type est général, la forme qui l'exprime est concrète; lout est précigj individuel e' vivant. L'expression est merveilleuse de justesse et d'intensité. La Fontaine s'est fait une lan;aie^ personnelle, exquise, énergique, pittoresque. Comme Molière, il a refusé de s'enfermer dans le langage académique et dans l'usage mondain : niellant en scène toute

condition et tout caractère, il lui faut des mots de toute couleur et de toute dignité. Il en prend au peuple, aux provinces, mots de cru et de terroir, savoureux et mordants : il en va chercher chez SCS conteurs du xvi'-' siècle, chez son favori Rabelais. Il mêle tous ces emprunts dans le courant limpide de son style, et les plus vertes expressions, les plus triviales, et qui sentent la canaille ou 1 écurie, n'étonnent ni ne détonnent chez lui, tant elles sont à leur place, et justes, naturelles, nécessaires. Il faut comparer ses Fables avec le.? secs apologues d'Esope, avec la froide philosophie de Lessing : mais il faut aussi, dans les occasions où il a rivalisé avec notre Rabelais, étudier comment, à force de goût, de mesure, de sobriété, il a multiplié en quelque sorte sa puissance. C'est là surtout qu'on apercevra quelle part ont le discernement et la réljexion dans ces chefs-d'dsuvrc.

Presque toutes ces idées trouvent leur développement, avec les exemples capables de les illustrer, dans le charmant livre de Taine. Je me contenterai donc d'ajouter quelques observations complémentaires, et d'appeler l'attention sur quelques points importants.

La Fontaine, d'abord, ninvente rien : il prend sa matière de toutes mains, d'Esope, de Phèdre, de Babrius, d'Avienus, de Lokman ou Pilpay, d'Horace ou de Marot, de Des Périers ou de Rabelais, de tous les fabulistes de profession et d'occasion qu'il peut connaître. Parfois une anecdote contemporaine l'inspire, comme dans le Curé et le mort : parfois il reçoit le sujet de quelqu'un qui le lui donne à mettre en vers; jamais de lui-même il n'a inventé sa matière. Par là il manifeste son entière communion de goût avec les grands artistes classiques, chez qui nous avons trouvé la même conception originale de la véritable invention. De plus, quand il s'agit de fables, c'est une preuve de goût notable, que de se refuser l'honneur facile de créer des sujets. L'apologue est de sa nature une forme très primitive et très naïve : la réflexion individuelle ne peut guère plus créer des sujets de Jables que des sujets d'épopée: et ces formes symboliques ne sauraient être compréhensives et vivantes qu'à condition de dériver d'une source populaire ou d'être au moins consacrées par une longue tradition. Alors toutes les bizarreries, toutes les impossibilités deviennent vraisemblables; les symboles se présentent déjà tout chargés de sens, et taillés à la mesure des réalités naturelles. Ce qu'un auteur invente et combine, en ce genre, ne peut être au'ingénieux, factice et sec : on peut s'en assurer en lisant les insipides ou absurdes créations de La MoUe-Houdart.

Mais dans ces cadres traditionnels, La Fontaine a versé toute la richesse de sa nature, de ses émotions, de ses expériences. On s'e demandé souvent par quel effort de génie il avait su porter

la.

W.î LES GRANDS ARTISTHS CLASSIQUES.

haut un f;onrc si mince : cVst toiil simjilcmenl qu'il Ta ajusté à sa laillf. Il n'a pas rersifii' les sujots d"p>()pe cl de Plipdre : il a 'traduit des visions pei-sonnelles de la vie, que sa rôflexion faisait ' tiansparaitre à travers les lignes maigres et sans caractère des Ihèraes traditionnels. Un exemple va nous aider à comprendre. La Fontaine lit, dans le Coche et la mowhe, le fait abstrait, sec, incolore, insipide. Mais ce fait réveille en lui des sensations lointaines ' : le carrosse de Poitiers gravissant une rude montée dans l'i vallée de Torfou; et de ces sensations réveillées va se former le tableau merveilleux, d'une couleur si sobre et si intense, que présente le ilébul de la fable. C'est en lui, non dans sou auteur, qu'il a Irouvé le |)iltoresque et la poésie du sujet.

I Voilà lomnn'ut il a tant élargi le genre de l'apologue. Telle l.iblo est un conte, un fabliau, exquis de malice, ou saisissant de tcalilé, le Curi' et le mort, la Laitière et le Pot au lait, la Jeune Veuve, la Fille, la Vieille et ses deux servantes. Telle est une idylle : Tircis et Amarante, Daphnis et Al'imadw-e. Telle, une élégie : les Deux Pigeons. Nombre de fables sont encadrées dans des épîtres, des discours, des causeries : le duc de la Hochefoucauld. Mme de la Sablière, Mlle de la Mésangère, Mlle de Sillery, Mlle de Sévigné * reçoivent des pièces plus charmantes qu'aucune de celles qu'ont dédiées Voilure ou Voltaire. Ailleurs la fable s'agrandit en poème philosophique : comme lorsqu'il démontre la vanité de l'astrologie judiciaire, ou lorsque, dans un long discours, il discute la théorie cartésienne des animaux machines. Eulin, ;i chacjue instant, les fables s'enrichissent de prologues ou d'épilogues lyriques : c'est par une ode à la solitude que se termine le Sonye d'un habitant du Mogol.

A vrai dire, le lyrisme est partout dans ces /"ab/es : l'individualité du poète s'épanche avec une grâce charmante, une individualité qui n'a rien de romantique, de fougueux, de tapageur, qui est toute en finesse ironique, en sensibilité discrète. Il se fait un mélange singulier de description objective et d'expansion subjective, un continuel et facile passage de l'une à lautre. On se demande parfois où est la poésie lyrique dans le xvir .•siècle classique : elle est là, dans ces Pables, qui offrent précisément et la dose et la forme du lyrisme que l'esprit d'alors était capable de goûter. C'est une combinaison unique de représentation impersonnelle et d'émotion personnelle. La Fontaine tempère le lyrisme par les éléments narratifs ou dramatiques; il l'impose ainsi à un public positif, peu

Page 1