‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 203 sur 504 · Cf. une leUre à sa femme du 30 août · texte numérisé non relu

Cf. une leUre à sa femme du 30 août

2. Les Lapins, />' Corbpnn, la Oazetlf et ta Tortue, Daphnis vt Alcwuuiure, Tircis et Amarantu, lu Lion amoureux.

rêveur et peu sentimental; et ce public s'olonne du charme singulier de CCS petits récits et de ces petites comédies, sans se douter q'ie cette douceur pénétrante, d'une essence inconnue, vient précisément d^s émotions lyriques dont celte âme de poète a imprégné sa matière. Pal.ru suivait l'instinct du siècle quand, ne voyant que la « vérité *>, et ne considérant la fable que comme un appareil destiné à enregistrer les résultats d'une étude expérimentale de l'homme et de la vie, il conseillait à La Fontaine d'écrire en prose. Mais le bonhomme avait son idée : il ne se voyait pas savant, mais poète et artiste, et derrière chaque vérité conçue par son esprit il sentait se lever toutes les émotions de son cœur, toutes les images de ses sensations.

11 a créé pour son œuvre unique une forme unique aussi : précise et imprécise à la fois, nette et fuyante, étonnante de mélodie et de richesse. Chaque fable déroule ses rythmes particuliers, insaisissables, instables, sans lot apparente m péfiôdicflé définie : on compterait les pièces où le mètre est fixe et uniforme, et il est rare qu'elles soient parmi les chefs-d'œuvre. Cette forme expressive et souple, qui se défait et se refait sans cesse, qui se coule librement, sans aucune contrainte technique, sur la pensée ou le sentiment, n'est-ce pas la perfection de ce que quelques-uns de nos contemporains s'évertuent à chercher? n'est-ce pas le vers polymorphe, apte à enregistrer toutes les nuances et comme toutes les modulations d'une âme?

La véxité__ps^chologique, le sentiment poétique, la délicatesse rythmique, voîîTi les parties essentielles" de Ta. Fable, telle que La Fontaine ïn faite. La moralité, je veux dire la formule morale dont le récit est l'illustration exacte, passe assurément au second plan. Tantôt elle est en tète, ou en queue, selon le caprice du poète, tantôt elle est double, tantôt elle est absente : deux récits se juxtaposent pour une seule morale. Souvent le récit exquis, original, amène une moralité insignifiante ou banale. 11 est visible que La Fontaine a inséré cet élément comme traditionnel, et nécessaire à la définition du genre. En réalité, ce n'est pas dans la moralité qu'il faut chercher la morale de La Fontaine : c'est dans le conte, dont le meilleur et le plus substantiel ne passe pas dans la formule abstraite qui prétend le résumer. C'est du conte et de tous ses compléments lyriques, que se dégage la morale de notre poète, sa conception de la vie, du bonheur et du bien.

Jean-Jacques Rousseau et Lamartine l'ont assez vivement accusé d'immoralité. Ils n'ont trouvé dans les Fables que des leçons d'égoïsme, de dureté, d'intérêt, de duplicité. Outre les raisons personnelles qui ont égaré leur jugement, ils ont mal interprété les moralités finales des Fables. Us y ont vu des préceptes, quand ce

sont ordinairomont tlos observations : ils ont cni que le poète réi^liiil, qnaiiil il ronslatait; ils ont j)ris des lois expérimentales pfMir (les cdininaiiilcnK'nts oatégori(iiies.

Au reste, il n'y a pas à nier que la morale qu'on peut tirer des l'itilfs, tant di's moralités que des récits, soit une morale épicujrienjijî. L'idéal du poète est un idéal de vie facile, naturelle, instinctive; c'est quelque chose d'intermédiaire entre iMonlaijnio lot Voltaire; c'est (pielque chose d'analogue à la morale de Molière, 'avec moins de réileximi, de sens pratique et dhounéleté bourgeoise, avec ])lus de naïveté, de sensibilité et de sensualité tout à la fois. Morale d'honnête homme éclairé, indulgent, sensible à l'amitié, qui ne demande aux hommes que daller à leur bien modérément sans détruire le bien des autres. La Fontaine, avec Molière, représente dans la littérature classique une tradition libertine, qui subsiste entre la tradition clmétienrie^ et la dûcLmie cartésienne. Il appartient à ce groupe qui finira par s'emparer du piincipe caitésien, de la méthode scientifique, qui les déviera pour les séparer de la religion et y trouver un moyen de la battre. Déjà, chez lui, le naturalisme devient visiblement sensualisme.

C'est une question si La Fontaine a été estimé de ses contemporains à sa valeur, le n'en doute pas. On estimait l'ample et [profonde vérité de son observation. Mais ces mondains mi'Uies [subissaient, sans trop se rendre compte de leur impression, le fciiarme complet de cette poésie qui, en leur parlant toujours de l'homme, leur faisait voir toute la nature, l'immense, la multiple nature, et qui mêlait l'elTusion lyrique à la précision narrative ou dramatique. Ils s'abandonnaient à cette séduction, à ce ^e ne sais quoi si puissant et si doux. ïTs le voyaient tel qu'il est, c'est-àdire unique; et, par une exceptionnelle et heureuse dérogation aux procédés habituels de leur esprit, ils lé sentaient mieux qu'ils ne le définissaient. Bussy et Mme de Sévigné ' nous ont laissé des témoignages décisifs du succès du bonhomme : et qui peut mieux représenter qu'eux le goût de la haute société du xvii^" siècle?

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