POETES LÉGERS
Par ses œuvres secondaires, ainsi que je l'ai dit, La fontaine se relie à la foule des petits poètes du xvu« siècle. Chez les uns, l'esprit est plus pincé, plus facile chez les autres; mais, dans l'ensemble, il est sensible que la préciosité étudiée de l'âge précé-
1. Cf. Bu»8y, Lettre du 4 mai i6S6; Sévigné. Lettre du N mai U88.
LA FONTAINE. t/^ >' ' 56b
dent s'est résolue ea distinction aisée, ou môme en négligence de bel air; décidément les qualités mondaines ne sont plus une surface, mais la nature même, et par malheur toute la nature. On désigne celte poésie du nom de poésie légère, ne pouvant l'appeler lyrique; il y manque en général la passion, l'émotion, la profondeur; et il y manque l'art. Ce sont des vers élégants, souvent jolis, parfois exquis : ce n'est pas de la poésie, ou, du moins, ce que nous mettons dans ce mot est absent. C'est, dans un rythme facile et rapide, une causerie agréable, piquée de traits délicats ou spirituels ', comme une quintessence- dé l'esprit de salon. Toutes les conventions mondaines y fleurissent, comme dans les Églognes ou VAthis de Segrais -, où l'on trouvait tant de « douceur, tendresse et sentiment >> : rien de plus froid, de plus vide, que ces vers purs et coulants, où la galanterie ingénieuse ne laisse pénétrer aucun parfum de la vraie nature, aucun. accent de la vivante humanité.
Nombre de ces petits poètes, et les meilleurs, vivent dans les plus libres sociétés du siècle. Un vif courant de sensualité épicurienne circule dans leurs œuvres, où les appétits de la chair excitent l'indépendance de l'esprit. Et, par la poursuite du plaisir sans relâche et sans règle, par la lassitude finale qui envahit les existences trop uniquement voluptueuses, un peu de sentiment, de la sincérité, de la mélancolie, enfin de la poésie, rentrent dans ces pièces légères. Sous l'apparente fadeur des idylles de madame Deshoulières ^, dans les retours fréquents ([u'elle fait sur sa fortune, quand on perce les transparentos allégories, il y a bien de l'amertume, uu triste désenchantemeni des hommes et de la vie, un fond singulier de libre pensée.
Mais il faut estimer surtout l'abbé de Chaulieu *. Ce Normand avisé, qui laissa son ami La Fare s'abrutir en suivant à la lettre
1. Ainsi Chapelle (1626-1686) écrit avec Bacliaumonl le fameux Voyage en Lani/iiedoc (1656), qui est la plus insignifiante bagatelle : le i)arli pris d'amuser exclut loute vérité d'ijnp^ession.
2. Scfrrais (1624-1701) fut secrétaire des commandements de Mademoiselle; s'étant laouillé avec elle, il passa chez Mme de la Fayette, à qui il prêta son nom pour publier ses romans. En 1676. il se retira à Cacn. 11 a traduit en vers l'Enéide et les H'-on/iques, remplaçant le sentiment virgilien par l'élégance académique.
3. Mme Deshoulières (vers 16,38-1694), avec qui Fléchier fut intimement lié, est le irait d'union entre les précieu.î de l'Hôtel de Rambouillet et les précieux de l'Hôtel Lambert et de Sceaux. Boileau l'a mise comme telle dans sa X« satire.
4. Guillaume Amfrye, abbé de Chaulieu (vers 1636-1720), né h Fontenay dans le Vexin normand, s'attacha surtout au grand prieur de Vendôme. « Monsieur le Duc » et la duchesse du Maine le protégeaient et le recherchaient aussi. Exploitant ces illustres amitiés, il se fit 30 000 livres de rente en bénéfices. — Éditions : Poésies, Lyon, i'2'i, in-8; 1750, 2 vol. in-12; 1774, 2 vol. in-8; Lettres, daus le recueil des Œuvres dô Mme de Staal; Lettres inédites, publ. par le marquis de Béranger, Paris, 1850.
leurs communes maximes, et s'arrêta, dans l'usage de la paresse cl du ]ilaisii-. au juste point où ni sa santé ni son inl<;lligence ni st's intérêts n'i'-taient roniproinis, iHuil une robuste nature; il n'y a rien de mièvre ni d'épuisé dans ses vers. On n'y retrouve guère ce pétillement de fantaisie, qui rendait (iliaulieu siduisant dans un souper, au Temple, à Saint-Maur ou à Sceaux.
A la lin de sa longue existence, ce très prolane abhé a ressenti dans ses sens et dans son âme une ombre des impressions qui Tout la douloureuse beauté de VEa.h'siaslc. En son léger et clair langage d'homme du monde, il a laissé couler dans quelques pièces et dans quelques lettres une liue tristesse, sans éclat et sans espoir, dont l'emplissaient la vue de la vanité des choses, le sentiment de rirrévocable passé, de son être, tout entier, pour jamais écoulé, et par ces douces sensations même où il aspirait. Rien ne compense et ne contrepèse chez les derniers poètes du grand siècle les navrantes désillusions de l'égo'isme voluptueux : plus tard, le dévouement à l'humanité, la bienfaisance, la recherche du progrès social apporteront au sensualisnie un principe de joie et d'espérance et aideront l'homme à se reprendre, à se relever par l'action. Tout cela manque à Chaulieu. Tout cela manquait à ses contemporains : de là ces accents qu'on trouve pariois chez eux; si amers sous la grâce badine des formes.
Une ciiose pourtant soutient Chaulieu et le rassérène : l'intelligence. Par elle, il comprend la loi de l'univers, qui implique la mort. Par elle, il se fait des idées de la nature et de Dieu, qui ôtcnl à la mort sa menace et son effroi. Par elle, il devient capable de mourir élégamment, c'est-à-dire paisiblement; il délinit en vers lumineux les trois ?na;iaTcst/eî/iOM//r, épicurienne, panthéiste, et déiste, qui reviennent toutes les trois à mourir en philosophe, avec le sourire de l'acceptation ou de la conliance.