LE DI\-»UlTlii.\IE SIECLE
r.omniciit le xviii'' siècle, atjlichrétien, cosmopolite, destructeur de toutes les <royaftccs, né}.,'aleur de la tra^ilion, révolté contre l'autcM-ilé, violcminent crili(|ue et laiblcmenL artiste, sociolo^'ue et point du tout psychologue, ôst-il sorti de là?
L Éj^lise s'est aduiblio au xvu'' siècle, et ira s'affaiblissanlde jour en jour. D'abord, par les disputes ïlicologiques. l/tglise pàtit du petit esprit des sectes, de leur fanatisme injurieux. Dans les ♦[uerelies des jésuites et des jansénistes, de Bossuet et de Fénelon, le vrai vainih est la religion. Les théologiens enseignent à la raison laïque, qu'ils prenneiu pour juge, à prononcer souverainement sur les questions de dogme. Puis, la lourde dév(Jfton des dernières années de Louis XIV développe 1 hypocrisie, dont limpiété et la licence de la Uégcnce seront la revanche. La cour enfonce dans les esprits l'idée qu'un dévot est un habile homme : sinon, il ne serait qu'un niais. Eiffin, les manifestations temporelles de la puissance ecclésiastique révoltent les consciences. La destruction de Pjort-Hoyal parait barbare à d'autres que les jansénistes. Tout le monde applaudit à la Révocation de l'édit de Nantes, lorsqu'elle est signée : dix ans, vingt ans après, les esprits les plus éclairés la déplorent comme ruineuse pour la France. Voilà donc où aboutissait Ixciat de la renaissance religieuse, a (les cruautés, à des ruines. *
Mais où donc aboutissait aussi la restauration du pouvoir monarchique/A la guerre, à la famine, aux lourds impôts, aux vexations financières. Les fautes et les misères du règne fout haïr le despotisme. L'idée de la fonclioji sociale de la royauté seflace : ou ne voit plus que l'exploitation de tous par un seul, le sacj'itîce de tous les inlérèls aux passions d'un seul. La noblesse, de plus eu plus inutile, s'avilit, et devient plus odieuse quand elle n'est pins qu'un moyen pour les riches d'échapper à l'impôt. A la mort de Louis XIV, on peut dire que la banqueroute «le l'Église, (le la noblesse et de la royauté, c'est-ii-dire de toutes les puissances de l'ancien régime, est fàife.
La réaction arisloeratique qui se produit alors ne fait qu'empirer les choses. Les nobles essaient de ressaisir le pouvoir, d'envelopper la royauté, et Hein S'-parer, non seulemen^^du peuple, ce qui est liit de longue date, njais de la bourgeoisie. Ils écartent les bourjtX)is dus emplois luoralifs et des charges honorifiques. Ils réveil- 1 nt ainsi dans la bourgeoisie le sentiment de son infériorité Dcial^, «►l'heure précisément où elle a le sentiment de sa supér ioi'ité inlelleituellc. morale, é<"ononiique.
lis contribuent aussi à la décadence de l'Église et au péril de l.i religion, en mettant leurs cadets frivoles, ignorants, sans zèle • t souvent sans foi, dans les évoohés et les archevêchés, à la placr des solides docteurs que la bourgeoisie fournissait à Louis \l\ . Ces prélats font sentir à la nation la disproportion des richessret des services de l'Église. Les disputes religieuses deviennent il plus en plus mesquines et puériles, le sentiment religieux s'atrophie ou dévie; la littérature religieuse disparait. L'Église ne comptera # pas parmi les forces intellectuelles du 'siècle. f
La royautéj capricieuse et iaible avec Louis XV, bonasse et ininteîlîgente avec Louis XVI, adorée à de courts moments, et trompant toujours les espérances d'où jaillissait l'adoration, rejetant les esprits tour à tour dans la haine et dans le mépris, apparaissant comme égoïste ou confisquée par les égoïsmes de cour, cesse d'être une force dans la nation. Responsable souvent des revers, elle njesî presque jâmaîêpOûr rien dans les prospérités. Louis XIV avait su être ou paraître le protecteur, le régulateur, l'inspirateur du génie littéraire et artistique : toute l'activité littéraire du xviii" siècle se développe loin -de la royauté, qui ne se j rappelle guère que comme une gène et un obstacle. *
Ces circonstances amenèrent la littérature du .wiii" siècle à prendre une direction contraire à celle qu'avait suivie la littérature du XVII® siècle. Mais il n'y eut pas de rupture entre les doux siècles. [Le xvm^ reçut du xvii® le principe de la souveraineté de la raison, €t il en tira toutes les conséquences. Il supprima les limitations, les tempéraments que le xvii'^ siècle avait apportés à l'autorité de la raison. Elle était juge souverain, elle devient juge universel : plus de domaine de la foi réservé, intangible. Elle ne laisse plus au roi l'examen des intérêts généraux : elle critique l'ordre socialj la tradition, Elle ne consent pas non plus à rendre des arrêts en théorie, pourles voir annulés dans la pratique : elle prononce, et veut que Ja réalité se conforme à ses conclusions. De spéculative, elle deviendra pratique, réformatrice, enfiii révolutrqmiaire. "On a pensé souvent, et Taine surtout a acciédilé celte iJéo, que le vice, de la philosophie du xviii'^ siècle était le mépris de l'expérience et de l'histoire, l'abus de l'abstraction, delà généralisation, des postulats et des déiluctions a priori. En morale, en religion, en politique, dit-on, le wiii® siècle légifèie pour- ntommc en soi, pour ce vague résidu qui s'obtient en reli'anchant toutes les dilféi'cnces que l'on perçoit entre le Français, l'Anglais, le Chinois, etc., et qui ne correspond plus à aucun homme réel. Il proclame des principes qui se déduisent' de la définition de cet homme en soi, sans rechercher s'ils sont bons pour le pi'oduil particulier des siècles qu'est la société française.
J'ai rrii longtemps que ce re| roche élail fondé, et dans les précctleiites (kiitions (1-10) de cet ouvrage, j'ai fait, moi aussi, le jirttcès ;i la manie du prioi-i qui me semblait avoir égaré la pliilosopliie du wm'' siècle. Mos récentes éludes m'ont prouvé qu'il y avait beaucoup d'exaj,'ération et d'injustice dans celte critique.
Au point de départ, il est visible que c'est sous la pressi(jn des faits que se forment les étals d'esprit que l'on peut appeler pfdlosophiqucs.. C'est de l'alfaiblissenient de la foi, et d'une observation de la manière dont vivent les liunuétes gens, des maximes sur lesquelles se guide leur conscience, c'est d'un désir de rétablir l'accord entre la théorie morale et l'expérience morale, que naissent les morales rationnelles cl la'iqucs : morale du bonheur, moiale de l'intérél bien entendu, morale de la bienfaisance et du bit?n général.
En politique, l'esprit de réforme se remarque d'abord chez (lolbert et ses intendants : lorsque Colberl en définitive a échoué, la splendeur ruineuse de Louis XIV, ses guerres continuelles et de plus en plus malheureuses, sa liscalilé odieuse, la misère du peuple, créent chez les hommes qui savent, et qui rélléchissenl un senlimenl de malaise qui force le respect et oblige à l'examen. La condamnation du despotisme est le résultat de l'exjtérience, non la conclusion d'une théorie. Le programme des réformes nécessaires est ébauché par quelques hommes qui ont vu l'étui du royaume, DU de leurs yeux, comme Vauban et Boisguilleberl, ou par les mémoires des intendants, comme îioulainvilliers, ou qui de loule façon étaient à la source des renseignements sûrs, comme l'énelon et l'abbé de Sainl-Pierre L'a priori n'a aucune place dans ces débuts de la philosophie politique : elle résulte des laits, et de la réaction de certains sentiments de justice et d'humanité contre ces faits.
L'œuvre de la philosophie du .wiii* siècle sera d'élaborer les^ principes qui condamnent de pareils faits. Par un tour d'esprit bien français en effet, il ne suffin pas aux phdosophes de constater la misère sociale : il leur faudra trouver que les maux de la France sont contraires à îa raison universelle Ce rationalisme est la forme de leur esprit; ils aspirent à des vérités universelles, et ils n'ont la hardiesse d'agir que s'ils croient que la laison commande, la raison de tous les temps et de tous les pays.
Mais, sous leurs formulas les plus générales et les plus abstraites, il n'est pas diflicile de retrouver les réalités qu'ils visent : il suftit de consulter lliisloire. L'expérience dirige leurs déductions; on le sent dans l'énoncé de leurs principes. Si la l»érlarali()n des Droits de l'homme [)rononce que « toutes les opinion.-, mente religieuses, sont libres )>, ce même assurément n'est
point de l'a priori : il n'est explicable que par l'histoire du protestantisme depuis la Hévocalion et par les brùlements d'ouvraf,'t'> déistes ou athées. Le principe que « l'homme est bon » n'a de slmi^ d'abord que comme négation du dogme révélé de la chute : il sigiiilie uniquement que l'on ne croit pas à la corruption de la nature humaine par le péché du premier homme et à la nécessité d'un >ecours divin pour faire le bien.
Assurément les philosophes du xviii'^ siècle ne surent point se Jélendre dos généralisations hâtives, des abstractions vagues, des déductions téméraires. Ils furent impatients de savoir et de conclure. Ils confondirent leurs préjuges français, philosophiques et mondains avec la raison universelle. Mais s'ils mépriscrcnl la iradition, c'est que l'expérience la leur montrait gênante et oppressive en même temps (piirralionnelle. El, loin de mépriser l'histoire, ils s'en armèrent de leur mieu.v pour faire le procès du passé.
En un mot, ils tachèrent de construire, si l'on veut, une doctrine qui convint à l'homme en soi, à l'homme de tous les temps et de tous les pays : mais ils la firent à la taille et pour les besoins du Français de leur siècle.
La généralisation et la déduction ne furent pour eux que des méthodes d'exposition : mais même quand ils en faisaient une méthode de recherche ils n'oubliaient guère de quelle réalité ils étaient partis à la recherche des principes, et quelle réalité ils voulaient supprimer par l'autorité des démonstrations
Leur erreur est beaucoup plutôt d'avoir cru à la facilité de manier le réel et de changer la pratique d'un peuple : ils n'ont pas mesuré à l'avance (et comment lauraient-ils pu?) la résistance des faits, des habitudes, des intérêts, des instincts]. De là, résulte l'étonnante innocence de cette philosophie téméraire. Il n'y a personne, et Rousseau moins qu'un autre, qui puisse pressentir la puissance de ces explosifs qu'on s'amuse à fabriquer et à manier; personne ne se doute du ravage qu'ils feront, lorsqu'on les mettra en contact avec la réalité vivante. On croit bonnement que la société peut se refaire par une opération bien conduite de raisonnement, et que les faits se mettront tout seuls d'accord avec les vérités idéales. On croit à la bonne volonté infinie des hommes.
Ce manque dé prévoyance explique la vigueur avec laquelle on bat en brèche tout l'ancien régime, spirituel et temporel : on met en doute les principes de la religion et de la société, la révélation et le privilège. On fait la critique de toutes les institutions, de toutes les croyances. On croit au progrès, et l'on veut que le progrès soit un fait; on démolit toutes les autorités qui veulent encore asservir les esi)rits, ou qui s'opposent à l'accroissement du
bicn-ôtrc. La -même philosophie décide sur une question de voirie et sur l'existence de Oieu.
L'esprit philosophique n'est autre que l'esprit scientifique : car la science est éminemment la connaissance rationnelle. De là la prépondérance de la science en ce siècle, et la passion avec laquelle il s'y attache. Les savants font concurrence au.v écrivains jus<pie dans la laveur des salons : et tous les grands écrivains s'occupent de science. La science s'est substituée à la religion, pour expliquer à l'homme ce qu'il est, d'où il vient, où il va, Ce qu'd doit être. Les sciences morales se détachent de la théologie, et se soudent au.t sciences physiques. L'homme est remis dans la nature, soumis à ses lois; c'est avant tout un animal, ayant des sens et des sensations; et là sensation est la source visible d'où tout est sorti, les idées de l'individu, et par suite les institutions de la société. Le malheur fut que les sciences mathématiques étaient incomparablement plus avancées que les sciences phj'siques et naturelles; et ce furent elles surtout qui imposèrent leur méihodc. On ne s'attacha qu'à simplifier, abstraire, analyser, généraliser, déduire. [On ne savait pas encore tout ce qu'il faut de patience, de scrupule, de précaution, pour se procurer une observation bien prise. On crut observer et l'on supposa. On fabriqua des idées, et l'on crut opérer sur des faits. On prit une idéolof;ie pour un corps de vérités d'expérience'.
Aussi n'est-il pas difficile de s'expliquer ce qui advint de la littérature. Dans l'universel abatis des traditions autoritaires, la tradition classique ne pouvait subsister. Le culte de l'antiquité n'était plus possible : d'autant que l'antiquité n'avait guère de quoi imposer aux savants par son développement scientifique. Et il fallait que l'anlitiuité fût écartée pour que le lriom|)he de la raison fût entier. On nomme encore les anciens avec éloge : c'est que l'éducation classique subsiste dans les collèges, et fait partie des « perfections d nécessaires à l'homme du monde. Sous la discipline des jésuites qui sont les grands éducateurs, rétjjdjLiles,. anciens estjun instrument de culture élégaïUe, qui sert à décorer la surface et comme à façonner les manières Hês esprits. Le sens de larl antique n'existe ni dans les salons ni chez les écrivains : pour trouver des modèles littéraires, on ne va pas au delà du xvii^ siècle. Perrault a gagné sa cause, sur le fond. On copie donc l's chefs-d'(T'T4vre du .xvii« siècle, on en imite les procédés, on en suit les règles servilement, par préjugé; le monde, qui a adopté cotte littérature faite pour lui, ne permet pas qu'on change lien aux formes qu'elle présente. On masque par une halulelé routinière le défaut du sens artistique. De là la décadence des formes d'art et la faiblesse de la pure littérature.