‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 232 sur 504 · VUE GENERALE · texte numérisé non relu

VUE GENERALE

On met l'intelligence partout, et l'on s'imagine qu'elle suffit* à tout. La IsmjiîîfU- n'étant plus maniée par des artistes, atteint la perfaolion de son type dans l'étroite fusion de l'esprit scieulidquc, et de la délicatesse mondaine, elle devient absolument intellectuelle. Elle n'e.xpi'imc plus rien de concret,. do naturel. Elle n'a pros^'c^ileur ni son; il ne subsiste plus que le mouvement, un mouvement abstrait et comme idéal. La phrase se développe conime une ligne; elle n'a plus de corps, de modelé; rien'que des contours, ou des arêtes. De ces conditions, pourtant, le xviij' siècle saura tirer un art, un art bien à lui et |iien français, intellectuel et mondain, fait d'esprit et délégance : art paradoxal en. son essence puisqu'il aspire à se passer d'éléments sensibles.

11 reste à signaler un caractère de la philosgiiliLe du xvrn'- siècle, qui dépend de tous les autres ou s'y relié'-: elle est cosmopolite, et elle donne naissance à une ljltéra,ture cosmopolite. Xn^^so^iélé du xvm» siècle n'a pas manqué de patriotisme : mais elle a placé le patriotisme dans l'amour du bien public, manifesté par l'esprit de réformes, et dans le culte de la civilisation française. Ne sentant pas l'existence nationale ni la frontière de la France menacées jiar l'étranger, elle s'est désintéressée des revers militaires : elle a tenu les malheurs de nos armes pour indilTérenls. Ne sentant pas l'intérêt national engagé dans la politique du roi, elle a pu rire quand, avec lui, la France était humiliée]. Elle voyait dans toute l'Europe ses idées, sa langue, ses œuvres répandues, atimirées, imitées : la culture aristocratique était la môme chez tous les peuples civilisés, et cette culture était française. Les armées tlu roi étaient battues par un Prussien : mais ce Prussien parlait, français, et i) était plus pareil à nous qu'au grenadier qui mourait pour lui. [Ainsi le vainqueur de Rosbach rendait hommage à la civilisation française : notre patriotisme se contentait de celte victoire de l'esprit].

Le moins que le Français put faire pour reconnaître cette niiiversa. lilé de domination intellectuelle qu'on lui cédait, c'était de tenir les sociétés qui adoptaient sa culture en même estime que celle où il était né. [Il le fit d'autant mieux que son rationalisme lui interdisait les préjugés de couleur et de race]. L'homme digne de ce nom est celui qui n'obéit qu'à la raison : mais cet homme n'est pas Français plutôt qu'Allemand : il est Européen, il est Chinois, il est partout" où il y a des hommes; et toutes les vérités que conçoit la raison humaine sont faites pour cet homme universel. Le pays qu'on préfère, c'est celui où la philosophie règne; et, comme on vit en France, on voit aisément qu'elle n^ règne pas : il suffit au contraire de quelques lettres de princes ou de grands seigneurs pour faire croire qu'elle règne ailleurs plus souverainement que chez nous.

C30 LES ORIGINES DU DlX-HriTlÈME SIÈCLE.

Page 1