Cf. chap. II, 1, et la iioltj 1, p
exquis. Plus violente est, dans la Vie de Marianne, la peinture de la boutique de Mme Dutour. Mme Dutour, bruyante, indiscrète, sans tact, colère, foncièrement bonne et serviable, est un type populaire merveilleusement attrapé : sa dispute avec le fiacre est d'une intensité brutale, d'une vérité canaille qui n'ont pas clé d-'passées. Le réalisme de Marivaux est bien plus objectif que celui de Lesage : la satire s'y enveloppe, jusqu'à disparaître dans l'i^xpression impersonnelle.
Mais, tel que Marivaux nous est apparu dans son théâtre, il est aisé de deviner que la peinture des mœurs et des milieux ne l'occupera pas seule dans ses romans. Ce sont en effet des pièces d'analyse psychologique, des études de mécanisme mental d'une infinie délicatesse, où la minutie des relevés aboutit parfois, surtout dans la 17e de Mariunne, à une prolixité fatigante. Pour se donner carrière avec vraisemblance, Marivaux a gdopté la forme de l'autobiographie. Jacob est plus simple, aussi s'analyse-t-il moins : mais Marianne, dans sa petite personne, est infiniment compliquée. Elle nous explique par le menu, délicieusement, ce qu'il y a de rouerie native dans l'innocence d'une ingénue, et ce qui, dans une bonne nature, peut s'épanouir de férocité coquette : lisez la la scène de la première messe où Marianne, en toilette, fixe l'admiration des hommes et la jalousie des femmes. Comme elle lit en elle-même, Marianne est fine à déchiffrer les autres : elle fait des portraits, qui feraient honneur à un psychologue; il y a bien du cailletage féminin dans l'abondance de son développement, mais bien de la précision fine sous le cailletage. Marivaux, qui n'aime pas les dévots, démonte leurs manèges d'une main impitoyable : tout le patelinage de M. de Climal, ses ruses pour venir à bout de Mariaime, ses précautions pour assurer et son honneur et sa conscience, tout cela est peint de main de maître. C'est peut-être dejiuis Tartufe le seul hypocrite qu'on ait réussi à mettre debout. Dans le Paijsan -parvenu, vien de plus comiquement humain i|ue la façon dont l'affection pour un beau garçon s'insinue chez une vieille fille dévote.
Le roman de Marivaux, dans ces analyses, reste toujours plus. près de la réalité que sojv.tjiéatre. Sans doute, la liberté des mœurs du xviii'-' siècle ne s'y représente pas expressément, et Marivaux — c'est du reste à .son honneur — ne tient pas lieu de Crébillon fils ou de Laclos '. Cependant l'immoralité foncière du temps
1. Contes dialoi/ués de CrélAllon fils, Paris, Quaiitin, in-8, 1870; Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, lila du potHe tragique (1707-1777). — Choderlos de Laclos (17-11- 1803), tes Liaisons danyereuses, 4 vol. in-12, 1782. — A consulter : F. Caussy, Laclos, 1005. — Crébillon fils et Laclos sont deux hommes de talent. Les Liaisons dangereuses sont un chef-d'œuvre d'analyse {H" éd.).
se trahit dans son roman par le niômo parfum de sensualité que nous avons setiti dans son Ihûatre; mais ici il est plus acre cl |iiiis forl. Marianne est une jolie lille qui fera son chemin par sa ligure, (|ui le sait, qui le veut. C'est pis encore pour Jacoh : les femmes font la l'ortun'" de ce laquais. On ne sent pas une réserve de l'aulcur sur ces mujjcm de pu7-tHmi)\
Marivaux, dans l'ensenihle de la littérature européenne, fait la transition (KAddison à Richardson. C'est bien l'homme qui a essayé d'acclimater en France le journal moral à rimilation du Spectateur : Marianne et Jacob sont d'infati^jables moralisateurs. Ils ne nous font pas pràce d'une des conclusions de leur expérience. D'autre part, Marivaux a été chez nous un des fondateurs de la sensibilité littéraire : la satire se retire devant Taltendrissement; surtout dans la Vie de Mariaime, le touchant, le pathétique abondent; rhéroïne est un cœur sensible, et toute^ les pages importantes de sa vie sont trempées de larmes. Seulement, chez Mai jvaux, ce n'est pas un jeu, une rhétorique : c'est la pente de sa nature et de son talent.
Manon Lescaut est une contemporaine de Marianne et de Jacob. L'histoire de Manon est la seule œuvre qui subsiste de l'abbé Prévost '. hiutile de raconter la vie décousue, inquiète, désor» donnée de l'écrivain. Son œuvre, vaste et improvisée, sent la copie entassée pour vivre : ce sont des compilations historiques et géographiques, des romans romanesques, parfois sombres et mélodramali(ines, toujours sentimentaux et moralisateurs à outrance. L'abbé Prévost fut un des plus actifs vulgarisateurs de la liltéra-: ture anglaise. Dans son journal le Pour et le Contre, suivant l'exemple des journaux littéraires rédigés par les réfugiés do Hollande, U s'occupe beaucoup de l'Angleterre; c'est lui qui plus tard met en fiançais l'omt'la (1742) et C/arJsse Hf/r/ouie (1751).
Dans toute cette production, malgré l'inlérêt de certaines peintures de mœurs et de certaines parties de sentiment, il n'y a vraiment que Manon Lescaut qui compte. Ce petit chef-d'uuivre fut écrit
1. A. -F. Prévost d'Exilés (1697-1763). novice chez les Jésuites, volontairo à l'armée, revient aux Jésnites, retourne a l'armée, f.iit profession et re(;oil la prêtrise c.het les FJénédictins de la Réforme du Sainl-Manr, qui l'emploienl ;i eiiseijj[ner, à pràr.lii;r, puis, à Saint-Germain-des-Prés, nu travail de la GalliaChrittania. Il s'enfuit on 1728 en Anpielerre, en Hollande, de lii ronlrc en Ffance en ITU, avec la protection du priiir.e de Ci>nti, dont il devient aiiin6iiier. Son premier roman commenta à paraître en 1728 : Mémoires et aventures d'un homme de qualité qui s'eit retiré du monde, auloblopfrapliie romancéfi; puis en 1731, Cléveluud: en 1735, le Doyen de Killerine. L'/iistoirc du chevalier De» Grieux et de Manon Lescaut parut en 17^1, pet. in-I2 {7« vol. des Mém. d'un h. do quai.). Le journal le Pour et Contre parut de 1*33 à 1740, 20 vol. in-l"2. Prévost rédigea aussi le Journal étranger en 1755. — Éditions : Œuvres choisies, P.Tris, 1783 cl suiv.,5'i vol. in-18 ; ISIOet suiv , r)5vol. in-8, - - A consulter : n. Harrisse, l'Abbé Pr., histoire de sa vi.» et de ses œuvres, Paris, 1890, in-lS. V. Schroîdcr, l'Abbé Pr , sa rie, ses romans, 1899.
en dehors de toute influence anglaise, pUisiours années avant que Richardson eut publié Prtjne7rt. C'estune u'uvrede sincérité échappée à un faiseur, qui oublia ce jour-là ses habitudes de dilliision larmovanle et prêcheuse. Prévost a l'ait celte simple histoire avec quelques souvenirs de sa vie orageuse : il l'a contée rapidement, sans dissertations et sans gros eltets, avec un naturel qui donne la sensation de la vie même.
Et pourtant cet ouvrage contient quelque chose de rare dans la vie, et que le roman avait rejeté depuis Mme de la Fayette comme une pure idée de roman : il y a une grande passion, une passion qui absorbe deux êtres, dévorant leurs âmes et leurs existences. Mais les circonstances de cette passion, les actes des êtres qui en sont possédés, font de cette rare passion une réalité. La passion n'est pas ici quelque chose de mystérieux, de magique, qui élève l'homme au-dessus de l'humanité, qui l'alTranchisse des conditions cotnmunes de l'existence : la passion, pure et souveraine, est aux prises avec les petitesses des caractères et les misères de la vie. Les nécessités intérieures et extérieures font qu'elle dégrade et Manon et Des Grieux, précisément par son irrésistible puissance. Leur dignité, leur honneur lour commandent de se séparer : ils s'aiment tant qu'ils s'avilissent par la persistance de leur amour. Des Grieux consent à tout, à tout ce qu'un homme devrait refuser, pour garder Manon. Manon est une petite fille sans instinct moral, qui ne sait qu'aimer son chevalier. Il n'y a qu'une chose quelle ne puisse faire pour lui : c'est d'être pauvre, mal vêtue. Tout le roman est dans les révoltes de l'honneur chez l'homme, dans lefTort de la femme pour accorder l'amour et la coquetterie.
Autour du couple, mettons les convoitises des hommes qui ont de l'argent, la cupidité brutale d'un soldat ivrogne, joueur, escroc, frère de Manon, qui s'en fait l'exploiteur : nous aurons ce roman réel plutôt que réaliste, pathétique sans déclamation, expressif sans dessein pittoresque, et qui, malgré le sujet, malgré les héros, malgré les milieux, reste chaste; l'auteur n'a eu aucune pensée brutale ou polissonne : il n'a vu que la puissance de la passion qu'il voulait peindre. La lecture de Manon Lescaut est plus innocente que celle- du Paysan parvenu.