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LE nOMAN PHILOSOPHIQUE

L'esprit philosophique ne manqua pas de s'emparer du roman et de le faire servir aux intérêts de sa propagande. Pour gagner les gens du monde, aucun genre ne convenait mieux.

La recette du roman philosophique est assez simple : deux

ingrédients, l'esquisse satirique des mœurs, la description polissonne de la volupté sensuelle, servent à masquer la Ihùse philosophique. On peut dire que Montesquieu dans ses Lettres persnnes a créé le {j;cnre. L"Oncnt, Turquie, Perse, Inde, Chine, deviendra d< plus en plus à la mode; et nombre d'écrivains y placeront leur action romanesque, on y trouve un double avantaf,'e : les mœurs orieulalcs donnent tonle liberté à i'imayinalion i;rivoise;de plus, on osl dispensé de peindre les mœurs avec exactitude.

Chaque philosophe met sur le roman l'empreinte de son tempérament comme de sa doctrine : Voltaire y porte son ps|)rit mordant, sensé, léger, son ironie dissolvante et meurtrière, peu de sensibilité, peu de tirades; il excelle à trouver les laits menus, secs et précis, qui font apparaître l'absurdité d'une opinion. Diderot pense, déclame, argumente, s'abandonne à son imagination fougueuse et cynique, verse péle-méle les vues ingénieuses, profondes, fécondes, sur la littérature, la société, la morale, les effusions ardentes d'une sensibilité lyrique, les impiétés énormes et les obscénités froidement dégoûtantes. Saurin, Duclos, Marmontel, une foule d'autres font passer leur esprit aiguisé ou leur philosophie ronllanle dans des récits, dont quchiues-uns ont fait grand bruit en leur temps, et nous paraissent les plus ennuyeu.\ de tous aujourd'hui. A l'imitation des philosophes, un érudit, l'abbé Barthélémy, se sert du roman pour vulgariser la connaissance de l'antiquité hellénique ; par malheur, la faiblesse de l'invention littéraire lait tort à la solidité de l'érudition, à la probité des recherches, à l'intelligence des interprétations.

La ISouvelle Héloise • est, avant tout, un roman philosophique : une foule de thèses sociales et morales sont posées, discutées, résolues dans des lettres particulières; et le roman lui-même, dans l'ensemble de son développement, démontre une des thèses favorites de Jean-Jacques. Nous aurons à voir la place qu'il tient dans l'œuvre et le système du philosophe. Mais, au point de vue seulement du genre et de la forme d'art, la Nouvelle IhHoise est considérable. On a fait déjà des peintures de la vie intime et domestique : jamais on n'a représenté avec une gravité si sérieuse les occupations du ménage, les soins, les devoirs de la maîtresse de maison, les actes, les aspects de la vie du propriétaire. Il y a ici une intimité que le roman n'avait pas encore atteinte.

En second lieu, la nature fait ici son entrée. Lesage, Marivaux ont représenté des viiiienx : mais ils n'y ont cherché que l'homme, ils y ont i-elevé tous les indices caractéristiques d'une vie ou d'une société. Rousseau fait place à la nature pour elle-même :

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