‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 301 sur 504 · Contrat ocinl, I. I, chap. vni · texte numérisé non relu

Contrat ocinl, I. I, chap. vni

3. On voit s'amorcer aussi la doctrine de l'Emile sur le Discours de l'inégalité, éd. Lefèvre, t. IV, p. 133.

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sans la prévenir, que la raison apparaisse. L'humanité s'est instruite par le besoin, par rex[»ériencc : faisons sentir le besoin, appnHoiis de l'expérience à reniant. La forme éminente de la corruption sociale, c'est actuellement la littérature : supprimons les livres, môme les Fables de La Fontaine, ce délicieux catéchisme de la dépravation autorisée. Ne faisons lire notre élève qu'à l'âge où sa raison saura rejeter le vice et saisir la beauté. La nature ne connaît que Dieu : les dogmes des religions sont des inventions de la société; ne montrons à notre élève que Dieu, et attendons pour le lui montrer qu'il puisse le voir, dans la pureté et l'infinité de son essence. Emile sera fort, adroit, bon, franc, intelligent, raisonnable, religieux, heureux : l'homme naturel, développé en lui, et non dévié, aura saisi tous les avantages, sans les vices, de l'homme civil.

Mais chacun de nous, dans la vie même, peut refaire en lui l'homme naturel. C'est le sens de la Nouvelle Ih'loîse. Rien de plus innocent selon la nature que les amours de Julie et de .Saint-Preux : mais ils ont oublié que la vie selon la nature est actuellement impossible. La société n'autorise pas leurs amours, elle les sépare; elle marie Julie à un homme qu'elle n'aime pas, quand elle aime un autre homme; elle pousse doucement Julie à l'adultère. Le mensonge, en effet, est un produit social; la nature est franche. Julie, éclairée par la religion, par le sentiment de l'omniprésence de Dieu, conçoit l'idée d'une vie absolument franche. Elle exclut l'adultère, auquel la société est si indulgente. Par la franchise égale de son procédé, M. de Wolmar l'aide, la soutient, la dirige. Tous les deux font régner la vérité dans leur commerce : avec la vérité, la liberté, la vertu, le bonheur. Par une vie de devoirs chéris, d'affections saines, où le premier amour même conserve sa place légitime, Julie réalise la restauration des rapports naturels dans la forme que comporte l'étal civil.

Deux moyens aussi s'offrent pour rapi)rocher la société de la nature : le premier nous est fourni encore par \Si Nouvelle Héloise. Julie ne refait pas seulement son individu, elle rétablit la famille; et la famille est « la plus ancienne des sociétés », « le premier modèle des sociétés politiques ' ». Sur l'exclusion du mensonge et du servage, au milieu d'une civilisation avancée, s'édilie la famille naturelle, où les intelligences s'épanouissent sans que les cœurs se corrompent.

Mais surtout la société se rétablira en revenant à son principe, à sa raison d'être ; et c'est l'objet du Contrat social *. Il faut se

t. Contrat social.

?. Daus Vlnéyalité encore se trouve l'aninico du Contrat social, t. IV, p. l"-2 et l"9.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 7Hj

représenter le contrat constitutif de toute société. Tous les hommes, antérieurement égaux et libres, renoncent également à leur liberté : ils soumettent tous leur volonté individuelle, antérieurement souveraine pour elle-même, à la volonté de tous, qui devient l'unique souverain. Pourquoi? pour que la volonté de tous procure le bien de tous. Ainsi, selon le contrat primitif, tous les hommes restent égaux dans la société; ils cessent d'être libres; car s'ils sont souverains collectivement, ils sont individuellement sujets. Mais iis sont libres pourtant, car cire libre, c'est être soumis à sa volonté propre; or la volonté constante de l'homme civil, c'est que la volonté générale soit obéie de tous, et de lui-même. Ainsi l'individu s'aliène tout eatier et n'est pas esclave. 11 n'a pas un droit qu'il ne tienne de la société, et il n'est pas opprimé : car l'oppression, c'est l'exploitation de tous par quelques-uns, c'est l'inégalité. Le magistrat n'est pas souverain, il est agent du souverain. Voilà les principes naturels de l'état social; et tout l'etfort doit tendre, non pas à détruire les sociétés actuellement existantes, mais à les réduire au type idéal; tous les abus, toutes les misères, toute l'oppression disparaîtraient dans cette réduction, et l'organisation politique, avec les mœurs qui en découlent, ne pervertirait plus l'homme naturel.

Est-ce là tout le système? Non, il y manque encore une pièce considérable : Dieu. On s'est souvent étonné de cette affirmation hardie : l'homme est bon, dans l'état primitif, tel que la nature l'a fait. Qui le prouve? dit-on Dieu, qui n'a pu faire l'homme mauvais. Mais si l'homme s'est rendu mauvais, comment peut-il redevenir bon? Par Dieu, présent en lui, source d'énergie morale, appui de la volonté, garant et témoin des engagements intérieurs. Sans" Dieu, tout s'écroule : et dte là l'admirable lettre de Julie sur la célébration rehgieuse de son mariage; de là l'ample Profession de foi du vicaire savoyard.

On voit comment les chefs-d'œuvre de Rousseau s'attachent entre eux et dans leurs diverses parties : mais ils s'attachent aussi fortement à la personne de leur auteur. On ne s'attendrait pas que cette œuvre si une, si logique, si ramassée en un petit nombre de principes, fût la transcription d'une vie si éparse, si aventureuse, si agitée; et cela est pourtant. Rousseau nous l'a dit : l'homme naturel, c'est lui. La société l'a détruit ailleurs, en lui seulement opprimé : de sorte que le modèle d'après lequel l'homme civil et l'état civil doivent être restaurés, c'est Jean-Jacques Rousseau lui-même. Ainsi s'ajoute un dernier chef-d'œuvre à la liste déjà offerte : les Confessions, où l'homme de la nature s'expose en sa réalité, meilleur que tous par la vertu de la nature, plus malheureux que tous par le vice -de la société. Il n'a qu'à se i-aconter, et

i.>b l-hS TKMl'KKAMKiNTS ET LES IDKKS.

il eonflainnc la société, il venj^'e la nature : il fait cniire siiiloiil à la possiliiliU' de refaire l'homme naturel dans l'homme civil : li est possible, puisqu'il est.

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