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LES SOURCES DES IDEFS DE ROUSSEAU

L'œuvre de Jeau-Jaoques est éminemment individualiste. Toute sa doctrine soit de la constitution particulière de son moi, et des conditions où ce rnoi a pris le contact de la société. L'homme que la nature l'avait l'ail s'est trouvé impropre à la vie sociale telle que ce siècle l'entendait, par conséquent froissé, révolté : il s'est replié sur lui-même, et il a trouvé la raison des choses. Son homme de la nature, c'est l'être d'instinct qu'il a été, sensuel, égoïste, pii.oyable, incapable de suivre une autre loi que l'impulsion présente de son cœur : c'est l'ancien bohème, ignorant du savoir-vivre, gauche, timide, dépaysé dans le monde, dupe des formes qui adoucissent le frottement des égoïsmes, et y attachant il contresens une monstrueuse hypocrisie. La société selon la nature, c'est celle que peut rêver un homme du peuple, ennemi Ju luxe et des aises dont il se passe, heureux dans sa vie simple, mais humilié par l'opinion qui en fait une vie inférieure : un homme du peuple qui a pàti, a vu pâtir autour de lui, jalousement égalitaire pour ces deux causes, et réduisant tout à lantithèse de la l'ichesse et de la pauvreté. Un immense orgueil enfle ses théories : amour-propre de sensitif, suffisance d'autodidacte, vanité de timide, fierté aussi d'une conscience qui s'est faite péniblement, et de chute en chute s'est élevée toute seule à la moralité.

Les événements <le sa vie lui ont fourni les formes où la doctrine s'est coulée. 11 a vu lever le soleil au Monte en face de Turin, en 1728; et l'abbé Gaime qui l'y a mené, lui a fourni, avec l'abbé Gàtier, le professeur du séminaire d'Annecy, les traits du Vicaire savonard; sa passion pour Mme d'Houdetot a pénétré la Souielle Itclo'iiie ' : les amours de Julie et de Sainl-Preux, ce sont les leurs, brutalement tranchés dans la réalité, délicieusement achevés par '<î rêve ardent de son désir ; les paysages où s'encadrent ces amours, ce sont les bords du lac de Genève, de son lac; et les sensations de ses personnages dans cette charmante nature, ce sont les siennes, ses profondes émotions d'enfance.

Assurément on peut saisir hors do Jean-Jacques, dans la. société et la littérature, des influences qui se sont imposées à lui, qui ont déterminé les formes de sa pensée Diderot, dans leurs premièj-es

1. Le ruinaii cUit comiuencé avnni la deuxième visite de Mme d'Houdetot, où Jean-Jacques s'en éprit.

relations, a pu l'aider à extraire de son tempérament sa théorie : la^erre à la sodété, le retour à la nature, c'est le mot d'ordre de Diderot. De Condillac, et du temps où ils~dinaienl ensemble au cabaret, Rousseau a pu retenir le point de départ de VÉmile, le principe de la méthode : partir toujours de faits sensibles, aller du concret à l'abstrait, faire découvrir à l'enfanl toutes les idées au lieu de les lui enseigner. A Bufibn, qu'il admira toujours profondément, il a demandé les notions capables de préciser, de soutenir son hypothèse de l'homme naturel, et l'idée de la lente évolution par laquelle l'univers et les êtres qu'il porte se transforment«Monlesquieu lui offrait son sauvage timide et innocent, et lui montrait l'inégalité s'établissant avec la société : de lui aussi, et de Bossuet, et de Hobbes, Rousseau emportait la doctrine que tous les droits ont leur origine, leur fondement dans la société, que l'homme les tient tous de son consentement, et n'en a point d'antérieurs ou de supérieurs. 11 n'est pas jusqu'à Pascal à qui Rousseau ne pût être redevable : une de ses plus saisissantes pensées n'est-elle pas la condamnation de la propriété? n'en fait-il pas une usw~pation? Et avec les livres des grands esprits, c'étaient les idées de tout le monde, les lieu.\; communs de l'esprit public qui pouvaient instruire Rousseau; depuis longtemps, depuis Montaigne même, flottaient dans les esprits, circulaient dans les livres, l'antithèse du civilisé et du sauvage, et le paradoxe qui met du côté de celui-ci la supériorité de raison et de vertu : ces idées ne s'élaient-elles pas produites jusque sur la scène de la Comédie Italienne, avec ï Arlequin sauvage de Delisle, et l'àne de son Timon! \y avait-il pas vingt ans que la société tournait à la sensibilité? le succès de La Chaussée en est la preuve. La mode française l'encouragea à étaler toute sa nature, si profondément sentimentale. Kndn lidée de progrès, la grande idée du siècle, anime toute l'œuvte de Jean- Jacques; il ne semble en nier la réalité que pour en proclamer plus hautement la possibilité, plus impérieusement la nécessité.

Rousseau s'adaptait donc à son temjps, et en ramassait les tendances éparses. Cependant le caractère et la puissance de son œuvre viennent de lui-même : elle n'a" pas été façonnée du dehors, elle s'est organisée intérieurement, absorbant ce qui pouvait la nourrir. Elle a ses origines dans le tempérament, je l'ai dit : mais des origines plus lointaines egcor'e, et vfsibles pourtant, dans certains facteurs du tempérament, dans le sang et dans le milieu, dans l'hérédité et l'éducation.

Rousseau est Genevois, d'une famille française établie depuis cent cinquante ans dans la ville. Ainsi il a échappé à l'éducation française, aux conventions mondaines, aux règles littéraires

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qui falsifient chez nous les tempéraments dès l'enfance; il y a échappé non en lui sculemenl, mais en ses ascendants : le fond français qu'ils lui ont transmis, c'est celui qui n'avait pas été travaillé encore par la culture classiijue. Il sera donc libre absolument tic tous les prcjufjés (jiie notre xvi:*' siècle était apte à créer.

En revanche, les dépôts (|ue cent cintiuanle ans de la vie genevoise auront laissés dans une suite de générations, se retrouveront dans Rousseau; toute cette lignée de bourgeois de tienève qui se termine à lui, le rendra apte à concevoir la liberté politiipie, l'activité municipale, un peuple de citoyens égaux exerçant réellement la souveraineté et s'administrant par des magistrats élus.»ll en aura conscience lui-même: les théories de son Contrat social seront calquées sur la constitution de Genève, non sur l'état actuel de corruption, mais sur la pureté de l'organisation primitive, ou sur l'idéal plus ou moins représenté par la réalité. Des souvenirs d'antiquité, au hasard de ses lectures, imprégneront ses réminiscences patriotiques, et la bourgeoisie genevoise prendra dans son esprit la couleur des démocraties antiques. Mais, toujours Genevois dans l'àme, il gardera de son origine une indéracinable sympathie pour les petits États, où la vie nationale se réduit aux proportions de la vie municipale. Et son maître de droit politique, autant que Montesquieu, ce sera le proFesseilr de Genève Burlamaqui, qui enseignait la liberté et l'égalité naturelles.

Mais Genève, c'est le calvinisme : il est l'âme de la cité et des citoyens; la Réforme a été le modificateur essentiel de ce fond français que le premier des Rousseau de Genève transmettait à ses descendants. Jean-Jacques est l'héritier de cent cinquante ans de calvinisme. Il n'importe qu'il se soit fait catholiijue, qu'il ait été dévot à un moment, (juil ail cru aux miracles : tout cela est superficiel. Il a l'àme foncièrement protestante. Sa doctrine politique n'exprime pas seulement la république de Genève : elle représente les positions prises par les docteurs de la Réforme contre les théologiens catlioliques qui s'appuyaient sur le pouvoir temporel. La réfutation du Co7itrat social est dans les Avertissements de Bossuct, dans les écrits politiques de Fénelon : c'est que le pasteur Jurieu avait développé la théorie de la souveraineté du peuple, pour légitimer les révoltes des protestants du xvi" siècle.

Le protestantisme intime de Jc;m Jacques s'affirme surtout dans sa philosophie morale et religieuse. Si elle « soime » si différenle de celle de Voltaire ou de Diderot, c'esi, uniquement parce que Rousseau vient de l'Église Réfoimée. Cette dilTérence d'origine diversifie étrangement des doctrines tjui, abstraitement, sont à peu près identiques. Voltaire réimprimait dans un de ses catéchismes la profession de foi du Vicaire savoyard ; il y reconnaissait l'idée

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de sa religion; et cela n'empêche pas qu'en fait, entre la religion de Voltaire et celle de Rousseau, il y a un monde. D'abord, Kousseau, protestant, n'a jamais pu pousser le cri de guerre : Écrasez l'infâme. Le protestant ne saurait être anticlérical absolument, sans réserve, et contre sa propre Église. Chez les catholiques, le dogme étroitement défini, maintenu par une autorité souveraine, oblige celui qui ne croit plus tout à fait selon l'orthodoxie, à devenir ennemi radical et irréconciliable. Le protestant qui cesse de croire peut se chamailler avec quelques ministres, il ne se heurte point au même dogme compact, à la même autorité intraitable : il n'est pas mis hors de son Église; il fait un parti avancé, il peut faire une nouvelle Église, en restant membre de la grande et multiple Église chrétienne. Nous voyons tous les jours le libre penseur catholique en vouloir à mort aux prêtres et aux dévots catholiques; le libre penseur protestant, sauf exception, garde le respect de Calvin et des sympathies étroites pour l'Église de Calvin. Rousseau, déiste, en guerre avec les pasteurs, incrédule à la révélation, est tout simplement un protestant libéral.

De là résulte, ensuite, la façon très différente dont Dieu se présente chez Voltaire et chez Rousseau. Pour le premier, Dieu est une idée, produit du raisonnement philosophique, ou suggestion de l'utilité sociale : pour Rousseau, Dieu es^ Voltaire démontre Dieu, et Rousseau croit en Dieu. Il n'y a chez les catholiques que les prêtres, qui, cessant de croire, puissent garder le sens religieux : mais, a-t-on dit, tout protestant est prêtre, et Rousseau plus qu'aucun autre. Sa philosophie n'est pas renoncement à la foi, mais élargissement de la foi. En rejetant les dogmes, la révélation, tout l'irrationnel embarrassant et insoutenable des livres saints et des églises, il garde tout le positif, tout le consolant, toute l'essence i'cUgieuse du christianisme; pour lui, pour son âme prolestante, le mot de religion naturelle n'est pas le déguisement d'une froide philosophie. 11 a la foi; avec la foi, l'amour, l'espérance. Son Dieu est Providence, et, comme tel, j'ai dit quel rôle actif Rousseau lui attribuait dans son système. Il n'est pas excessif de dire, avec M. Brunetière, que la philosophie de Jean-Jacques est une philosophie de la Providence. Cela est vrai de lui autant que de Rossuet. Jean-Jacques raisonne tout comme Bossuet, quand de l'inégale répartition des biens et des maux, de l'injustice et du mal qui sont sur terre, il tire la nécessité de l'àme immortelle, et la certitude d'une vie future.

Je reconnais encore le protestant dans la puissance du sens moral chez Jean-Jacques. Il n'y a pas à nier que les nations protestantes ne soient morales : cela ne veut pas dire qu'il y ait plus de vertu chez elles que chez les catholiques; mais l'autonomie

morale y est plus pranclc; avec l'iiulépendance çroU la responsabilité, avec la responsabililé Ténergio. Nullo aiilorilé, nulle (lirection lie vitMuionl tic l'oxli-tiour entraver l'action du princi[)e intérieur. Voilà pourquoi je dis de Rousseau que la puissance de son sens moral révèle ses'hérédités protestantes.

On l'a nié, ce sens moral de Jean-Jacques : et l'on a eu beau jeu à le nier. Ni les fautes, ni les hontes, ni le crime même n'ont manqué à cette vie. M. Faguet a pu dire qu'il s'était élevé sur le lard à la moralité. Mais qui donc l'y a élevé? Ce n'est pas l'éducation paternelle. Serait-ce Mme de Warens? Seraient-ce les catéchistes de métier de l'hospice de Turin? Ils baptisaient, et ne s'inquiétaient pas de rèjjjénércr. A quelle influence Rousseau a-t-il été soumis, qui l'ait tiré de ses turpitudes, qui lui ait doimé la conscience, qui l'ait élevé entin à la moralité? On n'en voit pas. Il s'est refait lui-même et tout seul.

Ainsi, voilà un homme qui, contre le train ordinaire des choses, se soustrait à la tyrannie du fait, de l'habitude, que la vie a poussé dans l'immoralité et qui aboutit à la moralité, qui devrait" être perdu sans ressource, s'engager à fond dans le mal, et qui se sauve, au contraire, et s'améliore. K-etle création de la moralité, en soi et par soi, ne saurait s'c^pliiiuer que par la puissance de rin.tinct moral intérieur, faussé d'abord ou amorti, et que les fautes mêmes, au lieu de l'oblitérer davantage, réveillent avec intensité. Il y a bien de l'orgueil dans le mot fameux : « Qu'un seul dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là >». Il y a du vrai pourtant aussi : il a fallu que Rousseau fût supérieurement moral, pour n'avoir pas mal fini, après ses commencements. Il avait le droit, après ses propres expériences, de chanter ses hymnes à la conscience et à la liberté, par lesquelles il s'était relevé.

Tandis que toute la morale se réduisait pour les autres au» vertus de bienfaisance et d'humanité, "Jean-Jacques eut le sentiment profond de la perfection ou de la dégradation intime de l'être : il prêcha les vertus personnelles, l'âpre poursuite de la pureté, de la bonté, de la beauté intérieures, indépendamment du service et de l'utililé d'autrui. Ainsi est restaurée la vie intérieure avec ses durs efforts et ses austères joies. C'est là qu'est l'originilité et la grandeur de sa morale. Kt voilà ce qui la différencie de la morale phi losophique, ce qui lui donne un caractère hautement religieux. Lni cause et la fin de ce travail par le(|uel l'être s'embellit au dedans, c'est Dieu, le Dieu qui juge et récompense. Ce Dieu devient le ressort de la moralité : Julie, mariée à l'homme qu'elle n'aime pas, humiliée, désespérée, commence l'ouvre de son renouvellement en présence de Dieu, devant « l'œil éternel qui voit tout )>.

Enfin la moralité et la religiosité des nations j)rote^tante9

font encore sentir leur action dans la façon dont Rousseau a peint \ la vie de raniilie, les occupations domesliquos. Il a répandu sur \ iCs vulgaires détails du ménage une gravité, une beauté, une dignité qui nous saisissent. L'ardente intensité de la vie intérieure ne laisse rien d'indilTérent : Tâme sérieuse se verse tout entière dans les moindres de ses actions, les lelève par une haute pensée de devoir ou d'affection. Klle n'oublie jamais qu'elle agit devant « Tteil éternel qui voit tout». Ajoutons k celle disposition la sensi- 1 bittté débonlanle de Uousseau : pour elle, (oui prend un sons, tout ( acquieit do la valeur; toutes Ips bagatelles ou les vulgarités de la vie domestique et des rapports familiers deviennent la représenlaliou symbolique du drame pathétique qui se joue en son cœur. Et ai[isi un jupon de flanelle que lui-envoie Mme d'Épinay devient un événement dans sa vie, par le retentissement de ce petit fait jusqu'au.^ prolondours de son être moral

Nous tenons donc, les causes déterminantes de la doctrine de Rousseau, du caractère surtout et des propriétés de cette doctrine : elles se résument dans le tempérament sentimental et dans l'indé- ^ lébile proleslanlisme de l'homme. Essayons maintenant de juger' sommairement celte doctrine

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