‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 303 sur 504 · PORTÉE DE LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

PORTÉE DE LA DOCTRINE

On dit communément que cette doctrine est fondée sur des postulats non nécessaires, qu'elle est souvent sophistique en ses enchaînements, outrée ou fausse en ses conséquences . Et l'on a, si l'on veut, raison de le dire. Il n'est pas difïicile de demander de quel droit R-nisseau affirme la bonté originelle de l'homme dans l'état de nature : cependant, à bien prendre les choses, cette bonté dont il parle esta peu près celle de l'orang, qui ne capitalise pas des revenus, qui ne fait pas travailler d'autres orangs, ne les affame pas, et ne leur fait pas communément la guerre.

Permis aussi de discuter, si tout le mal qui est dans le monde est imputable <à la société. La société n'est-elle pas un fait naturel, donc bonne si la nature est bonne? et la société n'a-t-elle pas été îondée pour remédier à des maux déjà existants? Mais Rousseau ne contredirait pas ces objections.

L'aliénation totale de l'individu pai' le contrat social est dure à accorder, et nous aimons mieux nous rei)réscnter que l'individu aliène le moins possible de sa liberté, et ce qu'il faut seulement pour que la société fasse sa fonction. Ce n'est pas un axiome non plus que la propriété soit la pierre angulaire de la société, et la

cause de loiil le mal : ni la vérité théorique, ni rcfficucilé pratique du socialir-nie ou du communisme, ne sont incontestables.

A prendre le premier discours à la lettre, il parait douteux que les lettres et les arts soient des agents de corruption; et la lettie à Dalembert provoque bien des objections, soit dans ses conclusions ffénérales, soit dans ses jugements particuliers, comme lorsque Molière est convaincu d'avoir rendu la vertu ridicule par le personnage d'Alccstc. Et si Rousseau a été dans l'ensemble un éloquent défenseur de la morale, on peut trouver que, dans la NouvéMe Ih'loïse, et dans les Confessions, il décerne parfois bien singulièrement des brevets de vertu, ou qu'il appelle de ce nom des actes que nous appellerions de noms contraires.

Pour l'Emile, enfin, on sait que d'objections il a soulevées, et l'on n'a qu'à lire les lettres très suggestives du spirituel allé Galiani pour se l'aire une idée des obstacles où se heurte la théorie de Jean-Jacques : si Vinyioccnce originelle n'est pas une vérité, l'éducation négative est une absurdité. Le refus d'employer les livres, la suppression de l'autorité paternelle et de l'idée du devoir, la conservation de l'ignorance jusqu'aux douze ans de l'élève, comme si l'intelligence pouvait se fortifier sans s'exercer, et comme si elle ne se remplissait pas d'erreurs lorsqu'on n'y fait pas entrer la vérité : tout cela choquait Galiani, et peut choquer encore de bons esprits. Mais surtout, disait Galiani, l'Emile est faux parce qu'il ne prépare pas à la vie : qu'est-ce que la vie? effort et ennui. Peiner au lieu de jouir, et peiner, non à son heure, mais à l'heure qu'il plaît à autrui, ou au hasard, voilà la vie. L'éducation doit donc nous habituer à faire ce qui nous ennuie, au moment où il nous e.muie le plus. Il y a bien du vrai dans cette piquante contradiction. Nous pourrions y ajouter la considération de l'héiédité : réelle peut-être à l'origine, l'innocence naturelle est disparue aujourd'hui; la corruption des pères se prolonge dans les enfants; et l'éducation doit être positive, par la substitution de motifs moraux aux instincts dépravés, et par la création d'habitudes vertueuses qui contre-balancent les impulsions vicieuses.

Tout cela, et bien d'autres choses, peut être dit à Rousseau. Je suis pourtant plus frappé de tout ce qu'il y à d'excellent, de pro- 'foiid, de vrai dans son (uuvre, de ce qu'elle garde surtout de vivant, d'actuel, qui intéresse nos âmes jusqu'au fond. Voltaire nous touche moins à fond : il regarde le passé, qu'il combat, et nous avons à faire effort pour lui rendre la justice qu'il mérite.'

1. Ju soutuis ainsi il y a quinze aiiM .l'ni moias do peine aujourd'hui à rendre jublico à Vollairo l-'orine cl lond, il me convujil iiiieux. Ju ne dmiiunt' ii>;u d ailleurs U.' ma syin|ialliic el de mon admiralion |i.ii]r Kuii^suau. Il n esl pas Déccssaire que leur guerre ee continue dans nos eepriu [II' éd)

Iloiisseaii est de notre temps; et il est probable que bien des générations encore auront de lui le même sentiment.

Je ne m'arrête guère à l'objection souvent répétée que les théories de Rousseau n'ont jamais été réalisées et ne sont pas réalisables. Il le sait, et il l'a dit souvent : qu'il ne prétend pas représenter ce qui est ou a été, mais, d'une part, ce qui a pu être et seul explique ce qui est ; d'autre part, ce qui doit être. Kn un mot, il se tient dans la spéculation, et il construit un idéal absolu. Il n'y a pas à s'étonner que cet idéal n'ait jamais passé et ne puissel encore passer tel quel dans le monde des réalités. L'essentiel est' que cet idéal jamais atteint contienne assez de vérité et de vertu pour améliorer notre pauvre présent.

Je ne ferai pas honneur à Jean-Jacques de ses idées évolutionnistes. Ces réllexions saisissantes « sur la manière dont le laps de temps compense le peu de vraisemblance des événements, sur la puissance surprenante de causes très légères, lorsqu'elles agissent sans relâche * », il faut en rendre l'honneur à Buffon, lu intelligemment. Mais Rousseau a hardiment, fermement appliqué le principe évolutionniste à l'histoire des sociétés. 11 a cru au proj^rès; mais il a dissocié ces deux idées de progrès et de changement, trop' souvent liées par ses contemporains : il a en sorahie travaillé pour substituer à la foi au progrès continu la notion de l'évolution continue, pouvant éloigner l'humanité de son idéal pendant d'immenses périodes de durée, pouvant ensuite l'orienter vers lui par l'entrée en jeu d'une force nouvelle antérieurement inactive. Il a hardiment fait sortir l'humanité de l'animalité par une lente évolution : c'est lui, non pas Darwin, qu'on peut accuser d'avoir fait descendre l'homme du singe; et quand on saisit sa vraie pensée, on s'aperçoit qu'il n'exclut pas du tout de notre histoire « l'homme loup pour l'homme », la brute féroce et avide de Hobbes; mais il n'y voit pas l'homme primitif : c'est l'homme déjà homme, apte et condamné à la société. Son homme de la nature se perd dans un lointain plus obscur : c'est le pur animal, tout à l'instinct, qui n'est pas féroce quand il est repu. La moralité est une acquisition de l'humanité, éloignée déjà de ses origines animales et hors d'état d'y retourner ; idée purement évolutionniste. Dans toutes ces hypothèses, jadis paradoxales, il y a pour nous plus à réfléchir qu'à mépriser.

Il n'y a, quoi qu'on en dise, rien de sophistique à faire sortir le socialisme de l'individualisme, et il n'y a aucune contradiction entre le Contrat social et le tempérament de Rousseau. Au contraire, historiquement et logiquement, l'enchaînement est réel et

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