‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 33 sur 504 · CHRÉTIEN DE THOYES · texte numérisé non relu

CHRÉTIEN DE THOYES

Tous ces poèmes tournent autour d'Arthur, le roi toujours pleuré, et toujours espéré, dont les Bretons, dans l'énergique persistance de leur sentiment national, ont fait le symbolique représentant de la fortune de leur race. Mais Arthur n'a plus rien du chef celtique que les fées ont emporté dans l'île d'Avallon : c'est un roi brillant, digne de prendre place entre Alexandre et Charlemagne, et dont la cour est le centre de toute politesse, un idéal séjour de fêtes somptueuses et de fines manières. II fait asseoir ses chevaliers à la table ronde, où il n'y a ni premier ni dernier : et retenu, comme un autre grand et galant roi, par sa grandeur, il les laisse remplir tous les poèmes de leur vrJillance et de leurs faits

merveilleux. De sa cour partent d'abord, à sa cour revienueiit enfin les clierclieurs d'aventures : il est là pour leur donnei' congé, pouï leur souliiiiter la bienvenue, majestueux, gracieux, inerte.

Le plus fameux auteur, en ce genre, est Chrétien de Troyes ', ■]ui écrivait, comme je l'ai dit, à la cour de Cbampajine, dans la ..econde moitié du xii" siècle. Il versait, disait-on, « le beau français :; pleines mains ». Au resic, c'était un adroit faiseur sans conviction, sans gravité, qui ne se faisait pas scrupule, au besoin, de fabriquer des contrefaçons de légendes artliuriennes, pourvues de noms de fantaisie vaguement celtiques et de la plus invraisemblable géographie. 11 mit même en roman breton un conte oriental, dont la femme de Salomon était l'héroïne. Par lui, la matière bretonne prit un étrange tour. Ce Champenois avisé et content de vivre était l'homme le moins fait pour comprendre ce qu'il contait. Jamais esprit ne fut moins lyrique et moins épique, n'eut moins le don de sympathie et l'amour de la nature : mais surtout jamais esprit n'eut moins le sens du mythe et du mystère. Hien ne l'embarrasse : il clarifie tout, ne comprend rien, et rend tout inintelligible. Son positivisme lucide vide les merveilleux symboles du génie celtique de leur contenu, de leur sens profond extra-rationnel, et les réduit à de sèches réalités d'un net et capricieux dessin. Si bien que du mystérieux il fait de l'extravagant, et que sous sa plume le merveilleux devient purement formel, insignifiant, parlant absui'de. Ne lui demandez pas ce que c'est que ces pays d'où l'on ne revient pas, ces ponts tranchants comme l'épée, ces chevaliers qui emmènent les femmes ou les tilles, et retiennent tous ceux qui entrent en leurs châteaux, cette loi de ces étranges lieux, que si l'un une fois en sort, tout le monde en sort; ce sont terres féodales et coutumes singulières; s'il ne croit pas à leur réalité — comme il se peut faire, -- ce sont fictions pures, dont il s'amuse et nous veut amuser. Il ne songe pas un moment que derrière l'extérieure bizarrerie des faits il y ait une pensée vraie, un sentiment sérieux : il serait bien étonné si on lui disait qu'il nous a parlé de l'empire des morts, et de héros qui, comme Hercule et comme Urphée, ont été

liluc unde negant redire quemquam,

et forcé l'avare roi des morts à lâcher sa proie.

Pareillement, notre homiiie de Champagne ne croit pas uq instant aux bètes qui parlent, ni aux services et société commune

1. Éditions : W. FOrsler, Œuor. de Cli. de Tr. (le Chevatier au lion, Halle, 1887; Erec c( Énide, uouv, éd., IbVô). Le Homan de la Chareite. cd. Tarbé, Reims, 184^, iu-8.

des bêles et des hommes. Il dira pourtant, sans sourciller, mais d'un ton qui ôte toute envie d'y croire, l'aventure d'Yvain et du lion reconnaissant : comment, délivré du serpent qui lui mordait la queue, le brave animal s'attache au chevalier, l'assiste dans ' tous ses combats, et comment une fois le croyant mort, tout pieu rant, il prend entre ses grosses pattes l'épée de son bienfaiteur, et l'ait tous les préparatifs du suicide. Et tous les enchanfenienls, lit défendu, fontaine merveilleuse, géants, etc., tout cela fait l'eflet de la plus insipide féerie.

11 n'en pouvait guère élre autrement. Ce bourgeois de Troyes avait du talent : mais son talent était contraire à son sujet; il le dissolvait en le maniant. Il a le sens des réalités prochaines et visibles : il note d'un trait juste tout ce qui est dans son expérience ou conforme à son expérience. La plus fantastique et idéale légende, il la rapetisse, l'aplatit, y pique de petits détails communs et vrais, il la conte comme il ferait un fait divers de la vie champenoise, si bien qu'il en fait une prosaïque absurdité par le contraste criard de son impossibilité radicale et de ses circonstances minutieusement vulgaires.

Il triomphe, au contraire, partout où il s'agit de rendre quelque accident, quelque sentiment de la vie ordinaire. Il aura l'art de ménager l'inlérèt, dans un court épisode, d'engager, de conduire, de conclure le récit d'une aventure vraisemblable : il dira à merveille les émotions d'une demoiselle qui erre la nuit, sous la pluie, par les mauvais chemins, ne voyant pas les oreilles de son cheval, et invoquant tous les saints et saintes du paradis. Il ne lui arrive rien, que d'avoir froid et peur : et cette aventure si vraie en son insignifiance est finement détaillée; un romancier de nos jours ne ferait pas mieux. Il excellera aussi à noter des sentiments communs : il fera plaindre une veuve en quelques mots simples et touchants. Mais je ne sais rien de plus curieux que la lamentation des trois cents demoiselles enfermées au château de Maie Aventure. Ces Captives du roi des morts deviennent de pauvres ouvrières qu'un patron avare exploite :

Toujours tisserons draps de soie.

Jamais n'en serons mieux vêtues :

Toujours serons pauvres et nues, VA toujours aurons faim et soif...

Nous avons du pain à grand'peine.

Peu le matin et le soir moins.., Mais notre travail enrichit Celui pour qui nous travaillons!

Des nuits veillons grande partie, Veillons tout le jour, pour gagnerl

r,8 LITTKRATURE IIKRHÏOLT ET CllKVALERKSOUE.

Cette triste mélopée ne sort-elle pas d'un vaste atelier de quelqoe industrieuse cité, plutôt que de la région mystérieuse « d'où nul n'échappe »?

Rii-n de plus positif aussi et de ])lus na'ivement saisi dans la réalité contemporaine que l'entrevue nocturne de Lancelot et de (Jpnièvre. Conclusion sinjïulièrement réaliste du plus romanesque et l'autaisiste amour! Le poète n'omet rien : qu' <i il ne luisait lune ni étoile », et qu' « en la maison n'avait lampe ni cliandclle allumée », que Lancelot entre au verger par une brèche de mur, vient sous la fenêtre de la reine, et là se tient « si bien qu'il ne tousse ni éternue », que la reine vient en « molt blanche chemise » sans cotte ni robe dessus, mais un court manteau sur ses épaules; qu'ils se saluent, etc. On dirait d'un fabliau qui conterait une aventure de 1-a veille.

En même temps, notre auteur aime à moraliser; il raisonne volontiers sur ce qu'il conte, analyse, épilogue, marivaude, débite une sentence, lâche parfois une épi^'ramme contre les dames : mais à l'ordinaire il les cajole, illes respecte. C'est pour elles qu'il écrit.

C'est pour leur plaire, et à tout le. beau monde, qu'il prodigue les détails de mcturs délicates, les peintures de la vie aristocratique. Entrées pompeuses de seigneurs par des rues jonchées ot tendues comme pour des processions de Eèle-Dieu, indications de mobiliers, de tentuies. mentions de larges et plantureux soupers, mais surtout bien ordonnés, courtoisement servis, avec eau pour laver les mains avant et après, meutions répétées des bains que prennent les chevaliers délicats ou amoureux, description de riches costumes, surtout de toilettes féminines, qui parfois prennent le pas sur la figure : tout ceci nous représente un romancier du grand monde, un Bourget du xii*^ siècle, très au courant des habitudes du hùjh life, et qui flatte par là son public.

Comme c'était le temps où, sous l'intluence de la poésie des troubadours, la vie féodale s'égayait dans les pays du Nord, où l'idéal chevaleresque s'ébauchait dans les grossiers esprits de nos belliqueux barons et de leurs épouses en proie au lourd ennui. Ciirétien de Troyes mit à la mode du jour la matière de Bretagne.

Il donna des avenlurca, insoucieux de l'incohérence et de l'extravagance, menant les Yvain, les Erec et les Lancelot de péril en péril, les jetant sans raison dans d'impossibles entreprises dont ils sortaient vainqueurs contre la raison. Enfin il réalisa dans sa plus précise et révollaulc forme le type du parfait chevalier, qui laisse pays et femme pour courir le mondi\ et par folle vaillance s'acquérir un fol honneur : le ressort, au fond, qui le meut, c'est la vanité. H veut du bruit, et fait du bruit.

LES i;U.MANS nURTOXS. . 59

Cependanl il ne serait pas parfaif, s'il n'élail. amoureux : mais ne songeons plus à Tristan, ni même aux tendres amoureux des !dis de M.irie de France Cet amour-là était trop fort, trop sérieux, irop profond. Le doux Chrétien ne comprend pas ces orages intimes. Très au fait des maximes ingénieuses et de la procédure ratlinée des troubailours, il réglemente, lui aussi, l'amour : il soumet la passion celtique à là courtoisie, et, n'y laissant point de désordre, il fixe les traits, les effets, les marques, les procédés de l'amour comme il faut. L'idéal de la galanterie chevaleresque, c'est Lancelot, et le roman de la Charrette en explique le code, rais en action et en exemples. L'amour dispense de toute raison, donne toute vertu, et peut tout l'impossible. Lancelot, amoureux de Genièvre, s'expose à l'infamie sur une charrette, défie trente-six ennemis, prend le chemin le plus périlleux et le plus court pour rejoindre sa dame, fait le lâche dans un tournoi parce qu'il plaît à sa dame. S'il a hésité une fois, c'est un crime, qui mérite la rigueur de la dame. Des cheveux de la bien-aimée, trouvés sur un peigne au bord d'une fontaine merveilleuse, le ravissent délicieusement : il les serre dévotement <( entre sa chemise et sa chair ». Tant qu'il n'a pas rejoint Genièvre, il va pensif, égaré, assoté,

Ne sait s'il est ou s'il n'est mie.

Ne sait où va, no sait d'où vient,

si sourd, si aveugle, qu'il faut qu'on l'assomme presque pour qu'il revienne à lui et comprenne qu'il y a bataille. L'amant ne vit pas hors de la présence de sa dame.

De là à éti'e fou, si elle est fâchée, il n'y a qu'un pas : et de fait, un amant courtois doit perdre le sens quand la dame courroucée ne le veut plus soufîrir. Ainsi fait Yvain, qui s'en va vivre au fond d'une forêt, nu, comme « un homme sauvage », n'ayant gardé qu'un instinct tout animal qui lui fait chercher sa nourriture.

Voilà le type idéal et convenu de l'amant : ce sont là les modèles sur lesquels il doit se régler. Toutefois notre Champenois est trop sensé, trop pratique, pour se payer seulement de cette monnaie. Tandis qu'il dresse ses figures d'amants selon les principes d'une galante et creuse rhétorique, le malin qu'il est y met plus d'âme qu'il ne semble : de l'àme, non, mais de la chair cl de l'esprit. Ue la passion celtique l'amour courtois garde ce caractère, qu'il tend au positif et ne se paie pas de lointaine adoration : si bien que, de la combinaison des deux éléments, va se dégager moins un galant chevalier qu'un gentilhomme galant. Et la dame, elle, n'est pas une Iris en l'air, un vaporeux fantôme orné d'idéales perfections : c'est un être faible, rusé, malin, vaia sur\,i,ut, enfin c'est

"J LlTTlJlATlUi-: IlKHOliji;!'. KT t.lIRVM.F.nF.SOL'R.

une femme, et c'est une Française. Sans y vouloir mettre malice, ^Chrétien do Troyes a esquissé parfois la charm.inle comédie de l'amour aux prises avec la vanité, et s il n'entend rien à la passion, il sait envilopper délicatement le sentiment sincère de naluiellç ^•éoqnotlorie. C'est une scène p.xijiiisc, dans le Chevalier mi Uod, que l'éveil de l'amour dans l'Ame d'une veuve èplorée; curiosité, éLjoïsmc, désir de plaire, fierté, sentiment des citnvenances, semblant de résistance et manège adroit pour se faire forcer la main, il se fait là dans un cœur de femme toiit un petit remue-ménage que le bon (llnétien a su noter : il y a un grain de Marivaux dans ce Cbampenois. Aussi lui sera-t-il beaucoup pardonné pour avoir écrit çà et l.i quelques vives pages, où le conteur de choses folles a montré quelque sens de la vie réelle et quelque intuition de ce qui se passe dans les âmes moyennes.

Il faut lui tenir compte aussi d'avoir enchanté son siècle, dont il réalisait toutes les aspirations et caressait tons les goûts. En même temps que l'image de cette vie plus « confortable », plus raffinée, plus luxueuse, dont ils sentaient le besoin, les hommes de la~nh du xii^~sTëcle trouvaient dans les romans de Chrétien les deux principes qui, selon l'idée au moins de leurs esprits et selon leur rêve intime, devaient être les principes directeurs de la vie aristocratique, l'honneur et l'amour : l'honneur, qui fait que l'individu consacre toutes ses énergies à décorer l'image qu'il offre de lui-même au public, l'amour qui, dépouillé de sa sauvage et anti-sociale exaltation, sera dominé, dirigé, employé par l'honneur de l'homme et la vanité de la femme.

Par là, la vie n'était qu'éclat et joie, fêtes pompeuses et doux commerces : quel contraste c'était, et quel charme, pour des hommes qui sortaient à peine du morne isolement de leurs donjons, où ils vivaient dans de mortelles inquiétudes, ou dans un ennui plus mortel encore! Mais pour la femme surtout, quel enivrement : servante plutôt qu'égale et compagne de son seigneur, elle se voyait brutalisée, traînée par les cheveux, dans les chansons de geste, et le mépris de la femme était comme un article de la perfection du héros féodal. Et maintenant elle était placée audessus, non à côté de l'homme, elle était adorée, servie, obéie : pour elle, pour la mériter ou pour lui plaire, les chevaliers entreprenaient leurs plus téméraires aventures. Le règne de la femme commençait. C'était le ciel qui s'ouvrait. Aussi de quelle passion les femmes devaient-elles lire ces romans de la Table Ronde! quelles splendides et ravissantes visions devaicnt-fls faire passer dans ces faibles cervelles troublées, et combien de pauvres lïovary purent-ils faire!

Mais il y eut des esprits sévères que bl£..-;i -cet idéal de vie trop

LES ROMANS ftRETONS. 61

mondaine et facile : de graves chrétiens qui protestèrent et trouvèrent dans la matière celtique même le moyen de protester contre la frivolilé des romans de la Table Ronde. Chrétien de Troyes avait commencé de raconter l'histoire do Pcrceval, qui est bien la plus étrairgé, invraisemblable, incohérente collection d'aventures qu'on puisse voir : tout y arrive sans raison ou contre raison. Or, un jour, Perceval voyait dans un château un roi blessé, une épéc sanglante, et un plat, ou Graal, : s'il avait demandé ce qu'étaient l'épée et le plat, le roi blessé était guéri — et nous saurions si Chrétien attachait un sens au.v fantastiques images qu'il nous présente. Par malheur, il ne termina pas son Percevais qui changea do caractère entre les mains des continuateurs.

Le bon Chrétien n'avait pas l'àme mystique, et n'était nullement symboliste. Après lui, au contraire, le sujet prit un caractère mystique et symbolique, qui alla toujours s'accentuant. Est-ce Chrétien qui ne comprenait pas la légende celtique? Sont-ce les écrivains postérieurs qui y mirent comme une âme chrétienne? Les éléments du symbole mystique, le roi Pêcheur, le roi blessé, la lance, l'épée, le plat, tout cela est certainement celtique : mais quand et par qui ces débris de mythes païens prirent-ils un sens chrétien? quand se fit la concentration qui les fixa autour de Perceval? 11 est difficile de le savoir, et c'est grande matière à disputes pour les érudits. Toujours est-il que chez les continuateurs de Chrétien l'incompréhensible Graal devient le vaisseau où fut recueilli le sang de Jésus-Christ. Le Graal a été aux mains de Joseph d'Arimathie, qui l'a apporté en Occident. Le roi Pêcheur, qui le garde, est de la race de Joseph, et, comme à Joseph jadis, le Graal apporte la nourriture au roi et à tous ceux qui sont avec lui.

Mais ce monstrueux Perceval auquel quatre ou cinq auteurs ont travaillé, est tout plein, dans ses 63 000 vers, de disparates et de contradictions. Un poète du commencement du xni'' siècle, Robert de Boron, coordonna toute la matière et la réduisit à peu près à l'unité, tout en y mêlant l'histoire de Merlin, fils du diable et serviteur de Dieu; mais surtout il en développa le sens religieux. Le Graal devenait le plat de la Cène, que Jésus Christ lui-même avait apporté à Joseph d'Arimathie dans la prison où les Juifs le tenaient : comraémoratif de l'institution de l'Eucharistie, il était doué de propriétés merveilleuses, comme celles de distinguer les pécheurs : ce Graal, porté en Angleterre, ne pouvait être trouvé que par un chevalier pur de tout péché, et qui accomplirait certaines actions impossibles à tout autre. Ce sera Perceval qui en deviendra le gardien : après sa mort, le Graal remontera au ciel.

Dans l'œuvre de Robert de Boron, dont on possède une partie, et dont l'autre est connue par des remaniements en prose,

Cù' LITTÉHATUHK lIKHUlijl H DHtVALKUl-.SUl.K.

l'amour ne joue plus de rôle : le « péché luxurieux » devient rineirarablc souillure qui disqualifie un à un les poursuivants du Graal. L'n autre narrateur, qui vers le nit-ine temps que Hobeit de Uoron. et sans doute sans le connaître, traitait la niiMii matière, montrait l'adultère Lanceiot et le léger Gauvaia s'épuisant en vains cfTorts, malgré leurs chevaleresques vertus, pour conquérir le précieux plat : cet honneur était réservé à l'impei-cable Perceval.

Plus austère encore et plus raidemonl ascétique était une Quêlc du saint Graal rédigée au xui*^ siècle : Perceval^ trop humain, cède ici la place à un certain Galaad qu'on donne pour lils à Lanceiot. Galaad, c'est le chevalier-vierue, idéale et abstraite ligure d'immaculée perfection, paieille à nue claire et sèche image de missel. Jamais plus hautaine conception dt- monastique chasteté n'a délié la faiblesse humaine. La femme, idole de la chevalerie mondaine, la femme qui donne et reçoit l'amour, est maudite et redoutée comme le moyen par où le péché est entré dans le monde : il ne lui sera pardonné qu'en faveur de la Vierge, mère de Dieu, si elle se garde pure comme elle. Plus sévère que Dieu et que l'Église, notre auteur n'absout même pas le mariage : et quand la quéle du Graal commence, quand tous les chevaliers de la Table ronde se mettent en route pour le chercher, un ermito défend à leurs femmes de les accompagner. La chasteté est le sceau, c'est l'essence même de la perfection chevaleresque '.

Ces romans de Graal inspirés du même esprit qui animait les grands ascètes et les ardents mystiques du xn» et du xui'^ siècle, étaient trop en contradiction avec les goûts, les désirs et les nécessités même de la société laïque, pour représenter autre chose (juc l'idéal exceptionnellement conçu par quelques âmes tourmentées. Peut-être amusércnl-ils le public plus qu'ils ne l'édifièrent, et y regarda-t-on les aventures plutôt que la morale : cette proscription de l'amour n'avait aucune chance de succès, et il faut peut-être venir à notre siècle incrédule et curieux pour que cette conception mystique soit pleinement comprise en son étrange et déraisonnable beauté. Je m'assure que pour les seigneurs, pour les dames du .Mil' et du XIV" siècle, le type accompli de chevalier demeura toujours Yvuin ou Lanceiot, plutôt que Perceval ou Galaad.

1. ÉdiUons : l'olvin, Perceval le Gallois, 0 vol.. Mons, 186C-1S7I : lluclicr, (V 6\ii;(f Graal, le Mans, 1S75 el suiv., 3 vol. ; Furnival. Sei/nt Gniiil, 2 vol., Londres, l^âl-C;! ; G. Paris fl J. Uliich, Merlin, 188G, 2 vol. — A consulter : A. Nuit, A7i«/ifs on tlir Icf/riKl of ttic lioh/ Grail, Londres. 1888; E. ^Vech?^le^, Uebcr die verscliiedi'neii HédakUoncn des Jloberl von liorron zugeschriebenen Graal-Lance\ot Cj/klus, Halle, 1805, in-8 Utoviania, t. XXV;.

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