SUCCÈS DE NOTRE LITTÉRATURE NARRATIVE
Telle est, en son ensemble, la littérature narrative que notre moyen âge créa pour la société aristocratique. Si, trop sensibles à la forme, trop épris de bon sens et de bon goût, nous sommes (entés de la juger bien sévèrement, il faut adoucir pourtant un peu notre justice, et songer que la prolixe médiocrité de nos trouvères et de nos conteurs a conqui§ le monde. L'Italie, l'AlletnagPî, les pays Scandinaves, nous empruntèrent la matière de ijos poèmes : jusqu'en Islande, on chanta Charlemagne et les exploits de ses pairs, et c'était en lisant le roman de Lancelot que les amants italiens immortalisés par Dante, que Paolo et Francesca échangeaient leurs âmes dans un baiser et apprenaient à pécher. La fière Espagne, qui avait le Cid, ne se résigna pas longtemps à chanter Roland, mais, pour le vaincre, elle créa à son image son fantastique Bernaldo del Carpio. Par toute la chrétienté enlhi , pendant le moyen âge, régnèrent les romans de France : et peut-être cette universelle popularité de notre littérature est-elle due en partie à quelques-uns des défauts que j'ai signalés plus haut. Peut-être plus profonds, plus passionnés, moins attachés aux faits sensibles et aux sentiments superficiels, nos écrivains eussent-ds été moins universellement compris, moins constamment goûtés. Moins médiocres, ils n'étaient plus aussi « moyens », aussi adaptés à la taille de tous les esprits. Qualités et défauts, tout en eux était « sociable », fait pour l'usage et le plaisir du plus grand nombre : tout destinait leurs œuvres à réussir, dans le monde autant qu'en France.
Une autre raison nous rend l'étude de cette littérature intéressante. Si les chefs-d'œuvie y sont bien rares, si la beauté presque toujours y manque, il faut songer à tout ce qui en est sorti. Les chansons de geste et les romans bretons sont, si j'ose dire, les deux souches jumelles qui ont porté quelques-uns des rameaux les plus féconds de notre littérature. D(i la narratiou épique, conçue encore comme la commémoration fidèle d'un passé héroïque, s'est détachée Vlnstoirc, et la matière de France ou de Bretagne, conçue comme une représentation agréable d'évéuenienls imaginaires, est devenue le roman.
Plus particulièrement les récits du cycle breton ont produit le
roman idéaliste, qui nous construit un monde conforme aux secrets
sentiments de notre cœur, puur nous consoler de l'injurieuse et
blessante réalité.
Enfin, plus immédiatement, trois chers-d'œuvre de ce qu'on
'>'«■ LlTTÉRATCUt: HÉROÏQUE KT CUEVALEHESQUE.
peut appeler la lilléralure iiiternalionale ou curopéenoe sont en relation directe avec la matière de nos épopées et de nos romans du moyen âge. liabelais, certainement, l'a connue, au moins par les derniers renumicnients en prose; son Garyanlua et son I'chtayrucl sont tout fileins de comiques réminiscences. L'Arjoste, comme le titre même de son Eolund fuvieux l'indique, n'a fait qu'une étincelante parodie, où rinvolorilaire extravagance de nos trouvères so transforme en boufl'onnerie consciente; et Cervantè§ écrit son Don Quichotte pour combattre les ravages que faisait dans de chaudes cervelles d'hidalyos la contagieuse clievalerie des Amadis, légitimes lils des Yvain et des Lancelol, plus fous que leurs pères, ainsi que le voulait la loi d'hérédité.