RUINE DE LA SOCIÉTÉ POLIE
La Révolution a fermé les salons. En suspendant pendant dix ou douze ans la vie mondaine, elle a soustrait la littérature aux conventions de pensée et aux élégances de diction que celle-ci imposait. Même lorsque les salons se rouvrirent et que la vie de société reprit son cours, jamais l'ancienne tyrannie du goût des gens du monde ne fut rétablie : même sous la Restauration, et à plus forte raison depuis, les plus célèbres salons n'eurent jamais qu'une influence très limitée. Alors que, depuis le xvii« siècle, le monde était comme le milieu naturel de l'espèce des écrivains, alors que les ouvrages devaient, pour réussir et vivre, lui être et destinés et adaptés, il arrivera rarement désormais que les écrivains les plus illustres, les plus à la mode même, soient des hommes du monde, et y prennent l'esprit, la couleur de leur œuvre. Cela aura pour premier et sensible elTet de reporter du dehors au dedans la règle, la loi de la création littéraire, de rendre l'écrivain dépendant de son seul tempérament, de son propre et personnel idéal : à moins — ce qui arrivera aussi — qu'à la tyrannie du monde ne se substitue la tyrannie des écoles, des ateliers, des sociétés professionnelles, imposant d'absolus mots d'ordre, d'exclusives formules, et décriant la concurrence. En tout cas, jamais depuis 1789 la littérature n'a reçu du public mondain ni impulsion ni direction. Et cela revient à dire que les femmes ont perdu leur empire presque deux fois séculaire. Je crois, en effet, qu'un des caractères généraux de la littérature qui s'est développée en ce siècle, orientée tantôt vers la science et tantôt vers l'art, c'est d'être une littérature d'hommes, faite surtout par et pour des hommes.
Avec le monde, la Révolution emporta le goût classique. Ce n'est pas parce que les collèges, comme les salons, furent fermés : on les rouvrit. Mais ce qui soutenait le goût classique, c'était le monde, une aristocratie de privilégiés si bien dispensée des spécialisations et des actions professionnelles qu'elle en regardait la marque comme disqualifiant l'honnête homme : alors l'éducation
pouvait n'avoir pour fin que l'ornement et le jeu de l'esprit. Mais la constitution démocratique de notre société a donné place à l'éducation scientifique, aux études techniques et spéciales, à côté, même au-dessus des lettres pures : le public qui juge les livres n'est plus homogène, et surtout, en dépit de nos programmes d'instruction, ne renferme qu'un bien petit nombre d'esprits qui aient réellement reçu leur forme de l'antiquité. I/imitation classique des œuvres grecques ou iatiiieri n'a plus de raison d'être : un écrivain perdrait son temps à se donner des mérites que presque persoiuie ne sentirait.
La Révolution produisit d'abord un avilissement inouï de la littérature. Les œuvres où se continuait la précédente époque nous apparaissent noyées au milieu du fatras, des platitudes, des grossièretés, des violences sans caractère et sans décence, par où toute sorte d'écrîvassiers flattèrent les passions du peuple, et les entretinrent honteusement sous prétexte" de se mettre à sa portée. Je parle surtout du théâtre, plus asservi que tous les genres proprement littéraires à toutes les modes, à tous les états passagers de l'opinion. Lorsqu'un nouvel ordre s'établit, la littérature n'est plus tout à fait au point où elle était en 1789 : plus affranchie du goût mondain, de l'esprit, de l'analyse, de la finesse piquante, moins intelligente, elle s'est vidée de pensée en harmonisant ses formes. Le mouvement des idéesei^des^passions politiques, l'imitation prétentieuse et sincère de la fermeté Spartiate, de"" l'héroïsme romain, ont renforcé le courant artistique qui, dès le temps de Louis XVI, ramenait le goût antique dans la peinture comme dans les lettres. Malheureusement il semble qu'on ait seulement changé de joug : la délicatesse mondaine était au moins une forme d'esprit nationale, au lieu que l'élégance antique de la littérature du premier Empire n'est qu'un froid pastiche, une inintelligente copie de formes étrangères. Au reste, c'était bien là la littérature que pouvait encourager une autorité despotique, défiante de toute pensée indépendante, et de la pensée elle-même en son essence.