LE J0URN.4LISME; CAMILLE DESMOULLNS
Le second fait, c'est l'avènement du journahsme. Il y avait eu antérieurement des journaux ' : la puissance du journalisme date
1. Voici, par exemple, comment, en 1769, la France lilléraire établit la liste des « journalistes et auteurs d'écrits périodiques » : Gazette de France, MM. l'abbé Arnaud et Suard. — Jouhnal des savants, une société de Gens de lettres. — Meh-
de la Hévolution. C'est donc ici qu'il faut rechercher de quelle façon l'étonnant développement de la presse en notre siècle a pu affecter la littérature. Je ne prétends pas juger le journalisme en lui-môme. Je ne l'envisage que dans son rapport à mon sujet.
Il se peut que dans les inalières d'ordre politique ou social, le journal soit l'expression de l'opinion publique : en littérature, comme en art, comme en fait de finances et dans toute matière trop spéciale pour qu'une opinion générale se forme spontanément, les journaux sont les guides de l'opinion, les porte-parole des écoles, les agents de la réclame esthétique ou commerciale. C'est par leur intermédiaire que les professionnels agissent sur le public. On a beau dire qu'il est impossible de persuader à un individu qu'il a du plaisir quand il n'en a pas : c'est possible; mais il n'est pas du tout impossible de lui persuader qu'il faut avoir du plaisir, sous peine d'être un imbécile. Et il est très facile de lui persuader qu'il doit lire ce livre, voir cette pièce, de l'induire à connaître, et surtout à ignorer. Combien y a-t-il de gens qui, réellement, ne font pas dépendre leur plaisir ou leur désir de la mode : et la mode, à qui la demandent-ils? à leur journal. Le journal est le véritable héritier de la puissance des salons, pour la direction du goût littéraire.
Voici un second et plus grave effet de la même cause : le journal périodique, quotidien surtout, a singulièrement développé la légèreté, la curiosité du public; il l'entretient dans un état d'excitation, de fièvre; en lui présentant toujours du nouveau, il le rend plus avide de nouyeaaitÊfc,Il tire constamment l'àme et l'esprit au dehors ; il ne laisse pas l'homme rentrer en lui-même, élaborer une lente et solide pensée. Il se lit vite, et il déshabitue des lectures qui exigent l'attention. C'est un fait que les subtils écrivains, les graves penseurs, sont illisibles dans un journal les uns nous impatientent et les autres nous fatiguent. Mais le journal, dit-on, s'est adapté au public, voilà tout. Voilà tout, en effet, et qui ne
cunE DE France, M. de la Place {addition : pour le Mercure, mettez M. Lacombe, libraire, avec une société- de Gen3 de lettres, au lieu de M . de la Place. Le même M. Lacombe fait l' Avant-Coureur). — Jouhnal de Trévoux, MM. l'abbé Aubert et Caslillon. — Journal de Verdun, M. Bonamy. — Journal économique, une société de Gens de lettres. — Petites Affiches gE Paris, M. l'abbé Aubert. — Petites Affiches DE province, M. de Querlon. — Année littéraire, M. Fiéron. — Journal de médecine, m. Roux. — Journal encyclopédique, MM. Rouspenu. Castillon, à Paris, et Caslillon, à Bouillon, les deux frères. — Journal du commerce. M. (N). — Gazette du commerce, M. (N). — Gazette comestible, M. (N). — Avant- Coureur, M. de Lacombe. — Journal des dames, MM. Mathon do la Cour et Sautreau. — Journal ecclésiastique, M. l'abbé Dinouard. — Aucun de ces journaux n'était quotidien. La Gazelle de France était hebdomadaire, le Mercure mensuel. — A oonsulter : E. Hatin, Histoire de la presse française, 1859-61, 8 vol. in-8; Biblioyraphie hist. et crit. de la pr, française, 1866, in-8.
sait que, si le besoin crée l'organe, l'organe fixe et développe le besoin? Le journalisme nourrit les défauts dont il est né.
L'essence du journalisme, tel qu'on le comprend de plus en plus, c'est l'inlormation exacte, précise, particulière. Et, par suite, la littérature est condamnée à s'engager dans la voie du réalisme et de la brutalité. Imaginez Bajazet venant au lendemain de la publication qu'un journal aurait faite des circonstances de la mort du vrai Bajazet : la pièce de Racine n'était plus possible. L'écrivain, pour ne point donner une impression plus faible que le fait réel, est astreint à la reproduction des circonstances, accidents, qui entourent et déterminent le fait; il est poussé vers le réalisme extérieur Et enfin, il lui faut égaler la violence de ses effets à— la violence des événements réels. Même quand la littérature ne . répète pas une réalité particulière, elle n'est pas plus libre. Les comptes rendus des tribunaux, les faits divers assouvissent chaque jour et entretiennent en nous un besoin d'émotions et de sensations brutales : tout ce qu'on craignait jadis de montrer dans les livres ou sur la scène, s'étale là; et la littérature serait vite insipide à nos palais, si elle ne- nous offrait le ragoût auquel les journaux nous ont habituésTDe plus, celte exhibition de la réalité brute, non déformée ni préparée par l'art, telle que l'offrent les reporters, a été pour quelque chose dans le souci de moins en moins grand que le public pendant longtemps a semblé prendre des formes d'art. Même aujourd'hui, l'art qu'on aime est un art si simple, si naturel, si éloigné d'être un artifice ou une tricherie, qu'il ne peut convenir qu'à un public exercé à dégager lui-même ses sensations esthétiques de la matière brute: si les journaux ont contribué à nous amener là, leur action cette fois a été bienfaisante.-
En troisième lieu, le journalisme a l'inconvénient de dévorer une foule d'esprits, les plus agiles souvent et les plus ouverts, auxquels il offre une carrière en apparence facile et séduisante. Il fait une effroyable consommation de talents, qui pourraient s'employer à des œuvres durables. Comme il habitue le public à lire vite, le journal oblige l'auteur à écrire vite. La pire erreur, en un sens, que puisse commettre un homme de lettres, c'est de prendre un métier qui le condamne à 1' « écriture ». Mieux vaudrait, comme Spinoza, polir des verres de lunettes : au moins, cela laisse l'esprit intact, et il gagne même au repos. '
Je ne puis faire l'histoire du journalisme : ce n'est pas par le détail qu'elle intéresse la littérature, et je signalerai en leur lieu les noms à retenir. Pour la période révolutionnaire et impériale, il faut s'arrêter surtout à la Décade philosophique, fondée en floréal an II : elle est l'organe des « idéologues », admirateurs et continuateurs de Locke et de Gondillac, de Condorcet et de Volney,
8r.8 LA HTTKRATURK PENDANT LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE.
apôtres de la perfectibilité de la raison humaine. Mais les rédacteurs sont des esprits curieux, très au courant du mouvemenl scicntilique ou littéraire, en France et à l'étianf^'er. Par la Décwle se propageront le goût et la connaissance des littératures anglaise et allemande relie entretient ses lecteurs d'Youiig, Gibbon, Ossian, de Gœthe, Schiller, Kotzebue, Wieland. Elle leur parle d'AHleri, elle leur présente Melendez Valdez. Et ainsi ce journal aura sa part d'influence dans la formation du courant romantique, qui apportera un goût si contraire à ceux de ses rédacteurs ordinaires. Le Journal des Débats, créé en 1789, prit un grand développement à partir de 1799, où il passa aux mains des Bertin; il fit une large place h la littérature, et là, comme en politique, il représenta surtout les opinions, le goût, les aspirations de la classe bourgeoise. Il fut libéral et classique.
Certains journalistes apportèrent dans leur besogne de belles (jualités littéraires. Ce sont d'abord quelques survivants de l'ancienne société et de la philosophie encyclopédique, qui écrivent en général dans les feuilles contre-révolutionnaires : Suard, Rivarol, Jiallet du Pan ' surtout, qui a plus de pensée sous sa forme nette el mordante. André Chénier écrivit au Journal de Paris des articles vigoureux, où l'on voit qu'à ses dons de poète il unissait une réelle puissance oratoii'e. Mais le talent original et personnel qui appartient uniquement au journalisme révolutiomiaire et qui le représente dans la mémoire du public, c'est Camille Desmoulins -.
CejournaUste était né écrivain. Ses Révolutions de France et de Brubant, son Histoire des Brissotins, son Vieux Cordetier^ ses lettres offrent un intérêt littéraire qu'on trou/e rarement parmi les écritures de ce temps-là. Cela vaut par l'ironie acérée, par la netteté des formules dans le décousu du développement et l'incertitude de la pensée générale, par l'esprit qui revêt la violence, par un accent de passion sincère où la déclamation emphatique et les souvenirs classiques mettent seulement la date.
t. J.-B.-S. Suard (1T33-1817), journaliste, censeur dramatique, académicien en 1714 proscrit au 18 Fructidor, revint à Paris après le 18 Brumaire. — A. Rivarol (1753- 1801) se fit connaître par son Discows sur l'Universalité de la langue française (178i). Il combattit la Kévoltilion dans lo Journal politique national et dans les Actes des apôtres. Cf. A. Lebreton, Rixmrol, sa vie, ses idées, son talent, Paris, 1896, in-8. — , J. Mallet du Pan (17-49-1800), Genevois, collabora au Mercure de Panckouoke. 11 était royaliste constitutionnel. 11 émigra après le 10 août 1792. Mémoires et correspondance pour servir à l'histoire de la Révolution française ; pubX. p. A. Sayous, 1851, 2 vol. in-8.
2. C. Desmoulins (1760-1794), né à Guise, fit son droit, prit une part active aux mouvements populaires de la Révolution, se fil journaliste, fut élu député de Paris à la Convention, et devint secrétaire général de Danton, ministre de la justice. Il fut (juilloliné le 5 avril 1794, avec Danton el ses amis. — (ouvres, 1828, 2 vol. in-8. Correspondance inédite, in-8, 1836,
Tous ces écrits sont dos documents d'histoire : mais le plus iDslructiCdocument, historique et humain tout à la Fois, est celui aun fournit le propre tempérament de l'écrivain. Camille Uesmoulins est une nature généreuse, sensible, aimante, une vraie nature de femme par la tendresse, que la passion politique a pu rendre violente et féroce jusqu'à applaudir aux pires excès, à réclamer les plus cruelles vengeances : une âme avide de bonheur, d'affection, de vie, affolée par la peur et les approches de la mort. Je ne sais pas de lecture plus poignante que les lettres écrites de la prison du Luxembourg : ni romancier, ni poète n'ont jamais noté plus minutieusement, plus énergiquement toutes les convulsions, les tumultueuses angoisses, imprécations, effusions, affectations do courage, espérances folles, forcenés désespoirs, révoltes de tout l'être contre le néant entrevu, tout ce qui compose le terrible drame des derniers jours d'un condamné. Ces pages sont uniques dans notre littérature.
L'éloquence au xviii" siècle : écrite, plutôt que parlée. — 1. L'éloquence révolutionnaire, défauts que la litlérature lui communique dès sa naissance. — 2. .Mirabeau : caractère, idées, éloquence. — 3. Autres orateurs de la Constituante : Barnave. Orateurs de la Législative : Vergniaud. Orateurs de la Convention : Danton. — 4. Napoléon : son goût et son imagination.
Il n'y a pas eu lieu pour nous de consacrer une étude parliculièro aux œuvres oratoires du xvni' siècle. Il n'y a plus d'éloquence religieuse après Massillon, du moins dans l'Église catholique : car lorsque Rousseau parle sur la Providence et la conscience, sur la religion et sur la morale, nous avons reconnu dans sa parole une inspiration protestante; notre grand orateur philosophique est un prêcheur de Genève. L'éloquence judiciaire est bien médiocre encore, bien verbeuse, bien prétentieuse, reflet tantôt pâle et tantôt criard des styles et des idées dont la littérature enivrait le public : et plutôt que de feuilleter les mémoires d'ÉIie de Beaumont, de Linguet, de Loyseau de Mauléon, des avocats de métier, on fera mieux de relire ce que Voltaire écrivit pour les Calas et ses autres protégés, ou les M(*moires de Beaumarchais, et les mémoires ou plaidoyers de Mirabeau dans le procès en séparation qu'il soutint contre sa femme : les écrits de ces avocats d'occasion sont les vrais chefs-d'œuvre de l'éloquence judiciaire.
L'éloquence politique n'existe pas encore : les institutions ne lui font point de place. Cependant, comme aux deux siècles précédents, les agitations parlementaires font parfois appel ou donnent issue aux facultés oratoires des magistrats : dans les querelles religieuses de la première moitié du siècle, on distingue l'àpre fermeté du janséniste abbé Pucelle, dans les luttes du Parlement contre la cour et les ministres qui précèdent la Révolution, les fougueux emportements de Duval d'Epréménil. Mais cela est bien
peu de chose. La véritable éloquence politique de ce temps doit se chercher dans les écrits : dans tous ces petits libelles par lesquels Voltaire, par exemple, excite l'opinion publitiue, dans toutes ces déclarations virulentes que, sous un titre ou sous un autre, Rousseau, Diderot, Raynal lancent contre les institutions de l'ancien réfjime. Et dans les lettres qui furent écrites depuis 17G0 il serait facile de noter toute sorte de commencements, comme des poussées et des jets d'éloquence politique, même chez des femmes. A mesure que la Révolution approche, l'intérêt passionné qu'on prend aux affaires publiques, aux principes, aux réformes, fait éclore de toutes parts, dans toutes les sociétés, des facultés oratoires qui se dépensent dans les conversations et dans les correspondances. '
On peut rattacher encore à l'éloquence politique ce que l'on pourrait appeler l'éloquence administialive : les discours, les rapports, par lesquels des avocats généraux ou présidents de Parlement, des intendants, des ministres indiquent des abus, tracent des plans de gouvernement, s'associent selon le caractère de leurs emplois à la direction des affaires publiques. La Chalotais, dans son Essai d'éducation nationale, Servan, dans son Discours sur l'administration de la justice criminelle, mais surtout Turgot, dans son admirable lettre au roi, qui est ce que sont les déclarations ministérielles de notre république parlementaire, nous oITriraient les modèles du genre.
Mais enfin nous ne pouvons nous arrêter à toutes ces promesses, germes, équivalents de l'éloquence politique. L'année 1789 arrive, et nous apporte les institutions nécessaires au. développement de cette éloquence : et c'est un des faits considérables de l'histoire littéraire du temps.