l'éloquence révolutionnaire
L'éloquence révolutionnaire occupe un espace de dix aimées (1789-1799) : dans toutes les assemblées qui se succèdent, dans les Étals Généraux devenus bientôt Assemblée constituante (1789-1791), dans l'Assemblée législative (1791-1792), dans la Convention (1792-1795), partout, sauf dans les deux Conseils juxtaposés des Anciens et des Cinq-Cents (1795-1799), elle est représentée par de brillants et vigoureux talents. Dans les plus mémorables journées des luttes parlementaires, elle fait sentir sa domination : elle force les convictions qui résistent, elle fait reculer les haines qui menacent, elle donne même parfois d'éclatants triomphes à ceux qui étaient montés à la tribune suspects, accusés et déjà plus
Sh-i LA LlTTKKATl KE l'HNDANT LA HEVOLL'TKJN KT L KMl'lKK.
qu'à demi proscrits. -Mais elle se lie trop iiitimemenl à notre histoire politique, et l'on ne pourrait exposer les facultés oratoires des Constituants, des Girondins, des Montagnards, sans raconter toute la Révolution.
Car le véritable intérêt des monuments de l'éloquence révolutionnaire est dans le terrible drame dont on suit jour à jour pour ainsi dire les péripéties : drame national, où s'explique une des grandes crises qu'ait traversées notre pays, drame individuel, où des caractères énergiques détendent à chaque instant leur autorité, leur honneur, leur vie. Tout cela est d'un intérêt brûlant. Mais, séparée des faits de l'histoire, saisie seulement dans ses formes littéraires, l'éloquence révolutionnaire perd singulièrement de sa valeur. D'abord, à mesure que Ton avance, les polémiques personnelles et les rivalités de parti y tiennent plus de place; les passions qui se donnent cours sont intenses, mais communes et sans finesse; le spectacle n'en est pas très nécessaire à notre éducation psychologique. En second lieu, les discours de la période révolutionnaire n'apportent pas un bien grand nombre d'idées originales ou de théories neuves : qui connaît Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau, l'Encyclopédie, n'a pas grand'chose à recueillir des orateurs; ils répètent ce que les philosophes ont écrit.
Et enfin, ils le répètent moins bien : le malheur de l'éloquence révolutionnaire est que sa puissante expansion coïncide avec une période d'affaiblissement littéraire. De là la générale médiocrité des formes oratoires. La langue est molle, pâteuse, diffuse, elle se défait jusque chez les plus vigoureux orateurs; le vocabulaire n'est pas pur, et je ne parle pas des néologismes nécessaires, des noms d'institutions ou d'opinions nouvelles, des abréviations pratiques du jargon politique : je parle de l'emploi des termes courants et communs de la langue française. Un Mirabeau parle de citoyens peu moyennes, d'idées subvei'ties, de gens qui se roiUinent; un Vergniaud nous entretient de la répulsion des ennemis, pour faire entendre qu'il faut les repousser. Les pires défauts de la littérature philosophique ont pas-sé à nos orateurs : les grands mots vagues, les formules abstraites, les déclamations ronflantes, la sentimentalité débordante; ils nous apparaissent comme de mauvais copistes de Diderot et de Rousseau. Un faux goût d'antiquité décore les discours de toute sorte d'ornements mythologiques, grecs, romains; on n'entend plus retentir que les noms de Caliliua, de Marins, de Lysandre, de Thémistocle. Une détestable rhétorique semble apporter des collèges à la tribune tout l'arsenal des métaphores, comparaisons, allusions, citations qui servaient depuis deux siècles aux discours latins des écoliers. En général aussi, le dédain superbe des faits que nous avons remarqué dans
\& philosophie du xviii« siècle, se retrouve chez nos orateurs : ils les écartent de leurs discours, ils construisent a priori, posent des principf'S et tirent des conséquences; le solide soutien des faits manque à leurs vastes compositions.
Si bien que, littérairement, noire éloquence politique manque son entrée : elle revêt précisément les formes qui vont mourir. Elle s'embarrasse à ses débuts des traditions qui peuvent le plus la gêner. Plus simple, plus naturelle, elle aurait été plus près du véritable art, elle eût plus facilement rencontré les fornus qui ne passent pas. Elle se fût aussi plus facilement détachée de l'histoire : telle qu'elle est, elle a besoin d'être encadrée dans les circonstances, rapportée aux actions et aux intérêts qui lui ont donné lieu. Par là seulement elle redevient vivante. Réduite par le goût du temps à tendre vers la noblesse et l'élégance, elle est moins expressive que la réalité brute, qu'elle enveloppe de verbiage et délaye dans le lieu commun. En un mot, elle n'est pas du tout l'équivalent littéraire des caractères et des faits de la Révolution.
On comprendra donc que nous nous contentions d'esquisser rapidement les physionomies des principaux orateurs qui se distinguèrent du commun : à la Constituante, iMirabeau et Barnave; à la Législative et à la Convention, Vergniaud; à la Convention, Danton et Robespierre. Aux Cinq-Cents, nous n'aurions à nommer que deux débutants, Royer-Collard et Camille Jordan, que le 18 Brumaire mit brutalement en disponibilité, et qui se retrouveront quinze ans plus tard parmi les orateurs de la Restauration '.