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MIRABEAU

Le comte de .Mirabeau ^ sortait d'une forte et fière race. Ces Riquetti, transplantés de Florence en France au xiii* siècle,

1. k consulter : A Cbabrier, les Orateurs politiques de la France, 1888, A. Aiilard, les (irateurs de l'Assemblée Constituante, 1882; les Orateurs de la Législati'ie et de la ton entiov, '2 voi. 18^5.

2. Biographie : Mirabeau ( 1749-1791) fut mis par son père chez l'abbé Choquard qui tenait une piinsioa pour les eiiranls indisciplinés , sous lieutenant à Saintes, il est emprisonne à l'Ile de Ré par leili e de cachet pour délies et intrigues amoureuses ; de là envoyé en Corse, puis marié en l'rovenre (1772), interdit pour dettes, incarcéré au château d If pour voies de fait sur uu gonlilhomuie qui a insulté sa sœur et ne veut pas se battre , d'If, on le transfère au fort de Jou.ï, d'où il s évade, et fuit avec Mme de Monnier. On les arrête en Hollande, et Mirabeau est enfermé à Vincennes (1777-1780). Députe du Tiers en 1789, il devient président de l'Assemblée en 1791.

Éditions : Lettres originales écrites du Donjon de Vincennes, Paris, 1792, 4 vol. in-8; Corr. de Mirabeau avec Cerutii, 1790, iu-8; Lettres de Alirubeau a un de ses

intelligt'iils, énergiques, peu maniables, de bon service et d'indépendante humeur, eiinemis-nés des commis, de» courtisans et des ministres, nous e,\plii|uenl la monstrueuse nature de leur dernier descendant. Gabriei-lionoré était né avec une intelligence prompte et souple, capable de tout recevoir et de tout garder, avec des appétits démesurés : il avait d'effrayants besoins d'action et de sensation, il lui fallait se dépenser et jouir plus que les autres hommes. Pour son malheur, il eut alfaire au père le plus absolu, le plus pénétré des droits de son autorité paternelle, qui se soit jamais rencontré : dès les premières résistances de l'enfant, le marquis s'irrita et voulut le briser rudement. Une pension qui était comme une maison de correction, quatre prisons, dont une de trois ans et demi, une sentence d'interdiction, quinze lettres de cachet : tous ces moyens ne servirent qu'à exaspérer la haine du père, à raidir le (ils dans sa révolte, et à diffamer le nom de Mirabeau dans le public. Mirabeau porta toute sa vie le poids de son passé : il eut la gloire, jamais l'estime et la confiance. Quelles étaient ses fautes? Une vie désordonnée, des dettes, des duels, des séductions : tout ce que de charmants seigneurs faisaient communément sans perdre leur réputation de galants hommes, tout ce qui valait à un Lauzun sa royauté mondaine. Mais le monde ne pardonna pas à Mirabeau cette sorte de férocité, d'exaspération physique qui remplaçait chez lui la légèreté du libertinage à la mode : une fougueuse nature éclatait dans ses vices, au lieu de la gracieuse corruption qu'on était accoutumé à admirer. Et surtout le monde ne saurait pardonner au' scandale. Or le père et le fils remplirent pendant quinze ans la France du bruit de leurs débats. Et après le père, ce fut la femme : Mirabeau plaida lui-même contre sa femme devant le Parlement d'Aix (1782); il ne put empêcher la séparation d'être prononcée; et il ne resta de ce procès tapageur que les imputations également diffamatoires des deux parties.

Au milieu de tous ces désordres et de tous ces scandales, Mirabeau travaillait, s'instruisait, s'assimilait une prodigieu.se variété de connaissances. 11 arrachait par son intelligence et sa capacité de travail l'admiration de son oncle le bailli et, pendant leurs rares trêves, celle même de son père. Les trois années qu'il passa au donjon de Vincennes furent de fécondes années d'études et de méditations. Les facultés oratoires s'éveillaient en lui; ce qu'il

amis en Allemagne (le major Mauvillon), Hniiiswîck, 1792, in-8; Lettres de Mirabeau à Chunifort, l'Oô, iu-8 ; Lettres inédites, etc., 18t)6, iii-8; Correspondance de Mirabeau et du comte de la Mark, lj>[>i, 3 vol. in-8; Œuvres oratoires' de Mirabeau, 1819, 2 vol. in-S. — A consulter : Lucas Moittigny, Mi'moires de Mirabeau (rS. p. 729, n. 2), L. de Loméuie (continué par Cli. de Loménie), les Mirabeau, 5 vol. 1889-1892. Guibal, àtirabeau et la Provence, 1891, 2 vol. E. Faguet, XVIJI' siècle.

apprenait, il avait besoin de le rendre; il lui fallait dégorger toutes les idées qui encombraient son cerveau. Déjà dans une de ses précédentes prisons il avait fait un Essai sur le despotisme : à Vincennes, il écrivit d'éloquentes réflexions sur les prisons d'État et les lettres de cachtt; il écrivit surtout ses fameuses Lettres à Sophie^ incroyable mélange de déclamations sincères et de renseignements exacts, où l'amour déborde parmi la philosophie, la politique, la morale, où tout Mirabeau se découvre, avec la grandeur et les bassesses de sa nature, avec sa violence de tempérament et son immoralité foncière, mais aussi avec ses généreuses aspirations, son information encyclopédique, et l'éclat de sa forme oratoire : c'est du Rousseau, si l'on veut, du Rousseau plus trouble, plus débraillé, plus tumultueux, et toutefois aussi plus raisonnable, plus avisé, plus pratique.

Libre, il voyage en Angleterre, en Prusse ; ses lettres à Chamfort, sa Monarchie prussienne nous témoignent de sa curiosité et de sa clairvoyance. Partout il porte sa netteté de conception et la vigueur de son éloquence : Beaumarchais en apprend quelque chose, lorsqu'ils représentent des intérêts opposés da^s l'affaire des eaux de Paris. En quelques mois, sous la direction de Panchaud et de Clavière, Mirabeau s'était fait financier. Il avait servi, puis combattu Calonne. Il attaque Necker. La question financiVe était la grande question politique du temps : elle conduit Mirabeau, avec bien d'autres, à réclamer la convocation des États Généraux.

Il espérait y trouver sa place. La noblesse de Provence le repoussa; il fut député du Tiers : son éloquence, déjà révélée par son procès en séparation, se déploya avec éclat dans tous les débats auxquels les élections donnèrent lieu. Il arriva à Paris précédé d'une réputation que justifièrent ses débuts : il fut bientôt reconnu pour le premier orateur de l'Assemblée. Mais dans cet orateur il y avait un homme d'État. Il guida admirablement le Tiers dans sa lutte contre les deux autres ordres, contre la cour et le roi. Mais dès qu'il voulut retenir la majorité, enrayer le mouvement révolutionnaire, la mésestime et la défiance qu'avait voilées un moment sa popularité, reparurent; on l'accusa de trahison, de vénalité. Sa correspondance avec le comte de la Mark le justifie en partie : il reçut en effet une pension de la cour; écrasé de dettes, ayant d'immenses besoins d'argent, il trouva le salut dans cette combinaison : c'était une indélicatesse, qu'avec son immoralité radicale il ne sentit pas. Mais il ne trahissait pas, il ne se vendait pas : car il se fit payer pour défendre ses propres opinions, qu'il eût défendues gratuitement, et quand même, Mais ceux qui le payaient ne croyaient pas en lui ; ceux qui récoutaient n'y croyaient plus : la cour perdit son argent.

<< Il était, laid, nous dit un contemporain ' : sa taille ne pré:>entait qu'un ensemble de contours massil's; quand la vue s'attacliait sur son visage, elle ne supportait quavec répugnance le leinl gravé, olivâtre, les joues sillonnées de coutuies; l'œil s'enl'onçant sous un haut sourcil,... la bouche irrégulièrement fendue; enfin toute celte léte disproportionnée que portait une large poitrine.. . Sa voix n'était pas moins âpre que ses traits, et le reste d'une accentuation méridionale l'affectait encore; mais il élevait cette voix, d'abord traînante et entrecoupée, peu à peu soutenue par les inflexions de l'esprit et du savoir, et tout à coup montait avec une souple mobilité au Ion plein, varié, majestueux des pensées que développait son zèle. » Et Lemercier nous montre << les gestes prononcés et rares, le port altier » de Mirabeau, « le feu de ses regai ds, le tressaillement des muscles de son front, de sa face émue et pantelante ». A travers le barbouillage du style, il nous fait bien voir l'orateur.

Mirabeau avait l'éloquence qui enlève les foules et les assemblées, les puissants mouvements, les amples phrases, l'élan imprévu et impérieux : il était superbe pour menacer ou maudire. Ses répliques foudroyantes, ses adjurations pressantes fleurissent toutes les anthologies. A vrai dire, il y a dans ces grands effets, à notre goût, un peu d'emphase, un geste trop magnifique, trop de son; c'était le goût du temps. Mirabeau y a donné complaisarament, et dans les théâtrales banalités dont la pauvre antiquité faisait les frais, la poussière de Marins, Catilina aux portes : c'était là que jadis on admirait le grand orateur. Heureusement il a d'autres mérites pour se faire estimer : il a la logique serrée, vigoureuse, sophistique parfois avec un air de franchise, toujours sûre et saisissant en tout sujet les arguments essentiels ou les preuves efficaces. Il est de ceux qui savent voir les faits, et les présentent : s'il raisonne souvent sur la théorie et les principes, c'est la nécessité du temps qui l'y force; l'assemblée travaille, et il travaille avec elle à établir une constitution en France. Ses discours sont substantiels, solides, faits véritablement pour instruire ceux qui les entendent. Il faut se défier de l'orateur, mais on peut apprendre du publiciste. Il drape son éloquence sur d'excellents mémoires, très précis et très nourris.

Ces mémoires n'ont pas toujours été préparés par lui. Il joignait à ses grands dons celui de savoir utiliser le travail d'autrui. Tous ses ouvrages sont remplis de pages simplement trariscrites de quelque livre. Dans un de ses plaidoyers contre sa femme, il introduisait de belles phrases émues, qui étaient d'un sermon de

1, N. Lemercier, Du second théâtre frcinçitii.

l'éloquence politique. 807

Bossuet. Dans d'autres, il répétait mot pour mol ce que lui avait lounii l'avocat Pellenc. Pour ses discours à l'Assemblée nationale, le même Pellenc, le Genevois Etienne Dumont, Clavière, Duroveray lui fournissent des matériaux, des plans, des développements entiers : il utilisait même, dit-on, les billets qu'on lui taisait passer à la tribune, et qu'il lisait tout en parlant. « Mais, disait Dumont, qu'importe d'ailleurs? S'il sait mettre a contribution ses amis, s'il sait leur faire produire ce qu'ils n'auraient jamais fait sans lui, il en est véritablement l'auteur. » Du moins, nous sommes assurés par ses travaux antérieurs de la capacité de son esprit, de l'étendue de ses connaissances : si,accablé d'affaires, il dut recourir à des secrétaires pour la préparation de ses discours, c'était une économie de temps, et non un supplément de génie qu'il y cherchait. 11 dirigeait leur travail, le contrôlait, le gardait ou le modifiait selon ses vues, l'animait de son éloquence. Après tout, c'est par l'intelligence que vaut Mirabeau, il a des appétits, des passions physiques; il a des facultés oratoires, le don de brûler et de passionner : mais nulle sensibilité de l'âme, au fond; toujours de sang-froid, maître de lui, l'esprit net, agile, subtil, un esprit à la Montesquieu, comme l'a très bien vu M. Faguet, qui s'enveloppait d'une éloquence à la Rousseau. Regardez-le dans sa carrière politique : jamais le sentiment ne lui a arraché un discours, inspiré un acte; tout en lui est d'un politique qui observe et calcule. Il a un tempérament d'homme d'État parlementaire, un souci de la légalité, des formalités même et des règlements, qui le fait patienter, temporiser, négocier avec une prudence incroyable, lorsqu'il s'agit d'amener les deux premiers ordres à se réunir au Tiers. Les phrases retentissantes qu'on cite de lui n'y font rien : il n'a rien du révolutionnaire, que les circonstances qui le produisent; c'est un homme du centre gauche, et il excelle à la politique de couloirs. 11 croit aux fictions constitutionnelles, aux contrepoids qui assurent le délicat équilibre des pouvoirs : il sait exactement le point jusqu'où l'exécutif doit aller, la ligne que le législatif ne doit jamais franchir. Il a vu que la Révolution ne pouvait se sauver que par une translation de propriété qui intéresserait des milliers d'individus à garantir l'ordre nouveau : mais les biens du clergé vendus, les privilèges de la noblesse supprimés, l'égalité civile et politique établie, la liberté assurée, la royauté devenue constitutionnelle, Mirabeau fut content; il ne s'occupa plus que de conserver cet ordre qu'il estimait conforme au gouvernement idéal; et comme pour le fonder il avait fallu vaincre la royauté, tout son soin tendit à fortifier la royauté. Il espérait y trouver le frein capable de retenir l'État sur la pente Où il glissait, sur la pente du despotisme parlementaire. C'est

l'idée qui lui a dicté son discours sur le droit de paix et de guerre, le dernier de ses grands triomphes oratoires. 11 avait l'espiit monarchique, et absolument opposé à la démocratie.

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