‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 35 sur 504 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Origine de l'histoire en langue vulgaire. — 1. Villehardouin : chevalier et chrélien, mais positif et politique. Le goût de Vaventwe, et le pittoresque dans sa chronique. Intentions apologétiques. — 2. Joinvilie : relation de son œuvre aux vies de saints. — 3. Caractère de Joinvilie. Comment il a vu saint Louis. L'imagination de Joinvilie; le don de sympathie.

L'histoire ne fut d'abord qu'un rameau détaché des chansons de geste. Le respect même et la foi sans réserve qu'on prêtait aux anciennes légendes de Charlemagne ou de Guillaume au Court Nez suscitèrent de nouveaux poèmes d'un caractère plus strictement historique : non qu'on se fit une idée plus scientifique de la vérité, ou qu'on la cherchât par une méthode plus sévère, mais simplement parce que les faits, soit extraits de chroniques latines, soit fixés tout frais et encore intacts dans une rédaction littéraire, n'avaient point subi la préparation par laquelle l'imagination populaire forme l'épopée.

C'est pour les croisades d'abord qu'on eut l'idée d'appliquer la forme des chansons de geste à des faits contemporains, assez extraordinaires et lointains pour exciter une viye curiosité. La Chanson dWntloche et la Chanson de Jérusalem (V^- moitié du xn® siècTej donnent Thisloire peu scientifique et nullement critique, mais rien que l'histoire de la première croisade. Par malheur ces poèmes se continuent par des récits de plus en plus romanesques, extravagants et grossiers; et quand ce n'est pas la fantaisie des auteurs qui falsifie l'histoire, c'est leur cupidité : il, leur arrive de prendre de l'argent des barons qui veulent être nommés dans leurs prétendues chroniques ^

1. Éditions : Antioclie, P. Paris, 1S48. 2 vol.; Jéruxalem, E. Hippeaii, in-S, 1S68. A consulter : Pigeonneau, le Cycle de la croisade, in-8, 1877.

tp»; LITTERATURE IIERUIQUE ET CIIEVALERESOUE-

L'idée d'appliquer la poésie française au récit des faits historiques perma de divers cotés : surtout en Angleterre, où la présence d'une langue vaincue, vile et mcpris^'e, comme le peuple qui la parlait, conférait au français un peu de cette noblesse qui chez nous appartenait seulement au latin. Le goût des coniposilions hisloriqu<'s semble avoir été très vif chez les rois anglo-normands et dans leur entourage : du xii'^au xvi<= siècle, on les voit éclore m grande abondance. Ce sont tanlùtde vastes clironi(]ues, des sortes d'' poèmes cycliques, comme ce lioman de Brut, ou Geste tlvs Brvtrni>:. et ce Ilonutn (k liou, ou Geste des Norinands, que rédigea non san> verve un chanoine de Hayeu.x, Wace (vers il00-117.o), et faulot des histoires particulières ou des biographies, dont la plus remar- (|nal)le est une vie anonyme de titdllniinie h' Marccivd, comte d • Pembroke, qu'on a récemment retrouvée ^.

.Mais cette (i;uvre nous conduit vers la fin du premier tiers du xni" siècle; à cette date, l'histoire en prose était née : le genre avait trouvé sa forme. Désormais toute œuvre qui ap|)liquera le vers épique aux faits historiques sera uh accident et comme un phénomène de rétrogradation dans l'évolution du genre. Des poèmes du xiv siècle, comme le Combat des Trente et la Vie de Bertrand Du GuescUn, sont des faits stériles dans l'histoire littéraire, et des faits insignifiants, dès lors qu'ils ne sont pas des œuvres de génie.

L'histoire- trouva sa forme, semble-t-il, dans le nord de la France, en Picardie, en Flandre, à la yejlle ou aux premiers jours du xm'^ siècle TcTes traduclions' de la Chronique du faux Turpin, deux notamment où l'emploi de la prose est signalé ]iar les auteurs comme une excellente nouveauté, et une compilation de l'histoire universelle faite pour ce même comte de Flandre, Baudouin VI, que Villehardouin va nous montrer élevé au trône de Constantinople, en sont les premiers monuments. Villehardouin profite de tout le tiavail qui s'est fait avant lui. Très proche encore des chansons de geste, il en a le ton, les formules, la couleur : mais, à l'exemple des traducteurs du faux Turpin, il allège le genre du poids inutile des rimes, simple embarras quand elles ne sont pas moyen d'art et forme de poésie; d'autre part, suivant les premiers narrateurs des croisades, et plus rigoureux qu'eux encore, il saisit les événements avant toute déformation, tels que ses yeux, et non son imagination, les lui donwent : enfin, de la môme épopée qui achevait en ce temps-là de dégénérer en roman, il dégage définitivement l'iiisfoire.

1. Ce poème (sur Icq.iol cf. Pomntxia, XI) et ceux de Wace sont écrits en octosyllnbes comme les romans bretons.

2. Cf. V. Meyer, Jiomania, XIV; A. Molinier, dans les Études d'histoire dit moyen âcje dédiées à G. Monod, 1S97.

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Mémo on pcutpenser que ce genre issu des chansonsde geste réagit en se constituant sur le genre dont il se séparait. Hien ne livrera plus sans doute.la poésie narrative aux inventions déréglées, aux romanesques absurdités, que Texislence d'oeuvres historiques de plus en plus répandues et nombreuses : elle en perdit ce qui pouvait lui rester encore de sérieux et de gravité, et fut rejetée tout à fait vers la fantaisie folle, comme si elle était déchargée de tout autre soin que d'amuser. Un autre genre avait le dépôt de la vérité. Et les chansons de geste furent reléguées peu à peu à l'usage des classes inférieures, qui continuèrent d'y prendre plaisir, parce qu'elles continuaient d'y avoir foi, et ne lisaient pas les histoires.

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