‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 36 sur 504 · VILLEHARDÛUIN · texte numérisé non relu

VILLEHARDÛUIN

Geoffroy de Villehardouin ', Champenois, dont le nom se renconrrê"'3ahs deux chartes de la comtesse Marie, la fine et noble dame qui inspirait Lnncelot, nous met sous les yeux, en sa personne et par son récit, le monde réel en face du fantastique idéal que décrivait son compatriote Chrétien de Troyes. Ce n'est pas un Roland, ni un Parceval. De foi intacte et fraîche encore, niais mondaine, assez enthousiaste pour se croiser, il ne saurait se désin- <?7'?55S7Tôngtemps : il a des pensées positives dans le cœur, tandis que le service de Dieu est sur ses lèvres. Il honore l'Église, ses cardinaux, et le pape même, tant qu'ils ne traversent pas ses intérêts; et, au prix de son respect, de ses dons, ce qu'il leur demande surtout, ce sont des pardons, des absolutions : de quoi se mettre la conscience en repos, avant de faire ou après avoir fait ses affaires. Rien du martyr, rien du mystique.

Ce n'est pas un Lancelot, non plus, ni un Yvain : la courtoisie, l'amour, lui semblent bien étrangers. La femme n'a p¥s' de place

1. Biographie. Né à Villehardouin (arrond. de Troyes), entre 1150 et 1164, maréchal de Champagne, il fut en faveur, semble-t-il, auprès du comte Thibaut 111. 11 prit la croix au tournoi d'Eory-sur-.\isQe (1199). Envoyé à Venise avec cinq autres barons pijur traiter du passa.^e des croises, c'est lui qui, après la mort du comte Thibaut de Champafrne, ouvre l'avis d'offrir le commandement de l'expédition à Boniface, marquis de Montferrat. Après la prise de Constantinople, il reçoit les fiefs de Trajanople et Macra, et devient maréchal de Remanie. Il s'entremet pour réconcilier le marquis de Montferrat et l'empereur Baudouin, qui tous les deu.x l'estiment fort. Boniface lui donne le Qef de Messinople. Il a toute la confiance de l'empereur Henri. H vivait en 1218; il était mort en 1213. Il a diclé ses Mémoires dans les dernière!' années de sa vie, entre 1207 sans doute et 1212.

2. Éditions de la Conquèle de Constantinople : Biaise de Vigenère, Paris, 1585; Du Gange, Paris, 1657; de Wailly, Paris. Didot, 1872; Bouchet, Paris, Lemerre, 1892. — A Consulter : Hanotaux, Revue historique, IV. 7i-100; Debidour, les Chroniqueurs, t. I (Classiq. Pop.), Lecène et Oudin; G Paris et A. Jeanroy, Extr. des Chroniqueurs [r., in-16, 1892.

en son histoire : les pâles (igures iTinipôralrices ou de princesses, qu'il nous l'ait entrevoir un moment, ne viennent que pour servir au^ trafics de la politique; lein's personnes sout,des moyens qui procurent des alliances ou des liels. Elles sont toutes, en vertu de la valeur qu'elles représentent, « et bonnes et belles ».

La folie chevaleresque n'a pas touch(^ Villeliardouiu : d'autres, dans rarnii''e, sont des lit^ros de roman par la témérité. Lui, d'im ••'Mirage égal, sans laulaisie comme sans dél'aillance, il met l'iionneur à vaincre, non pas à se faire tuer, et ii aime mieux être en force pour combattre l'ennemi, il ne s'exprse pas sans besoin, comme il ne se ménage pas au besoin : car, comme il ne s'emballe pas, il ne s'clTare jamais. C'est l'homme des circonstance?critiques, qu'on met à l'avant-garde ou à l'arrière-garde, et qui fera toujours tout son devoir. Un désastre, une retraite, le mettent en valeur : il sauve les débris de l'armée chrétienne après la fatale journée d'Aïuhinople. Quand il faut agir de la tête autant que des bras, c'est son alfaire. Avisé, bien « emparlé ». il vaut dans le conseil plus encore que pour l'action : ambassadeur et orateur des croisés, conseiller intime des grands chels et des empereurs, c'est un diplomate, un politique.

Et ce politique est un réaliste, qui ne se paie pas de chimères. Malgré son vœu, malgré la résistance d'une partie des croisés, malgré les menaces du pape Innocent IIl, il fut des premiers qui conçurent le projet de détourner l'expédition de la Terre-Sainte sur l'empire grec : il fut de ceux qui travaillèrent le plus obstinément, le plus adroitement à employer contre des chrétiens les armes prises contre les infidèles. 11 avait vu ce qu'il y avait à gagner : un ample butin, de riches soldes, de bons fiefs. Ces considérations toutes-puissantes le mènent, et il ne conçoit pas qu'on ne s'y rende pas. Il ne se lasse pas d'énumérer dans son livre le gain, le rapport de chaque succès : chevaux, harnais, or ou argent, troupeaux, villes ou provinces; il mentionne aussi scrupuleusement le produit d'une escarmouche que celui du sac de Conslantinople. « Et moult fut grand le gain : et lors furent moult à l'aise et riches. » Voilà ce qui le touche, et qui légitime assez'la conduite inattendue de la croisade.

Si peu chiinéri(|uc et romanesque qu'il soit, Yillehardouin est contemporain de Chrétien de Troyes : aussi a-t-il son grain d'imagination. Aucune grande pensée ne le mène, lui ni ceux qui vont à Conslantinople : il n'y a pas trace en eux d'une conception universelle et désintéressée, le rétablissement de l'unité chrétienne par la soumission de l'empire grec à l'autorité du pape n'est qu'un pré'exie pour fermer la bouche aux malveillants. Mais avec la cupulité, l'attrait de l'inconnu, du merveilleux, les emporte:

L'HISTOIHË. 69

r « aventure » les tente. Calme et avisé comme il est, Villehardouin n'est pas plus insensible que les autres. Le gain probable met sa prudence en repos; pour sa conscience, il l'apaise avec des sophismes : après quoi, il se laisse aller à la joie de 1' «aventure»

Et de là dans la sécheresse de sou récit, ces brèves impressions qui y sont comme des points lumineux : c'est (jaza, « la cité fermée de hauts murs et de hautes tours; et vainement eussiez-vous demandé une plus belle, plus forte ni plus riche » : nette et claire silhouette qui se détache comme du fond d'un tableau de primitif. C'est le départ du port de Corfou, « la veille de la Pentecôte, qui lut mil deux cent trois ans après l'incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et là furent toutes les nefs ensemble, et tous les huissiers, et toutes les galères de l'armée, et beaucoup d'autres nefs de marchands qui faisaient route ayec eux. Et le jour fut clair et beau : et le vent doux et bon. Et ils laissèrent aller les voiles au vent. — Et bien témoigne Geoffroi le maréchal de Champagne qui cette œuvre dicta, que jamais si belle chose ne fut vue. Et bien semblait flotte qui dût conquérir le monde : car autant que l'oeil pouvait voir, on ne voyait que voiles de nefs et de vaisseaux, en sorte que les cœurs des hommes s'en réjouissaient fort. »

C'est, enfin et surtout, l'éblouissement des yeux et de toute l'àme, quand, le 23 juin 1203, veille de saint Jean-Baptiste, nos barons français, de leurs vaisseaux ancrés à San Stefano, « virent tout à plein Constantinople ».

« Or pouvez vous savoir que ceux-là regardèrent fort Constantinople, qui jamais ne l'avaient vue : car ils ne pouvaient croire que si riche ville put être en tout le monde, quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout autour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne l'aurait pu croire, s'il ne l'eût de ses yeux vu, et la longueur et la largeur de la ville qui sur toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n'y eût si hardi à qui la chair ne frémit; et ce ne fut une merveille; car jamais si grande affaire ne fut entreprise de nulles gens, depuis que le monde fut créé. »

Ne sent-on pas ici la joie de l'imagination que 1' « aventure » ravit, avec cette excitation particulière qu'y ajoute la vanité d'avoir vu et fait ce qui n'a été vu ni fait de personne? Il y a ici un accent, une note que ne donnent ni l'intérêt politique, ni la conviction personnelle, ni le .simple esprit guerrier : il y a ici du sentiment qui mène Yvain à la fontaine merveilleuse. Et il faut Voir, dans tout le récit, de quel intérêt le sage maréchal de Champagne et Romanie suit, avec quel plaisir il relate les u aventures» de quelques-uns de ses compagnons ; non les imprudences dis champ de bataille, qu'il blâme, mais les pointes hardies en terre

'•U LlTTKItATUUli HÉllulUL'H KT CllliVALliUKSOUE-

élrangt're, les sauls dans l'inconnu, si l'on peut diro, roinmc les étranf^es chevauchées de son neveu (jeofTroy qui lia parue avpc quelques barons do conquérir la Morée et s'en alla faire souche de prince.

Un trait manf|ue encore à la physionomie de Villehardouin, cl c'est peut-être le principal, llya en lui un sentiment, principe et limite à la lois de l'individualisme, qui le léjL'ilime cl le conlieni ; cesenlimont, lout-puissant sur lui. cl qui lui sert de règle à juger toutes les actions d'autrui, c'est l'honneur féodal, le respect du pacte et du lien social, qui tient unis le vassal et le suzerain. Par là, les vrais contem|X)rains de Villehardouin, les représentants lit- /éraires de l'état d'âme qu'il exprime dans l'histoire, c'est (Jarin, pu Hernicr. Toute la morale se réduit au principe de l'honneur : tous les devoirs se ramènent aux devoirs réciproques du suzerain et du vassal. Cela sauf, tout est sauf : nul devoir inférieur, nulleobligation de conscience, rien n'autorise à rompre ce lien. Mais que le suzerain manque à son vassal, rien aussi n'oblige le vassal à garder une loi que le suzerain n'a pas gardée : patriotisme, salut public, aucune raison ne compte, et la guerre civile éclate, même devant l'ennemi, à moins que l'intérêt réciproque des deux adversaires n'amène, ou que l'intérêt commun des autres barons n'impose un accommodement.

Cet honneur, à l'occasion, peut faire broncher, comme, d'autres fois, relever ou retenir l'homnu'. Il apparaît, à lire Villehardouin, qu'un des puissants motifs qui lui font appuyer la politique de Boniface et du doge, c'est qu'il a engagé sa foi aux Vénitiens : ceux-ci, qui s'accommodaient fort pour leur commerce de la jtrésence des Musulmans en Egypte, ne tenaient pas à y conduire des chrétiens. Ils mirent à tel prix leur concours, que l'armée des chrétiens, insolvable, fut à leur discrétion. Villehardouin, négociateur, avec quelques autres, de ce contrat léonin, s'apercevant trop tard du piège, mit son honneur à n'être pas démenti : dût-on ne pas aller en Egypte, dût la croisade avorter, il avait donné sa parole, il fallait que l'armée la dégageât, en payant les Vénitiens.

La ch.cûuilllLR de Villehardouin n'est pas une histoire, ce sont des ■^l^inoircs : l'homme s'y peint, mais aussi, en regardant l'homme, on, connaît le livre. 11 nous a raconté clairement, sobrement, fortement les faits auxquels il a pris part depuis qu'on prit la croix, jusqu'à la mort du marquis de .Mnntferrat en 12(17. Il ne séti'nil 4)05.; il retranche les détails. Il est bref et va à l'essentiel. S'agit-il d'une bataille, d'un assaut, il dit les forces des deux partis. les ordres de bataille, les dispositions principales, les incidents décisifs. S'agit-il d'un conseil, rarement expose-t-il les discussions qiM eurent lieu. Il lui suflità l'ordinaire de marquer qu'on a parlé

l'histoire. 71

lioaucoup dans un sens et dans l'autre : et il vient aux résolutions prises. Je ne sais s'il y a une anecdote dans son livre : il faut qu'il s'afjisse du marquis de Montferrat, pour qu'il nous détai-lle les circonstances de sa mort. Pour les autres, une ligne lui suffit. Cette brièveté n'est pas la sécheresse d'un narrateur encore gauche qui ne sait pas faire sortir et distribuer sa provision intime d'images et de sentiments : c'est la précision d'un homme d'action qui coupe court, hait la digression, l'anecdote, et ne veut donner que l'utile et solide substance des événements. Mais c'est aussi, et surtout, la réserve d'un politique qui ne veut pas dire tout ce qu'il sait.

Ni naïf, ni cynique, Villehardouin ne se fait pas illusion sur le caractère de l'étrange croisade dont il fut un des chefs. Aussi ce soldat « qui ne mentit jamais », est-il souvent à demi sincère : il sait l'art de ne pas faire connaître la vérité sans rien articuler de faux. Il lui plait qu'on prenne la conquête de l'empire grec pour un accident singulier amené par une suite de circonstances fortuites et fatales : il n'a garde de confesser que du jour où Boniface devint le chef de la croisade, c'était fait de la défense des lieux saints et du service de Dieu; il n'a garde de laisser entendre que les Vénitiens ne sont pas des fds dévoués de l'Eglise, et peuvent entretenir des rapports quelconques avec Abd el-Melek, le sultan d'Egypte. 11 ne lui plait pas qu'on sache aussi de quelle façon le pape vit cet accomplissement du vœu fait en prenant la croix : et il ne souffle pas mot des remontrances, des menaces d'Innocent 111, des négociations par lesquelles Boniface essaye de le ramener. Il ne faut pas qu'on sache que cet abbé des Vaux de Cernay qui ne veut pas aller ailleurs qu'en Terre Sainte ou en Egypte, parle *au nom du pape, et avoué par lui : il faut qu'on croie que Rome n'a eu que des pardons et de la joie pour ses enfants qui lui ont rendu l'empire grec.

Après tout, cet abbé des Vaux de (^ernay et tous ceux qui pensaient comme lui n'avaient pas si tort, ce nous semble : Villehardouin a trouvé le biais qui les condamne. Ils voulaient « dépecer l'armée », la dissoudre ; ils refusaient l'obéissance aux chefs ; ils avaient peur de r « aventure ». Déserteurs, traîtres, lâches, voilà ce qu'ils sont : des gens mna honneur enfin. Il le dit, et il le croit. L'adresse est de ne montrer que cette faee des choses : mais cette adresse, il ne l'aurait pas, si lui-même ne les voyait déjà ainsi. Sa force est dans ce qui se mêle de sincérité à son habileté.

Eclairé ainsi par ses propres sentiments, Villehardouin a touché juste. Dans une œuvre si sèche, ce politique met comme un germe de psychologie. Il a connu l'homme, et son temps, et sa race, le jour où il a mis en avant cette grande raison, l'honneur, la

:i(lélitc au parti, la soliilarité des compagnons d'armes. Parla, il a convaincu tout le monde, et légitimé l'expiidilinn : les croisés jui aimaient mieux aller à la croisade contre les Inlidèles, ont fini par suivre; les lecteurs, avant ces méticuleux critiques de nos jours, n'ont pas raisonné. Assurément il s'entendait à manier les Ames, et bon maréchal de Champagne et Romanie, fpii savait que, là où échouent tous les arguments, quand il s'agit de persuader ce que le devoir, la conscience et parfois l'intérêt réprouvent, le mot magique qui perce les cœurs et (ait tout faire, c'est r/io»nrî<r, Yhonmur qu'on délinit : « rester avec les autres, ne pas dvperer l'armée » : en langage moderne, ne pas làclier les camarades.

Comme on voit, l'historien n'est pas seul à faire son profit de notre première chronique française. Le moraliste aussi, sans dessein assurément de l'auteur, s'y peut plaire. Après tout, ces rudes et simples âmes de barons sont des âmes humaines, et comme telles, en dépit de l'apparence, souples, et riches, et complexes. La foi servant à la politique, les actes égoïstes sortant d'une volonté de sacrifice, la cruauté et l'intérêt se faisant miinstres de la justice et vengeurs du crime, on voit apparaître ici, quand on lit bien, quelques-unâ des éternels sophismes, des incessantes contradictions de la faible humanité qui ne peut renoncer ni à rêver le bien ni à suivre son bien.

Page 1