ATALA, RENÉ, LES M.\RTYRS, L'ITINÉRAIRE
Chateaubriand eut en sa vie deux vastes conceptions épicoromanesques : les Natchez et les Martyrs. Atala et René ne sont que des débris des Natchez; ces deux récits étaient allés d'abord grossir le Génie du Christianisme : Atala s'en détache avant l'impression; René y reste incorporé jusqu'en 1805. V Itinéraire appartient aux Martyrs : ce sont les notes du voyage entrepris par Chateaubriand pour se suggérer la vision précise des lieux où se passait l'action de son poème. Le Dernier Abencérage est une transposition poétique des impressions d'Espagne, qui n'avaient pu trouver place dans le cadre des Martijrs, et c'est de plus une réplique ou réduction d'une des idées fondamentales de la grande épopée : musulman et chrétienne, chrétien et païenne, au fond des deux récits est l'antithèse de deux religions.
Dans les Natchez comme dans les Martyrs, Chateaubriand a voulu poser deux mondes face à face, et deux types historiquement opposés de la mobile humanité. Dans les Natchez, œuvre de jeunesse, bien que publiée tardivement, le Nouveau Monde et l'Ancien Monde, l'homme de la nature, le sauvage, et l'homme de
la civilisation, l'Iiluropéen; il semble que la première idée de l'œuvre soit née d'une lecture de Rousseau. Dans les Martyrs, encore un ancien monde et un nouveau monde, le monde païen et le monde chrétien, la beauté {gracieuse et la sainteté sublime ■ où Corneille n'avait vu que deux âmes (dans Polyeucle), l'aire voir deux sociétés, deux civilisations, deux morales, deux esthétiques; ce que Bossuet avait indiqué d'un trait sobre et sévère, en prêtre qui instruit (dans le Panégyrique de saint Paul, et ailleurs), le développer en artiste, pour la beauté et pour l'émotion : cette conception-là, seule, est un coup de génie.
On ne peut dire que Chateaubriand ait tout à fait réussi. Il n'a malheureusement pas su secouer tout à fait le goût de son temps, et je retrouve à chaque page ce qu'on pourrait appeler le style empire, un froid pastiche des formes antiques, une déplorable recherche de la noblesse banale et de la pureté sans caractère. 11 y a trop de Fontanes dans Chateaubriand, et trop de Canova. Il a voulu réunir le classique et le romantique. Ses Natchez, dans la partie récrite en épopée, sont ridicules. Un tube enflammé pour un fusil, un glaive de Bayonne pour une ba'ionnette, des centaures au vêtement vert pour des dragons, un Cyclope pour un artilleur, voilà les artifices où il fait consister le style épique : et ces étonnantes expressions alternent avec des calumets de paix, des tomahawks, et tout le bric-à-brac du pittoresque local. 11 demande à Culliope, dans un mouvement virgilien, de lui dire le nom du premier Natchez qui périt dans une mêlée. Il multiplie les comparaisons livresques, tirées le plus souvent des poèmes homériques : tel Achille, etc. 11 tourne les dieux des sauvages américains en machines poétiques, et il les rend insipides comme la vieille mythologie elle-même.
Les Mart^'s aussi nous offrent des élégances épiques qui font regretter le naturel de Tch'maque. Toutes les fioritures et tous les artifices, périphrases, épithètes, invocations, s'y rencontrent '. 11 est curieux de les comparer aux parties de YUinéraire qu'ils emploient; on préférera souvent le style simple des impressions de voyage aux beautés écrites du roman. Chateaubriand a reconnu lui-même que son merveilleux était manqué : son ciel et ses enfers, ses démons et ses anges sont d'insupportables machines.
A ces défauts de forme s'ajoutent les insuffisances du fond. Pour les Natchez, mais surtout pour cet admirable sujet des Martyrs, il eût fallu l'invention psychologique, l'analyse impersonnelle d'un Racine. Chateaubriand est incapable de créer une âme
1. Tr<'S caractériatiqoe est la page qui ravissait Fontanes (Alémoirea d'outre-tombe, t. V, p. m, éd. 1849). '
qui ne soit pas la sienne. Tous les personnages secondaires de ses deux poèmes sont sommaires et conventionnels, éloffés à force de rhétorique, tout juste aussi vivants que des héros de Luce de Lancival ou de Legouvé le père. Et ses héroïnes, ses amoureuses, Céluta, Mila, Atala, Cymodocée, les indiennes et la grecque sont de jolies statuettes d'albâtre, dont l'élégance molle écœure vite :
\. Chateaubriand ne connaît pas la femme; il nous présente toujours des variantes du môme type irréel; toujours il a logé son fantôme d'amour \ vague et insubstantiel, dans des corps charmants, entrevus un jour par lui eu quelque lieu des deux mondes, et qui ont caressé ses yeux ou fait rêver son âme, sans qu'il ait jamais su ou daigné pénétrer la personnalité réelle qui s'y enveloppait. De là le vide de ces formes, psychologiquement nulles, délicieux modèles de chromolithographie.
/ Les héros ne sont aussi qu'un seul type : Chactas jeune dans
■Atala, René dans l'épisode qui porte son nom et dans les Natchez, Eudore des Martyrs, c'est M. de Chateaubriand, lui, toujours lui, vu par lui-même. Ici encore nulle psychologie, beaucoup de rhétorique, et à travers tout cela, par moments, une vérité profonde,
■une mélancolie poignante. Car c'est sa maladie qu'il décrit, c'est de sa maladie que vivent Chactas, Eudore et René; et partout où l'expression ne dépasse pas la réalité des malaises moraux de l'auteur, un charme douloureux s'en dégage. Je n'aime guère l'épisode de René qui eut tant de succès : c'est une amplification sentimentale, la pire des amplifications. Chateaubriand s'y donne le plaisir de noircir dramatiquement les émotions de sa jeunesse : d'une amitié fraternelle, toute simple, innocente et commune, encore qu'ardente et nerveuse, il fait un gros amour incestueux; il donne à René, masque transparent de lui-même, le fastueux et malsain prestige de la passion coupable, contre nature, et il invente. la sublimité poétique des monstruosités morales 2.
C'est la formule même de son tempérament que fournit Chateaubriand dans, cette étonnante lettre de René à Céluta, qui, du point de vue objectif, est bien de la plus extravagante inconvenance : imaginez une jeune sauvage, puérile et tendre, écoutant ces confidences : « Depuis le commencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des chagrins : j'en portais le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison inconnu se mêlait à tous