‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 37 sur 504 · CHRONIQUES ET VIES DE SAINTS DU Xlir SIECLE · texte numérisé non relu

CHRONIQUES ET VIES DE SAINTS DU Xlir SIECLE

Le XIII'' siècle voit do toutes parts éclore les histoires. Les curiosités sont éveillées : on ne se résigne plus à « ignorer le genre humain ». Faits passés, depuis le commencement du monde, faits contemporains, jusqu'aux extrémités de la terre alors connue, on veut tout savoir, il se rencontre des gens pour tout écrire.

Nous n'avons pas à nous arrêter aux vastes compilations qui sont formées en France, en Angleterre ou en Flandre. Le jugement, la critique, la recherche des documents et le contrôle des témoignages y font trop défaut : ce ne sont pas des œuvres de science. D'autre part, on n'y trouve ni style, ni goût, ni composition, ni sens de la vie : ce ne sont pas des œuvres d'art.

Mais à défaut d' « histoires » dignes de' ce nom, les Mémoires abondent : la voie ouverte par Villehardouin ne sera plus désertée, et l'aptitude de nos Français à ce genre d'ouvrage, dont les raisons au reste ne sont pas difficiles k trouver, commence à se marquer avec éclat. Même après les diplomatiques confidences du maréchal de Champ.igiie et de Homaiiie, on peu' lire avec intérêt les sou-

venirs d'un soldat obscur de la quatrième croisade : Robert de Clari, petit gentilhomme de Picardie, nous re|.iLSCiite l'état de l'opinion publique dans l'armée, approuvant la direction générale, la déviation de la croisade, critiquant et maugréant sur les détails des opérations, tout émerveillé de ce qu'il voit, et nous mettant au l'ait de toutes ses remarques avec une vivacité d'enfant. 11 Faut retenir aussi la chronique que vers 1260 rédigea un ménestrel de Reims : ce recueil confus et sans chronologie de tout ce qui se disait parmi le peuple sur les hommes et les choses de Terre Samte, de France, d'Angleterre, entre 1080 et 1260, nous rend la couleur et le mouvement de la vie du temps.

Ces deu.x nïuvres sont les principales qui remplissent l'intervalle de Villehardouin à Joinville. Celui-ci naît quelques années seulement après la mort de son devancier : mais un siècle à peu près sépare les deu.v œuvres, et ÏHistoire de saint Louis nous conduit aux premières années du xiv*^ siècle, presque à la fin du véritable moyen âge.

Villehardouin était un politique : Joinville est un hagiographe. L'Histoire de saint Louis est une vie de saint. Elle se rattache, par ce caractère, à toute une littérature, dont je n'ai pas parlé encore, et dont elle résume et ramasse les meilleures qualités : je veux dire la littérature narrative d'inspiration cléricale. Quoique le latin fût la langue des clercs, la nécessité cependant d'instruire le peuple les obligea souvent d'écrire en français, et la nécessité de captiver l'attention de ces esprits dévots, mais enfantins, leur lit parfois choisir pour édifier les sujets les plus amusants et qui parlaient le plus à l'imagination. Une littérature religieuse ainsi se forma, en partie traduite, en partie originale, correspondant à la littérature profane, moins riche, mais aussi variée, et couvrant en quelque sorte la même étendue, de l'épopée au fabliau, et du roman à la chronique : récits bibliques ou évangéliques, vies de saints et de saintes, miracles de la Vierge, légendes et traditions de toute sorte et de toute forme, toute une littérature enfin qui, se développant comme la poésie la'ïque, eut ainsi son âge romanesque, où s'épanouissent à profusion leS plus fantastiques miracles, où le merveilleux continu se joue des lois de la nature et parfois des lois de la morale.

La belle, sobre et grave Vie de saint Alexis, un peu antérieure au Roland qui nous est parvenu, nous représente comme la période épique de ces narrations religieuses. Puis le romanesque l'emporta. Les évangiles apocryphes furent préférés à la Bible et à l'Evangile.; les saints romains, gallo-romains, ou français, avec leurs maigres légendes et leurs figures presque réelles, ne soutinrent oas la concurrence des saints grecs, orientaux, celtiques,

7i LITTÉRATURE HÉROÏQUE ET CHEVALERESQUE.

saints fantastiques, presliyicux, qui souvent n'avaient [»as vécu, ou qui n'avaient jamais reçu le haptéme que de ralFection populaire. L'Irlande l'oiirnil saint Hiandan et les merveilles du Purgatoire de saint Patrice; saint Eustachc, saint Jean le Poilu, et cet étrange saint tircgoire qui commence comme Œdipe pour (inir dans la chaire de saint Pierre, viennent de Grèce; saint Josaphat vient de plus loin, et c'est le Bouddha même qui, sous ce nom orthodoxe, se fait révérer de nos dévt)ts aïeux.

Mais surtout la toi du moyen âge lit de la Vierge et de son crédit auprès de son fils une inépuisable source de merveilleux naïvement absurde '. La Vierge soutient pendant trois jours sur le gibet un voleur qui lui avait toujours marqué une dévotion particulière. La Vierge vient remplacer la sacristine d'un couvent, qui s'est enfuie pour vivre dans la débauche, en sorte qu'on n'a pas remarqué son absence lorsqu"après bien des années le repentir la ramène. La Vierge descend du ciel pour essuyer le front mouillé de sueur d'un baladin qui s'est fait moine, et qui ne sachant rien dont il puisse servir Notre Dame, fait devant son image ses plus beaux tours et ses plus brillantes culbutes. On ne se lassait pas d'entendre comme la bonne Vierge prenait soin de ses dévots.

L'histoire, enfin, sortit aussi de la littérature narrative des clercs. Si les Macchabées devinrent une chanson de geste, les livres des iîots, mis en français au xu"^ siècle, sont vraiment un morceau d'histoire religieuse, et la Bible tout entière fut traduite à Paris vers 1235, sans doute par des clercs de l'Université. Mais ce furent surtout les faits contemporains, les grandes crises ou les grands hommes de l'Église qui firent le passage de la légende poétique à la biographie historique. Kn l'an U70, le jour de Noël, l'archevêque de Cantorbéry, primat d'Angleterre, fut assassiné dans sa cathédrale par quatre chevaliers du roi Henri IL Ce meurtre, en un tel jour, en un tel lieu, celte audacieuse entreprise de la force brutale contre la sainteté du caractère ecclésiastique, firent sur les esprits une impression profonde. Un immense mouvement d'opinion, en Angleterre et par toute la chrétienté, obligea le roi assassin à s'humilier, et à faire pénitence sur le tombeau du martyr. Les vies du martyr se répandirent en grand nombre ; il en est une qui est remarquable. (ïarnier de Pont-Sainte-Maxenco, ayant recueilli les témoignages des amis, des parents, de la sœur du saint, la composa dans les deux ou trois années qui suivirent le meurtre, en strophes de cinq alexandrins monorimes, et la

1. Lo principal recueil de Miracles di> Notre-Dam<' est celui de Gautier de Coim-i, qui fui moine à Sainl-Médard di: Soissons, puis prieur do Vic-sur-Aiaue (f 1236). — Èdillon : par l'abbc l'oquot, Paris, 1857.

récita plus d'une t'ois aux pèlerins venus pour visiter le tombeau *. Très exactement inl'ormé, religieusement attaché a la vérité et aux documents qui la montrent, bon écrivain dont le style a de la solidité et du relief, ce clerc errant, de vie assez libre, est intraitable sur les privilèges et la mission du clergé; c'est un de ces enfants perdus, de ces polémistes que rien n'effraie, qui, de leur autorité privée, se font défenseurs et régents de l'Eglise, aussi prompts à en invectiver la corruption qu'à réclamer pour elle toute la puissance : l'Église, de tout temps, a eu de ces serviteurs zélés, brutaux, indociles, qui la gênent, la compromettent autant qu'ils la servent, et, somme toute, lui font payer cher leurs services. Pour d'autres raisons, et particulièrement pour la nouveauté d'un tel caractère dans une telle condition, saint Louis trouva de nombreux biographes. En moins de quarante ans, Geoffroy de Beaulieu, confesseur du roi, Guillaume de Nangis, Guillaume de Chartres, et le confesseur de la reine Marguerite écrivirent la vie, les enseignements et. les miracles du saint roi : Joinville, qui les efface tous, mit à profit les travaux des deux premiers pour compléter ses souvenirs personnels.

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