POLÉMISTES
De tant d'hommes qui essayèrent par le journal ou le livre de combattre ou de développer les conséquences de la Hévolution, quatre surtout, me semble-t-il, se distinguent par des dons originaux d'écrivams : Joseph de Maistre, Paul- Louis Courier, Lamennais et Proudhon.
Magistrat, d'une vieille famille de magistrats de Savoie, jeté hors de chez lui par la Hévolution française qui annexa son pays, Joseph de Maistre ' s'en alla à l'autre bout de l'Europe représenter
1. Biographie : J. de N^aislre (1754-1821), fils du prosidenl du sénnt de Savoie, sénaloiir en 17!S.S, se relira en n9-2 à Lnnsanno, quand la Savoie devint française, résida do ISOJ à 1816 à Saint-Pélersbourg comme minisire du roi de Sardaipne, dont il avail élé d'abord grand chancelier en 1790 — Son frère Xavier de Maistre (1763-lSW) a écrit le Voyage autour de ma chambre (1791) et le L^preuj de la cilé d'Aoste (1811).
Éditions : Considérations sur la France, Neuchâlel, 1790, in-S; Du Pape, Lyon, 1819 et 1S21, 'i V. in-8; Soirées de Saint-Pétersbourg, ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, Paris, 18'21, î vol. in-8; De l'LgIise gallicane dans son rapport avec le souverain ponli^'e, Paris. 1801, in-8 Œuvres, Lvon, 8 vol. in-8, 18Ô4. Lettrée »t opuscule» inédits, 1851, 3 vol. in-Si Mémoire» politique», 1858, ia-â; Cor-
son maître le roi de Sardaigne : il passa quatorze ans de sa vie (1802-1816) dans cet exil de Saint-Pétersbourg, vivant pauvrement, stoïquement, jugeant de haut les événements et les hommes, et composant dans son loisir ses principaux ouvrages. Avec plus de netletéj de logique el de vigueur que Chateaubriand, il nie tout çë^ que le xvm'^ sièch/ avail cm, et d'où la Révolution était sortie. Il balaye pêle-mêle Montesquieu, Voltaire, Rousseau. Il veut la royauté absolue, sans limite et sans contrôle : la limite est dans la conscience du roi, le contrôle dans la justice de Dieu. Pas de pouvoirs intermédiaires, ni de division des pouvoirs, ni de constitution écrite : pas de droit, hors et contre le droit du roi. Pareillement dans la religion, un seul pouvoir, le pape : plus d'Eglise gallicane, plus de libertés gallicanes; le pape souverain et infaillible. Le roi, au temporel, le pape au spirituel, sont les vicaires de Dieu, commis au gouvernement des hommes par la Providence qui dirige visiblement les affaires du monde. La passion de Yunité anime de Maistre; il hait tout ce qui sépare, tout ce qui distingue; il ne conçoit pas l'harmonie d'éléments multiples; il y a unité où il y a volonté unique, et elle n'existe que dans l'absolu despotisme.
J. de Maistre emploie toute son imagination, tout son esprit, toute sa logique à rendre révoltante celte âpre doctrine. C'est un lieu commun théologique, que le problème du mal est en corrélation avec le dogme de la Providence, qui en fournit la solution : J. de Maistre prend un malin plaisir à exagérer atrocement le règne du mal sur la terre. La Providence a créé tous les êtres pour s'égorger. La société n'a pu changer la loi divine de la nature : afin que le sang coule, elle a la guerre, et elle a le bourreau i. On dirait qu'il a peur de séduire : il s'attache à saisir chaque idée par la face paradoxale ou choquante; nous ne pouvons le lire sans nous sentir constamment taquiné, bravé, dans toutes les affirmations de notre raison.
Et ce légitimiste renforcé, en fait, était assez libéral, à la façon de nos anciens magistrats du Parlement : il haïssait, ou méprisait les émigrés; il tenait la Révolution pour un fait providentiel, comme tous les autres 2, et, ce qui est plus méritoire, comme un fait historique, qui devait changer les maximes du gouvernement
respondance diplomatique, 1860, 2 vol. in-8. — A consulter : F. Descostes, 7. de Maistre avant la Révolution, 2 vol. in-8, 1S93. E. Fagnet, Politiques et moralistes du xix' siècle. G. Cogordan, /. de Maistre (coll. des Gr. Écr. fr.), Hachette, in-16.