‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 364 sur 504 · Soirées de Saint-Pétersbourg , 1" el 1" entretiens · texte numérisé non relu

Soirées de Saint-Pétersbourg , 1" el 1" entretiens

2. Considérations sur la France. Il tenait l'idée de morceler et de détruire la France pour une idée absurde, et le fait, s'il se réalisait, pour un des plus grands maux qui pussent arriver à l'humanité. (Cf. la lettre du 28 octobre 1794 au baron Vignet des Étoles.)

'.MO L'ÉPOQUIi: ROMANTIQUE.

royal; il lui senililait alisiirde qu'on pi^l prétendre à biffer tout boiuieuieiil vingt ans d'histoire, et quelles années! Il s'était liautement déclaré pour le coniilé de Salut public, dont, admirablement ;,'uiilé cette l'ois par sa logique, il avait aperçu le grand rôle historique : conserver la l-'rance, uidépendante et une, contre les convoitises de l'étranger et les factions de l'intérieur Ce théoricien de l'absolutisme faisait à son parti l'effet d'un jacobin.

Ce dur logicien était un très bon homme, doux^^imablc, le plus respectable et le plus tendre des pères, qûT éciivîut à ses enfants des lettres charmantes, pleines de line raison et de sensibilité délicate. Il n'y avait en lui de féroce que ses principes. Il avait l'esprit abstrait et raisonneur du xvjul siècle : il n'a été qu'un philosophe ennemi des philosophes, dénué, comme ils le furent en général, de sens artistique, et rédui>ant, comme ils faisaient, le réel aux formes de ses idées a priori. Il ne doit guère • moins à Voltaire, qu'il contredit, que Courier, rpii le continue.

Un oflîcier indiscipliné, qui s'absente de sou corps sans congé, grognon et grincheux, médisant du métier, dont il .sent la servitude et pas du tout la grandeur, un soldat qui ne voit de la guerre que l'horreur, la misère, la brutalité, la face laide et mesquine : voila Courier au légiment '. Et notez qu'il est brave et patient; ce n'est pas le manque de cœur, c'est le tour d'es[)rit qui en fait un mauvais officier. Il est essentiellement garde national; c'est un bourgeois sous les armes. Bourgeois il reste dans ses campagnes de plume sous la Restauration : type achevé du bourgeois de 1820, libéral, voltairien, d'esprit étroit, jaloux, hargneux : bonapartiste, lui qui sous l'Empire avait si peu d'enthousiasme, bonapartiste renforcé, sauf quand il est fervent orléaniste; car l'essentiel, c'est de n'être pas légitimiste, et de taquiner les légitimistes. Il a en abomination le trône et l'outel, et leurs défenseurs, émigrés, curés, magistrats, gendarmes : il est propriétaire, et représente éminemment toutes les passions, toutes les déliances des propriétaires acquéreurs de biens nationaux.

1. Biographie' P. -L.Courier de More (n~i-lS?5).lieulenant d'artillerie en 1793, servit sur le lUiin.puis en Italie; chef d'escadron démissionnaire en 1809. il rentre nii serviro pres(]iie anssitôl. et le quitte de nouveau ati milieu de la campagne d'Autriche. Il se maria à la ûUe do l'helléniste Clavier. Il vivait sous la Kestauration dans son domaine de la Chavonniore, à Verctr. en Tonraioe : il fut assassiné en 18% par son frarde.

Éditions : Pastorales de Longus.oii /inplmis et Chloé, Floreuce, 1810, in-8; Pétition ou.r (iettT Chambres, 1816, iu-8; Procès de Pierre Clavier-Blondeau. ISIS. in-8; Simple discours de Paul-Louis, vigneron de la (haimmiière. nnx membres de la commune de Veretz, A l'occasion d'une souscription pour l'acquisition de Chambortl, 18'JI , in-S ; Pétition pour des villageois qu'on empêche de danser. 1828, in-8; Gazette du village, 1853, in-8; Pamphlet des Pamphlets, 1824, in-8. Œuvres : éd. A. Carrel, 1834, 4 vol. in-8; éd, Caasaade, Lemerre, 1880.

Tandis qu'à la Chambre on discute sur les lois, au village on s'échaufTe sur l'application des lois; et voilà la matière des pamphlets de Courier, aussi mesquins en leur sens que les tracasseries mêmes auxquelles ils doivent leur naissance. Un paysan qui a envoyé promener son maire, uu curé qui empêche ses paroissiens de danser, une souscription qu'on organise, un procès de presse sont les sujets dont Courier s'empare pour faire une guerre à mort à la monarchie légitime.

Tout cela serait oublié, comme les passions de ce temps-là, si ce bourgeois n'était un fin écrivain. Il était nourri de nos meilleurs classiques, et du xvi'' siècle. Il a dérobé à La Bruyère son art d'aiguiser répigramme, h Pascal l'ironie mordante et légère. Aux vieux conteurs, il a pris la narration aisée, lumineuse, teinte d'un comique délicieux. Du fond de la Calabre, entre deux combats, il s'amusait à refaire un conte de la Reine de Navarre ', et il en faisait un bijou : dans ses pamphlets il sème à chaque page les récits exquis et les dialogues plaisants. On le lira, comme on lit ÏHeptaméron ou les Joyeux devis, sans y chercher un sens plus grave, et cela suffira pour le faire lire.

II y a même dans la netteté lumineuse de son style quelque chose qui n'est pas uniquement français, qui donne l'impression de la grâce grecque : tel oonle des gendarmes venant arrêt. 'r des paysans fait songer à Lysias 2. Et en effet notre voltairieu est ur. hejjéniste.de première force. Pendant ses campagnes, il a porté son Homère dans sa poche; dans ses loisirs de garnison, il traduisait Xénophon^. Dès son arrivée en Italie, les bibliothèques, les musées, les ruines, les marbres, l'ont enivré; les pillages des soldats, les mutilations d'oeuvres d'art lui percent l'âme : c'est un Grec parmi les Barbares. Dès qu'il a quitté le service, il s'enferme à la bibliothèque de Florence^ pour copier un passage inédit d'un roman grec, de ce Daphnis et Chloé, dont il a fait une traduction en français archaïque d'une naïveté un peu laborieuse.

Courier est le dernier et autheatique représentant de l'art classique chez nous, le dernier des écrivains qui se rattachent au mouvérhent déterminé par les travaux de l'Académie des Inscriptions : il a droit d'être nommé après André Chénier. Car, dans ces grogneries de bourgeois hbéral, il y a des coins délicieux d'idylle, des coins de poésie rustique à la façon de certaines scènes d'Aristophane. A travers une gazette de village, toute pleine de médi-

1. Lettre du \" nov. 1807 à Mme Pigalle; cf. Héptaméron, nouvelle 34.

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