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JOINVILLE

Jean, Sire de Joinville -, Champenois comme Villehardouin, n'est ni un capitaine ni un homme d'Étal. Il n'a pas les taleals dé "son devancier : mais c'est un charmant esprit, franc, ouvert, priniesautier, un esprit de la famille de La Fontaine êl de Montaigne. Il se raconte en racontant saint Louis; il se peint, avec ses goûts,

1. A consulter -.la Vie de saint Thomas le Martyr, étude historique, littéraire et philolo?ique, par Klienne, Paris, 1883.

2. Biographie. Jean, sire de Joinville, né en 1224 au château de Joinville (Haute-. Marrie), orphelin de bonne heure, fut élevé dans la cour du comte de Champagne, Thibaull IV, sou suzerain el son luteur selon la coutume féodale. Majeur et investi de l'ofûce de sénéchal de Champagne, héréditaire dans sa famille, il se maria II avait deux enfants quand il partit pour la croisade (avril 1218). En septembre, il rencontra saint Louis à Chypre. Il resta en ÉRyple, en Syrie jusqu'en 1251. Il refusa de se croiser avec saint Louis en 1267. Philippe III lui confia vers 1283 l'administration du comté de Champagne pendant la minorité de Jeanne de Navarre. En 1315, à quatre-vingt-onze ans, il écrit à Louis X une lettre qu'on a conservée; il promet de rejoindre bientôt avec ses gens le roi qui marche contre les Flamands. 11 mourut en 1319. Joinville écrivit son histoire à la requête de Jeanne de Navarre, comtesse de Champagne et reine de France : comme elle mourut en 1305, le livre de Joinville fut offert, en 1309, à son fils Louis (plus tard Louis X).

Éditions : Antoine de Rieux, Poitiers, 1547; Claude Ménard, 1G18; Melot, Sallicï et Capporonnier, 1761; N. de Wailly, Paris, Didot, gr. in-8, 1874.

A consulter : Vie. H. -F. Delaborde, Jenn de J. et les seiyneurs de J., Pari.s, in-S, 1894; G. Paris et Jeanroy, ouvr. cité; Debidour, ouvr. cité; G. Paris, la Composition du livre de J. sur saint Louis, Uoiuauia, oct. 1894.

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son humeur, ses vertus, ses faiblesses, ses saillies : mais en se peignant, il a peint l'homme, ou du moins riiomniedu xin" siècle, en un de ses plus aimal)les exemplaires.

S'étanl croisé en 12VS, il avait rencontré saint Louis à Chypre : la droiture, la vivacité, la gaieté de ce chevalier de vingtquatre ans avaient séduit le roi, aux côtés de qui il resta pen dant les six années de cette croisade de misère. De retour en France, il riait venu frcquemnient à Paris, toujours bien accueilli de Louis l\, (pii lui montrait une amicale coniiiince. La commission ecclésiasiique qui lit renc|iiète avant la canonisation l'entendit pendant deux jours : et quand la reine Jeaime de Navarre, femme de Philippe IV, voulut connaitie par un récit fidèle la vie du saint roi, elle sadressa à son sénéchal de Champagne, qui rechercha dans sa mémoire d'octogénaire des souvenirs tout frais encore, bien que les plus anciens remontassent à plus de cinquante années'. Le temps avait un peu brouillé dans son esprit la chronologie : et le dessin des opérations militaires lui apparaît un peu confusément. Mais on peut douter qu'il les ait jamais bien conçues, et ce ne .sont pas les secrets de la stratégie ni des conseils qui font l'intérêt de son livre.

Tel qu'il est, dans ses deux parties mal équilibrées et fort inégales, l'une consacrée aux vertus, et l'autre aux « chevaleries » de saint Louis, dans son abondance désordonnée, avec son incohérence, ses redites et ses digressions, ce livre de bonne foi tire sa force de séduction des deux figures qui l'emplissent et s'y opposent Scelle du roi et celle du sénéchal de Champagne.

Saint Louis a trop souvent dans les histoires, et même chez Voltaire, l'angélique et fade pureté d'une image de piété : chez Joinville, il est saint, autant et plus qu'ailleurs : mais il est homme, et vivant. Le voiUi, avec ces vertus qui, en ce temps-kà même, et jusque chez les infidèles, le firent plus fort que tous les talents et toutes les victoires : la piété d'un moine, le courage d'un soldat, mais surtout l'abnégation, la perpétuelle immolation du « moi », la charité fervente et la justice sévère. Toutes ces vertus, Joinville nous les fait voir et toucher, il nous les montre en action, dans les faits particuliers : saint Louis jugeant à Vincennes ou dans son jardin du palais, ou bien punissant six bourgeois de Paris qui, pour s'élre arrêtés à manger des fruits dans une ile, avaient retardé et mis en péril toute la flotte; saint Louis prisonnier des Sarrasins, qu'il domine par sa sérénité; saint Louis refusant de quitter sa nef à demi brisée, pour partager le sort de ses gens; saint Louis portant les cadavres de ses soldats, « sans se boucher

1. Selon M. G.Paris, Joinville utilisa, en 13(fâ, dos mémoires personnels qu'il avail rédi"!;» peu après Hli; voilà pourquoi il parle lant de lui daus une vie du saiut roi.

le nez, et les autres le bouchaient », autant de tableaux expressifs, saisissants de réalité familière, et que Joinville a rendus populaires. xMuis il dit aussi certains petits effets de grandes vertus, des excès et des défauts, marques d'humanité, qui rapprochent do nous le saint, et l'animent sans ramoindrir : nous voyons le roi, vêtu de grossier camelin, « tremper son vin avec mesure », et manger ce que son cuisinier lui prépare, sans condescendre jamais à commander le menu de son repas; nous le voyons, modeste en sa parole comme pur en ses actes, n'ayant onques nommé le diable en ses propos, toujours timide et petit enfant devant sa mère, froid à l'excès et comme indifférent à l'égard de sa femme et de ses enfants, l'humeur vive avec son angélique bonté, assez jaloux de son autorité, rabrouant prélats ou Templiers, quand ils semblent entreprendre dessus, et, pour tout dire, un peu colère : Joinville ne fait-il pas un pacte avec lui, pour que ni l'un ni l'autre à l'avenir ne se fâchent, le roi de ses demandes, et lui des refus du roi?

Les entretiens de saint Louis et de Joinville sont exquis : c'est la plus fraîche et délicieuse partie du livre. La pieuse gravité, l'affectueuse et paternelle sollicitude du roi font un contraste avec les sentiments ou trop mondains ou tout humains du sénéchal, avec le vif et plaisant naturel de ses réponses, quand il proteste de ne jamais laver les pieds des pauvres, « ces vilains! » au saint jeudi, ou d'aimer mieux avoir fait cent péchés mortels que d'être lépreux. Mais rien n'est charmant comme le geste affectueux du roi, venant appuyer les deux mains sur les épaules du sénéchal, auquel il n'a pas parlé de tout le dîner, et qui, tristement retiré près d'une fenêtre grillée, se croit en disgrâce pour avoir parlé selon l'honneur et selon la vérité. Ce récit nous fait surgir devant les yeux un saint Louis intime, familier, souriant, plus aimable et plus « humain » encore que le roi justicier du bois de Vincennes, et que le roi chevalier, qui faisait si fière contenance aux jours de bataille sous son heaume doré.

L'excellent sénéchal admire, aime de tout son cœur la grande perfection qu'il voit en Louis IX. Elle le dépasse : mais il faut dire à son honneur que, s'il ne prétend pas l'égaler, elle ne le gêne pas du moins. Il a assez de bien en lui, pour être à l'aise avec ce saint, et ne pas se sentir condamné par tant de vertu. Mais Joinville est homme; la nature est forte en lui, et se fait jour sans contrainte. Très brave, il fait son devoir brillamment : à la Mansourah, en Syrie, il est de ceux qui donnent l'exemple et font le sacrifice de leur vie. Ce n'est pas qu'il n'y tienne : le martyre n'a pas d'attrait pour lui, et il n'écoute pas son cellérier qui lui conseille, et aux autres de sa compagnie, de se faire égorger pour

aller dans le ciel, au lieu de subir la prison du Sarrasin. Kn plus d'une occasion, il a peur, et f-Mand'peur : il sue et tremble, et le dit sans vergogne, d'autant qu'il n-en fait pas moins ce qu'il faut. Son liumanité, aimable et l'aible, éclate à cbaque page de son récit, comme lorsque, au départ, il n'ose se retourner vers son beau cbàteau de Joinville où il laisse ses deux enfants, de peur que le cœur ne lui fende.

Il est très pieux : étant à Acre, il occupe son loisir à paraphraser le Credo. Il a des dévotions particulières, à saint Jacques, à saint Nicolas de Varangeville, à Notre Dame suilout. Il est de ces âmes qui font les miracles, à force de croire et d'espérer. L'article essentiel de sa foi, c'est que Dieu peut prolonger la vie des hommes qui le prient. Aussi, en toutccirconstance critique, quand sa nef est en danger, ou quand l'armée est inquiète du sort du comte de Poitiers, Joinville a le remède : trois processions feront lafTaire, et avant la troisième, la nef sera au port, le comte aura rejoint l'armée. Il nous donne des Miracles de Notre Dame, qui valent les meilleurs de Gautier de Coinci : comment Notre Dame soutint par les épaules un homme qui était tombé à la mer, sans qu'il fit même un mouvement pour nager, et comment elle vint couvrir la poitrine de l'abbé de Clieminon, de peur que le saint homme ne s'enrhumât en dormant.

Voilà une foi intacte, pure, naïve, et, qui plus est, une foi qui règle les actes. Dans le château de Joinville, tout jureur et blasphémateur reçoit un bon soufflet. En Egypte, il tance six de ses chevaliers qui bavardent à la messe. Il part à la croisaile, pieds nus, avec lécharpe et le bourdon du pèlerin. 11 prend au sérieux la croisade et son vœu : d'abord comme un engagement de vie pure et chrétienne. Le libertinage de l'armée l'indigne. Par un cirort plus méritoire, cet aimable homme, qui regrette si tendrement la France et les siens, refuse de quitter Ja Terre Sainte : il v fait rester le roi, il y resterait sans lui. Il ne veut pas revenir, et ({u'on puisse lui reprocher de n'avoir pas bien fait le servi<.'e de Dieu.

Au reste, comme saint Louis même, il est assez sur de sa foi pour ne pas être esclave de l'Eglise : le saint roi prenait un jour le parti des exfcom munies, le sénéchal est une fois excommunié, et porte légèrement la chose, sans crainte et sans émotion. Mais surtout l'homme, et l'homme féodal ne sont pas morts en lui : la religion n'a étouffé en lui ni l'intérêt ni l'orgueil. A la croisade, en homme avisé, il se l'ail bien payer du roi : il ne veut pas renoncer, ni servir gratis. Ayant une fois tàté de la croisade, il en a assez, et quand saint Louis reprend la croix et l'engage à l'aire de même, il répond, avec plus de sens que de zèle, que le meil-

leur moypn de servir Dieu, pour un seigneur, c'est de rester sur ses terres, et de protéger ses gens. Il a l'indépendance, la dignité, l'amour de paraître de la noblesse féodale : pour un mince grief, il menace de quitter sainl Louis. Il aime le bon vin, et s'est fait défendre par les « physiciens » d'y mettre de l'eau; il aime là bonne chère et tient presque table ouverte en Syrie. 11 nous conte comment il remplit ses élables et ses celliers : il dépense magnifiquement l'argent du roi. 11 aime les riches habits, et saura bien répliquer à maître Hobert de Sorbon, s'il l'attaque là-dessus. Ce très honnête et délicat chev?ilier n'entend rien à la probité commerciale : c'est vertu de bourgeois. En vain les Templiers essaient-ils de lui faire comprendre qu'ils ne peuvent toucher aux dépôts qu'on leur confie ; il force leur caisse, pour payer la rançon du roi. Il trouve tout naturel aussi de tricher sur le paiement, et de frustrer les Sarrasins de di.v mille livres qu'on leur doit : est-ce péché de tromper les mécréants?

Ces deux hommes excellents, le roi avec le sénéchal, en face de Perceval et de Galaad, c'est le possible et le réel en face de la chimère et du rêve. Avec plus de singulière perfection, en saint Louis, avec plus de commune humanité, chez Joinville, voilà l'esprit qui a créé le monde mystique du Graal, voilà, réalisée en des actes vraisemblables, accessibles, en pleine réalité historique et vivante, la chevalerie du Christ. Mais de plus, il y a en ces deux hommes, dans la libre intimité de leur commerce, dans la naturelle effusion de leurs natures, à travers leurs dialogues, il y a comme un rayon de cette grâce aimable et puissante, qui illumina parfois le christianisme au moyen âge, avant les schismes et les révoltes; ce roi et ce baron sont de la communion de saint François d'Assise.

Autour d'eux, on voit poindre une aurore de vie mondaine : c'est Lancelot, et non le Graal, qui donne le Ion; et le mot du comte de Soissons à Mansourah : « Nous parlerons de celte journée dans les chambres des dames x, enregistre une orientation délinitive du tempérament français. Ce jour-là, une des forces morales qui produiront le xvii« siècle, entre en jeu.

Joinville est une riche nature, dont les actes et relations de la vie chrétienne et féodale n'épuisent point l'abondance. Son originalité, sa caractéristique, c'est une curiosité toujours éveillée, toujours active, d'autant qu'à son esprit vierge de toute science solide et positive, tout est nouveau. Deux ou trois impressions, sèches, sinon faibles, ou réprimées rapidement, piquent à peine quelques traits pittoresques sur la grave démonstration de la conduite delà quatrième croisade : Joinville regarde tout, s'émerveille de tout, et dit tout. Il semble que l'univers ait été créé pour lui, et que ce soit le premier regard de l'humanité sur le monde des formes, des

Lansok. — Histoire de la Littératù.e française. '-t

m LITTÉRATURE HÉROÏQUE ET CllEVALERESOUE.

couleurs et du mouvement. Le Nil, qui sort « de Paradis Terrestre ». le miracle de ses crues périodiques, les alr(n'(t.z(i!i, où Teau se lient si fraiclie en plein soleil, les l}«';douins, <• laide et hideuse gent », à barbe et cheveux noirs, les Tartares, et les commencements merveilleux de leur puissance, la Norvè^^e et la longueur des jours polaires, trois ménétriers qui jouent du cor et font la culbute, les petites choses comn>o les grandes, ont frappé Joinville, et viennent après cinquante ans prendre place un peu à l'avenlure au milieu des « chevaleries » du roi Louis. Peu de chose l'amuse, le mot d'une bonne femme, la plaisanterie du comte iTEu, qui consiste à casser la vaisselle de Joinville avec une batiste, pendant qu'il dine.

Il a l'imagination vive et les sens éveillés : tout ce qu'on lui dit, il le voit et le fait voir. Mais surtout il a des yeux : et tout ce qui a passé devaut ses yeux y laisse une ineffaçable et précise image. Après cim^uante ans, il voit encore la toile peinte en bleu, qui revotait le pavillon du Soudan d'Egypte, la cotte vermeille à raies jaunes d'un garçon qui est venu en Syrie lui offrir ses services» quand il s'attendait à avoir la télé coupée, il entend la confession de son con»pagnon sans qu'il lui en reste un mol dans la mémoire, mais il voit le caleçon de toile écrue d'un Sarrasin, et ce caleçon toute sa vie lui restera devant les yeux.

C'est cette puissance naturelle de vision et d'imagination qui fait le charme de .Joinville. Par là, si inférieur qu'il soit à Hérodote en intelligence, en réflexion, en sens esthétique, ce chevalier inhabile à penser a dans son récit enfantin des impressions d'une fraiclieur, d'une vivacité qui font jienser au premier des historiens grecs. Il est de la même famille, il a le sens de la vie, et il rend d'un trait léger et juste, avec une grâce inoubliable. J'ai déjà parlé de ses dialogues : ses tableaux ne valent pas nmins. Le départ de la flotte chrétienne, aux accents du Veni,creator Spinliix, évoque p<\r sa simplicité puissante le souvenir du départ de la flotte athénienne pour la Sicile, et je ne sais si le récit de Thucydide est d'un pathétique plus sobre et plus saisissant.

C'est qu'à ce don de l'imagination, Joinville joint celui de la sympathie : il sent comme il voit, et avec les images amassées dang soTi'souvenir se réveillent en foule les émotions qu'il a ressenties. Après un demi-siècle, il retrouve les sentiments complexes du jour du départ, l'allégresse, l'anxiété, le regret, tout ce que le connu que l'on quitte, et l'inconnu où l'on va, peuvent mêler d'agitations morales aux impressions physiques de l'œil et de l'oreille. Point de sentimentalité du reste, ni de mélancolie : la jgie domine et dans l'ilme et dans la parole de Joinville; mais il iTcIans l'occasion, sur les misères de ses amis ou de ses compa-

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gtions, des expressions de tendresse et de pieté, fmes comme le sentiment qui un moment attrista sa belle humeur. Il n'y a rien de plus délicat et de plus pénétrant que cette scène de la dernière piesse du prêtre de Joinville, qui soutenu, dans les bras de son seigneur, acheva à grand'peine de chanter l'office du jour, et (< onques puis ne chanta ».

Nul art ne vaut mieux que ce naturel, et c'est de pareilles sensations qu'un autre Champenois, quatre siècles plus tard, fera l'étofîe de sa poésie : Joinville a ce qui manque aux auteurs de fabliaux, pour annoncer La Fontaine.

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