Souvenirs, C. Lévy, 1893, in
9?0 l'épooub romantique.
les orateurs de l'orléanisme nous ap|)araissenl comme occupés surtout de saisir ou de retenir le pouvoir, divisés par leur ambition seule, et montant à l'assaut du ministère, sans s'inquiéter de discréditer la bourgeoisie qu'ils représentent tous au même titre, ou d'ébranler la dynastie dont ils sont tous également serviteurs. Dans ces compétitions, deux hommes surtout font briller leur talent, M. Guizot et M. Thiers.
M. Guizot ' fut un grand caractère, énergique, autoritaire, un puissant esprit, étroit, dogmatique, d'une certitude sereine et inébranlable : les idées utiles à sa classe lui apparurent toujours dans une lumineuse évidence, comme la forme même de la raison; et il no les trouva jamais réalisées suffisamment dans la politique gouvernementale que par lui-même. Il voyait, comme par une direction providentielle, toute l'histoire européenne depuis l'invasion des barbares tendre partout, et particulièrement en France, à former, élever, éclairer, enrichir une classe moyenne : son œuvre d'historien a consisté à dessiner ce mouvement. Il estimait la religion nécessaire à l'ordre et à la conservation de la société; elle était partie intégrante de sa raison : il voulait des Églises fortement organisées. Église catholique. Église calviniste, Église spiritualiste, excluant ou matant les têtes ardentes ou indisciplinées, les ultras de toute couleur, unies entre elles par une bonne confraternité administrative et par une coopération journalière. Ce que ce protestant estime le plus dans la religion, ce n'est pas le sentiment religieux, c'est l'Église, l'autorité, l'énergique oppres-
1. Biographie: François-Pierre-Guillaume Guizol, né à Nimes ea 1787, protestant, élevé à Geaève, professeur d'histoire moderne à la Sorbonne en 1812, suivit Louis X VIII h Gand; couseiller d'État sous la Restauration, il reprit son cours en 18'21 après la chute du ministère Decuzes ; ce cours fut suspendu do 18*22 à 1828. Après la révolution de 1830, Guizot fut ministre de l'intérieur (1830), de l'instruction publique (1832-1831, 1834-1836, 1.S36-1837), ambassadeur en Angleterre (1810), ministre des airaircs étrangères (1810-1818). Sa carrière politique tut terminée en 1848 : il écrivit quelques brochures sur la situation de 1849 à 185?. Puis il reprit .ses travaux littéraires, qui l'occupèrent jusqu'à sa mort (1874), avec le gouvernement de l'église calviniste fran(jaise, où il se moulra sévèrement orthodo.xe. — 11 épousa en 1812 Pauline de Meulan (1773-1827), en 1828 Mlle Dillon (1804-1833), nièce de sa première femme.
Éditions : Pour l'œuvre historique de Guizot, cf. p. 1000. Nouveau Dictionnaire des synonymes français, 1809, 2 vol. in-8. Vies des poètes français du siècle de Louis XIV, t. I, 1813, in-8 (devenu en 1852 Corneille et son temps, in-8). Du gouvernement ri'présentatif vt de l'état actuel de la France, 1816. in-8; Washington. 1841, in-18; De la démocratie en France, 1849, in-8; Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, 1858-67, 8 vol. in-8; Discours académiques, 1861, in-8; Histoire parlementaire de la France (discours prononcés aux Chambres de 1819 à 1848), 5 vol. in-8, 1863; Méditations sur l'état actuel de la religion chrétienne, 1866, in-8; Lettres de Guizot à sa famille et à ses amis, 188i, in-8. M. et Mme Guizol, le Temps p(U«4^MéIange8 de critique), 1887, 2 vol. in-12. — A consulter : J. Simon, Thiers, Guizot, Rémusat, 1885. E. Faguel, Politiques et moralistes. A. Bardoux, Guizot, ia-16, 1894.
sion des individualités. Les revendications féodales des légitimistes n'étaient pas à craindre : ce fut contre la démocratie que M.Guizot tourna tous ses efforts. Il est admirable et irritant dans sa politique de résistance, identifiant obstinément la bourgeoisie avec la France, les intérêts de la bourgeoisie avec la raison, et, cinquante ans après cette révolution qui avait cru faire place au mérite personnel en ruinant le privilège de la naissance, établissant durement, hautainement le privilège de l'argent : jamais il n'était plus bel orateur, jamais son raisonnement n'a été plus serré, sa parole plus animée, que lorsqu'il allait superbement contre la justice et contre la nécessité, lorsqu'il maintenait, au risque d'abîmer tout, l'iniquité d'une société chancelante. Un des plus grands monuments de son éloquence, c'est le discours par lequel il refusait d'admettre dans le corps électoral les avocats, les médecins, les capacités, comme on disait, qui n'avaient pas le ceiis obligatoire, c'est-à-dire cette partie même de la bourgeoisie qui n'avait que les lumières, le travail, sans l'argent.
M. Thiers S aussi souple que M. Guizot était rigide, était Marseillais et journaliste. Il avait la plus vive intelligence, la plus nettement bornée aussi. Moins métaphysicien encore que M. Guizot, il avait cet esprit de mesure et cet amour de la clarté, qui écartent les inquiétudes troublantes et les trop hautes questions : il était à l'aise dans la sphère des choses finies, matérielles et tangibles, des- intérêts et des faits. S'il voulait philosopher et moraliser, il avait la profondeur de Scribe, son contemporain, une autre incarnation du même esprit. Très curieux d'art, il n'était pas artiste; et le grand mouvement littéraire de son temps s'accomplit sans qu'il y comprît rien. Il le disait sur ses vieux jours : Le romantisme, c'est la Commune; il l'abhorrait comme une insurrection; il n'y sentait pas rexplosion puissante de l'art et de la poésie. Il n'eut
1. Biographie : Adolphe Thiers (1797-1877), né à Marseille, avocat, arriva à Paris en 18'2Û ou 1S21, avec Mignet, son ami de toute la vie; il écrivit au Constitutionnel et aus Tablettes universelles; de 1823 à 1827, il publia son Histoire de la Révolution française, œuvre facile et brillante, réhabilitation de l'esprit révolutionnairo contre la réaction légitimiste. Rédacteur au National en 1830, il rédigea la protestation des journalistes contre les ordonnances. Député, puis ministre de l'intérieur en 1832, en 1834, président du conseil en 1836 (mars à septembre), il se ligua avec Guizot pour renverser M. Mole. Il redevint président du conseil et ministre des affaires étrangères en 1840 (mars à octobre) ; il passa les huit dernières années du règne dans l'opposition. Député de 1848 à 1851, il soutint la candidature de Louis Ponrparte contre Cavaignac : puis il se prononça contre le priuce pour l'Assemblée et les institutions parlementaires. Pour la fin de sa carrière, cf. p. 1018. ^
Éditions : Histoire de la Révolution française, 10 vol. in-8, 1823-27; Histoire du Consulat et de l'Empire, 20 vol. in-S, 1845-1862; De la propriété, 1848; Discours parlementaires, publ. p. Calmon, C. Lévy, 16 vol. in-8, 1879-1889. — A consulter: J. Simon, Thiers, Guizot, Rémusat. P. de Rémuaat, A. Thiers (coll. des Gr. Écr, fr.), Hachelle, in-lô, 1889.
jamais le sens du style : toutes les qualités de propriété, de sobriété, de finesso, dérouleur, de proportion dans le maniement des mois, lui sont étian;,'t''res. il parle et il écrit une lan^^ue làch«^e, ni'giipéo, toute pleine d'à-peu-près, molle et i)rolixe surtout, qui délaye la pensée nt ne la serre jamais. Mais il est clair : voilà sa qualité éminenle et la riel' de ses succès; histoire, économie politique, Révolution, Empire, |»lans «le canipat,'ne, linances, question d'Orient, il inonde de clarté tous les sujets : il donne à toutes les incompétences qui l'enlendent, la joie de ne plus rien trouver d'obscur dans les plus dilliciles et spéciales affaires. 11 n'obtient cette inima;.;inable clarté que par des retranchements et des liaisons arbitraires : il est forcément inexact et superficiel. Voyez ses campagnes de l'Empire : il a et il nous donne l'illusion de lire à tout moment toute la pensée de l'Empereur, et de conduire le monde avec elle; son récit est ordonné comme un budget où tout est prévu. H n'a supprimé le hasard, l'aventure, les poussées ingouvernables des événements, qu'à force d'affirmations téméraires et de grosses approximations.
Celin Histoire duComiilat et de VEmpire • est d'un homme d'État bien imprudent et aveugle : avec BérangeFet Victor Hugo, riiiiii'^-a" créé le grand n)ouvement didolàlrie napoléonienne d'où devait sortir le second Empire; il s'imaginait un peu trop aisément que toute la gloire de Napoléon s'escompterait au profit de la monarchie de Juillet, qui avait ramené les trois couleurs. 11 fut emporté par son imagination : ce petit homme positif avait la religion du succès ; indulgent aux triomphateurs, la grandeur militaire l'éblouissait, et la gloire militaire l'enivrait. Il était peuple par un côté : il aimait les soldats, les uniformes, le tapage des tambours, l'idée des charges furieuses et des héroïques carnages; toute la poésie de son âme se ramassait dans ces émotions belliqueuses : il aima la guerre d'Algérie pour son scénario d'épopée militaire, encore plus que pour les résultats. El puis il était patriote, non pas à la façon de Guizot qui mettait le patriotisme à faire triompher deux ou trois principes abstraits dont la collection représentait pour lui la patrie, mais plus populairement, mieux par conséquent, d'une façon un peu grossière et chauvine, mais de façon qu'il était capable de ressentir profondément l'honneur de la France, et de tout faire, au risque de l'intérêt, pour l'honneur. Cela le
1. Je parle ici de celle œuvre, pour u'en point parier ailleurs. C'est une œuvre remarquable d'éloquence narrative : une œuvre de science et de philosophie médiocre, une œuvre d'art médiocre Mais c'est un prand morile d'avoir osé débrouiller un aussi vaste et redoutable sujet, et d'avoir si lestement parcouru une carrière où dix scrupuleux savants auraient usé leur vie. Cette vive intelligence ne pouvait pas ignorer, oomprenait tout, décidait tout, et oe se sentait Jamais écrasée, oi dépassé^.
met au-dessus de Guizot, encore qu'à tout piendre, jusqu'en 1850, il n'ait f,'uère joué qu'un rôle assez mesquin d'ambitieux égoïste. L'avenir se chargeait de le grandir.
Les orateurs de l'orléanisme étaient pris entre deux oppositions : l'opposition légitimiste et l'opposition démocratique, assez peu fortes toutes les deux. Dans leur défaite, les légitimistes avaient retrouvé la largeur de leur principe, qui leur permettait, contre la bourgeoisie triomphante, de se faire les défenseurs de la liberté, du peuple, de tout ce qu'enfin jadis leurs adversaires défendaient contre eux. Ils avaient pour représenter leurs idées deux orateurs de haute valeur, le comte de Montalemhert i, un pur catholique, beau caractère, esprit véhément et brillant, sans originalité ni profondeur, et Berryer 2, un avocat à la parole chaude, amplement déclamateur, et sincèrement éloquent. Dès sa jeunesse il s'était efforcé d'épargner à la Restauration les iniquités capables de la rendre impopulaire; il avait défendu Ney et Cambronne (1815 et 1816); maintenant il défendait dans un autre esprit les accusés de la monarchie de Juillet, Chateaubriand (1833) et Louis Bonaparte (1840). Dans la Chambre la poUtique étroite, apeurée, matérialiste du gouvernement lui donnait beau jeu pour faire retentir les grands principes et les beaux sentiments : il y avait du reste bien de l'habileté et de la finesse sous les éclats de sa parole.
Sans s'être classé dans aucun parti, et siégeant, comme il disait, au plafond, Lamartine s'était donné le rôle de jeter, au travers de la discussion des intérêts, toutes les nobles idées de justice, d'humanité, de générosité, sans esprit et sans ambition de parti, faisant simplement sa fonction de poète, tâchant d'élever les consciences, et versant sur les politiciens toute la noblesse de son âme en larges nappes oratoires. Lorsque les tendances de la monarchie se précisèrent dans la résistance égoïste, les instincts de Lamartine se déterminèrent aussi vers l'opinion démocratique : il écrivait son Histoire des Girondins (1847), si peu historique, toute chaude d'éloquence, illuminée de portraits prestigieux, et qui emplit les âmes d'un vague et puissant enthousiasme révolutionnaire.
1848 vint, et ce fut un moment unique, que celui où Lamartine, pendant des semaines, fut à lui seul tout le gouvernement, et gou-
1. Biographie : Le comte de Montalemberl (1810-1870), né à Londres, fondateur de l'.4i'eni> avec Lamennais, pair de France, se fit sou# la monarchie de Juillet le défenseur de l'intérêt catholique, des Jésuites, de l'Irlande, des chrétiens de Syrie, de la Pologne, de la Grèce, etc. Député en 1848, il soutint Louis Bonaparte jusqu'au coup d'Etat. Il ne fut pas réélu en 1857. — Œuvres, 1861-68,9 vol. in-8; Lettres à un ami de collège, in-12, 1873 et 1884.
2. Pierre Antoine Berryer (1790-1868), député de 1S30 à 1851. — Édition : Œuvres, 9 vol. in-8, 1872-78, Paris, Didier. — A consulter : R. Lecannel (de l'Oratoire), Berryer^ sa vie et ses-ctuvres, Paris, 1893,
9^4 LEPOQUE ROMANTIQUE.
verna par son éloquence de poète, calmant, maniant, purifiant les passions populaires, contenant la révolution qu'il avait faite, faisant acclamer le drapeau tricolore par Témeute qui apportait le drapeau rouge. Puis les choses reprirent leur cours : mais le suffrage universel avait changé Taspccl de la Chambre et par contre-coup la forme de l'éloquence parlementaire : il y eut moins de correction, de politesse, de logique, plus de violence et de passion déchaînée, des voix plus grosses et plus populaires; la tradition emphatique ou solennelle de l'éloquence jacobine, le rugissement et le laconisme reparurent à la tribune. V. Hugo déployait ses vastes images, assénait ses antithèses sentencieuses; et sa volumineuse éloquence, abondante en grands effets et théâtralement machinée, soutenait des combats fréquents contre la parole unie et savante de MontalemberL