LE CÉNACLE. LA PRÉFACE DE « CROMWELL
On ne saurait aussi s'empêcher de dire que l'explosion du romantisme fut la conséquence de ces causes insaisissables qui firent apparaître presque simultanément de puissants talents. Ce qu'on appelle le hasard donna alors Hugo, Lamartine et Vigny. Casimir Delavigne venait de rimer ses Messéniennes et N. Lemercier venait de manquer sa colossale Panhypocrisiade, quand Lamartine, du fond de sa province, apporta ses Méditations où l'on reconnut d'abord un grand poète (1820^. CependanTyîgny, dans ses loisirs de garnison, composait ses Poèmes, qui parurent en 1822. Le romantisme élégiaque et fiévreux, le romantisme philosophique et symbolique étaient nés. Mais il n'y avait pas d'école romantique : c'étaient deux manifestations isolées du génie poétique, et aucun des deux poètes, à celte heure, pas même Vigny, ne songeait à se poser en théoricien novateur ou révolté, ^^ctor Hugo donnait ses Odes (1822), toutes classiques dans leur éclatante rhétorique qui en faisait^ l'achèvement splendide du lyrisme selon la formule de J.-B. Rousseau, chefs-d'œuvre de virtuosité sans sincérité. Combinaison et facture des vers, choix 3'îmages et artificêS~de construction, rien dans ce premier recueil
1. Je trouve ce détail dans Piohot {Voyage hist. et pitt, en Angl.), Avant-Propos t. l. a. 14. éd. da 1826.
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ne rompait avec la tradition, sinon la puissance du talent qu'oa pouvait déjà entrevoir.
Lo premier manifeste fut lancé par Stendhal en 1822 : dans sa brochure sur liacine et Shakespeare, il semblait faire de l'ennui le signe érainent du classicisme. Étrange confusion des temps, qui fait de ce bonapartiste, (idèle disciple des sensualistes et des analyseurs du xviii'^ siècle, le premier porte-drapeau du romantisme, dont tout semblait plutôt l'éloigner! Mais le romantisme, pour Stendhal, se réduit à ce qu'un disciple de Montesquieu peut accepter : il combat l'imitation, c'est-à-dire le principe classique, qm empêche une littérature d'être ce qu'elle doit, l'expression exactr du climat et des mœurs.
L'école romantique se forme vers 1823, autour de Ch. .Nodier ', dans le fameux salon de l'Arsenal. Nodier, fureteur el voyageur, est épris de sentimentalité, de fantastique, d'exotisme, possédé du besoin de romancer l'histoire et d'y machiner des dessous ténébreux ou singuliers ; avec lui, Emile et Antony Deschainps *, Vigny, Soumet, Chénedollé, Jules Lefèvre, forment le premier Cénacle '. ^Victor Hugo y tient par d'amicales et fréquentes relations : il se réservé.' Il refuse encore, dans une Préface de 1824, le nom d<; fomanlique comme celui de classique : il encense Boileau el vénèro les règles. 11 se pose entre les deux partis, se contentant d'affirmer, après Staël et avec Villemain, que la littérature est l'expression de la société. Il laisse ses amis guerroyer dans la Muse frai çaise et dans le Globe '■. Il se déclare seulement dans sa Préface de
1. Ch. Nodier (1783-1844) fut nommé, le 1" janvier 1824, directeur de la Bibliothèque de Monsieur (Arsenal). 11 a fait les Proxcriis (1802), le Peintre de Satzbourg (1803), dans le penre allemand sentimenlal, les Essais d'un jeune Anrrfe (I80i), VBisloire des SociiHi^s secrètes de l'année (1815). où il invente un colonel qui est à Napoléon ce que d'Arlagnan est à Mazarin. des nouvelles et romans, de Jean Sbogar (1818) à Trilby (ISâ-?), liertram ou le Château de SaintAldebrand, traeédio imitée de l'anglais (1821), etc. A consulter : M Salouioii, Ch. Nodier el le groupe romantique, 1908.
2. E Drtschamps (1701-1871) trud;iira en 1839 Bornéo et Juliette, puis Macbeth en ISii. Œuvres anuplélea, Lemerre, 6 vol. in-12. — 11 avait un frère, Antony lieschamps (1800-1809), qui traduisit Dante.
3. Le second Cenacli! est celui do 1829, d'où ont disparu les demi-classiques, le^ précurseurs timides, où les artiste» se mêlent aux poètes : chez Nodier se réunissent Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, Dumas, les deux Devèria, L Boulanger, David d'Angers. On y amène le jeune Musset.
4. La Muse française fut fondée en 1S2T (Héirapr. par J. Marsan, pour la f^oc. (les lo.xtes /">•. modernes. 2 vol. in-IO, 1907-1900): le Globe on 1824 Lo Globe était libéral, il accueillit pourtant les idées littéraires des romantiques. — Les artirlp» de Deschunips dans la Muse française furent réunis en 1820 (le Jeune Moraliste du XIX' siècle). Cf. l'article • la Guerre en temps de paix, t. 11 do la .Musc fr., p. 293, 1821. '< Vous apjiolcz romantique ce qui est poétique. • Voilà le mil essentiel. — A consulter : J Marsan, JVotes sur la bataille romantique, Kev'. d'IIist. litl., 1906; L. Séché, le Cénacle de la Mute française, 1908.
-1826, où il fait une sortie contre les limites des genres, revendique îê nom de romantique, attaque limitation, et, demandant à l'art d'élre avant tout inspiration, pose la formule de la liberté dans Vart^.
En même temps, il publiait ses ballades, pour donner une idée de la poésie des troubadours, ces rapsodes chrétiens qui savaient manier Vépée et la guitare -. Il dépouillait les formes classiques de l'ode; il essayait des rythmes plus simples, plus souples, plus personnels; il cherchait des combinaisons fantaisistes, où éclatait sa prodigieuse invention rythmique ou verbale. Enfin, il se faisait lui, le tard-venu, il se faisait du droit du génie le chef du mouvement romantique par la Préface de Cromwell (1827).
Avec un grand fracas de formules hautaines, et de métaphores ambitieuses, à travers de piodigieuses ignorances et des audaces inouïes d'affirmation arbitraire, faisant défiler magnifiquement tous les âges, et se grisant de la couleur ou du son des noms propres, Hugo posait l'antithèse du beau et du laid, du sublime et du grotesque; et, en les opposant, il les unissait dans l'art. Cela revenait à mettre la beauté dans le caractère, comme avait indiqué déjà Diderot. Il se réclamait de l'Arioste, de Cervantes et de Rabelais, ces « trois Homère bouffons », et surtout de Shakespeare. Il étabTFssait que » tout ce qui est dans la nature est dans l'art » : ainsi le romantisme devenait un retour à la vérité, à la vie. Il démolissait les lois du goût, les règles des genres, leur division surtout et leur convention, tout ce qui s'opposait à la libre et complète représentation de la nature, saisie en ce que chaque être possède de caractéristique, beau ou laid, il n'importe. Mais dans ce bouleversement de toutes les traditions, Hugo maintenait la nécessité d'une interprétation artistique, d'un choix, d'une concentration, de certaines conventions enfin, qui sont les moyens de l'art, et sans lesquelles l'art ne saurait subsister.
Ces restrictions font honneur à son jugement ; tout le monde ne les faisait pas alors; et, avec celte frénésie qui scandalisait ou effrayait les classiques, un journaliste converti de la veille donnait en deux phrases le credo romantique :
« Vivent les Anglais et les Allemands! Vive la nature brute et sauvage qui revit SI bien dans les vers de M. de Vigny, Jules Lelèvre, V. Hugo ! 3 »
1. Hugo ne dit pas, comme les autres, la liberté de l'art, mais la liberté dans l'art, c'est-â-dire la liberté' et l'art, êlre libre, « condition de respecter l'art • comme il dit la liberté dans l'ordre, pour l'union de la liberté et de l'ordre, son idéal politique à cette époque.