CHAPITRE IV
Médiocre apliUnJe de l'esprit français au lyrisme.-— I. Ancien lyrisme français. Chansons de iemmes; roynaiices ; pastourelles.— 2. Influence du lyrisme provençal au xii' siècle. La théorie de l'amour courtois. La cour de Champagne et ses poètes. Médiocrité de l'inspiration.
Le Français n'est pas lyrique. Trois ou quatre fois dans les dix siiécics que compte sou histoire littéraire, il a fait efîort pour se créer une poésie lyrique : ce n'est que de nos jours qu'il a vraiment réussi. Cette impuissance prolongée était le revers et la rançon de nos qualités.
Cet homme de Schopenhauer, « qui n'aurait été conduit ni par son expérience personnelle, ni par des réflexions suflisamment profondes, jusqu'à reconnaître que la perpétuité des soulTrances est l'essence même de la vie; qui au contraire se plairait à vivre, qui dans la vie trouverait tout à souhait; qui de sens rassis consentirait à voir durer sa vie telle qu'il Ta vue se dérouler, sans terme, ou à la voir se répéter toujours; un homme chez qui le goùl de la vie serait assez fort pour lui faire trouver le marché bon, d'en payer les jouissances au prix de tant de fatigues et de ])eines dont elle est inséparable », cet homme-là ne se réi)andrait guère en chants lyriques; et cet homme-là, c'est nous. Ce fut nous du moins pendant des siècles: nous avions arrangé nos affaires pour ne regarder que la terre et l'existence présente, et pour être débarrassés de tout ce qui générait l'action ; nous avions donné procuration à l'Église de régler pour nous la question de la destinée, de la mort et de l'éternité, de façon à n'y plus penser que dans les courts moments où elle nous établit notre compte. Nous avions soigneusement enclos dans un coin de notre àmc les inquiétudes métaphysiques et les tristesses religieuses, de peur de les mêler à notre vie et qu'elle n'en lût troublée : nous les
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avions, pour pins de sûreté, résolues en idées et en actes d'accord avec l'Église. Le monde extérieur n'était pour nous qu'un objet intelligible : et quand notre intelligence trop faible encore no sV appliquait pas pour en tirer des concepts, noire volonté en faisai', le champ de son action : nous ne voyions dans la nature que nous-mêmes, l'o'bjet qu'elle présentait et l'obstacle qu'elle opposait à nos ambitions. Tant qu'il en a été ainsi, une grande poésie lyrique ne pouvait sortir chez nous des éléments ni des circonstances qui ailleurs la produisaient.