Mardoche, yamoinm, Lettres de Oupum a i'ulvne
LA Pnif.SIE ROMANTIQUE. 963
sensé ', le plus ou le seul homme du monde qu'il y ait parmi nos romantiques, saisissant mieux qu'aucun autre la grâce spéciale ou l'agrément de la vie de. s.a.'on : très séduisant par ce mélange d'émotion frémissante et d'exquise ironie, par son rayonnement de jeunesse surtout; car il faut songer qu'à trente ans, presque tout son œuvre était achevé.
Sa poésie est une causerie charmante où vihre toute son âme; tout s'y mêle, tristesse et rire, sentiments intimes et impressions du dehors; par un aisé passage et d'indéflnissables nuances, elle hausse, baisse, change le ton -. Des « mots de tous les jours » notent délicatement d'originales émotions; au hasard delà causerie sortent spontanément des profondeurs de l'âme toutes sortes d'images des choses, fraîches et comme encore parfumées de réalité : une physionomie d'homme, une scène de la vie, un aspect de la nature, mille formes apparaissent ainsi, en pleine lumière, sobrement indiquées, d'un trait à la fois large et précis. La sensibihté du poète y répand une teinte délicate qui, sans en altérer la vérité, les enrichit d'une puissante séduction ^.
L'artiste n'est pas impeccable : aux impuissances naturelles de son talent, Musset ajouta les dédains de son dandysme. Himes négligées, insuffisantes, à-peu-pres de style, impropriétés, incorrections, obscurités et parfois non-sens, rhétorique sincère, je le veux, chez un si jeune poète, mais enfin par trop copieuse *•, verve un peu courte et haletante : voilà quelques-unes des imperfections de Musset. Il se moque de la composition, et en effet il lui est à peu près impossible de composer une grande œuvre : au fond, le manque de composition se ramène à un défaut d'invention. Musset est exqiiis^dans l'œuvre courte, libre, où sa fantaisie peut errer à l'aise, se reposant ei repartant quand il lui plaît : le conte, l'épître (tournée en méditation, ou distribuée en strophes lyriques), voilà où il excelle. Nous verrons aussi qu'il a su faire un usage original et charmant de la forme dramatique.
Il y aurait trouvé même ses chefs-d'œuvre, si la grande souffrance de sa vie n'avait tiré de lui les Nuits : Musset est un grand poète dans l'élégie lyrique. Eliminant les faits, laissant l'histoire anecdotique du cœur,' dû s'étaient complu tous les élégiaques jusque-là, Musset fait apparaître dans son amour à lui les propriétés éternelles et l'immuable essence de l'amour. Voilant dans
■ 1. 11 écrivait une très jolie prose, alerte, limpide, toute voisine du xvin* siècle. Voir ses Contes et IS'ouvelles.
2. Une bonne fortune. Après une lecture, Soirée perdue, la Ali-Carême, etc.
3. Notons aussi ses visions, rêvées et charmantes, d'une Grèce antique, aimable et ' lumineuse,
i 4. Cf. Rolla, mélange de ibélorique juvénile el d'amertume byronienne, qui prq- [ 4uil parfois une impression profonde.
un lointain délicieusement embrumé toutes les formes de la réalité qui l'a blessé, il prend pour matière de poésie la souffrance qu'il a ressentie d'avoir aimé : toutes les nuances et toutes los phases de la douleur se distribuent outre ces patiiéliques Nuits ilejHat^ de décembre, à' août, (Voctodre, que comitléle le Souvemr ou se reposo son cœur encore endolori. 11 y a là une délicate analyse des plus fines. .expériences de l'àme ', d'où se dégage l'originale philosophie de Musset, jusque-là assez peu heureux dans ses essais de pensée.
Le monde alors lui apparaît comme un rôve; aucune réalité ne se laisse retenir, l/homme appartient à la douleur : toute poursuite du bonheur se termine en douleur; et le remède à la douleur, c'est l'anéantissement, celui tout au moins de notre être passé par l'oubli. Mieux vaut le souvenir, qui seul est à nous et dure avec nous : le bonheur fuit, et le souvenir du bonheur reste; le malheur passe, et le souvenir du malheur persiste, intimement doux, et plus doux que le souvenir même du bonheur.
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
Voilà bien la philosophie qui convient à la vie de Musset, plutôt que la banale religiosité de l'Espoir en Dieu. L'amour trompe, mais il n'y a de bonheur que dans l'amour : il faut le chercher toujours, sans espérer de le conserver; il faut le chercher non pour l'avoir, mais pour l'avoir eu : car l'avoir est une misère, mais de l'avoir eu, là est le délice.
0. THÉOPHILE r.AnriRR. | i//~" \ ô7 ^ Celui-ci'^ est un génie étroit, absolument original et de premier
M t. Musset est le seul romantique qui ait eu l'intuition psychologiquo. • 2. Blo'grâphlêTT!î?^ô]nître Omttrer^'ffS'TTârBés oii'lSiT, 5')^ on ISIi,
entra dins l'alt'lier de Uioull, fil. paraitro ses premières Poésies en 1830. puis AI bertus (1S3-2); lod Jeune France (IS.W), ot Mlle de Maupin (18:^5), romans. Il tit cl. 1830 à 1855 la criticpio d'art, puis la critique dramatique à la Presse; d'où il passi au Moniteur unii'ersel, remplacé ensuite par lo Journal officiel. Il publia la Comédie de la Mort et autres poésies en 1833; Kspaîia en 1845, après avoir fait en 1840 le Voi/nye d't's/ini/ne.en i8.">0, il alla en Ilalie; en 1855, hConstanlinopleet h Athènes; en IS'SS, en Kussie. Il publia en 1852 ses Émaux et Camées; de 1861 à 1863, le Capitaine /•'racnsse. roman commencé depuis vin(ît-cinq an». Il mourut en 1872.
ÉdlUon ; Cliarpcnlier, 3i vol. in-18 (Poésies, 2 vol.. Émaux et Camées, 1 vol.).
A consulter : Le vicomte Spœlheroh do Loveujoul, hist. des œuvres de Th. G., l'aris, 1H.H7, 2 vol. in-8 ; Lundis d'un chercheur. M. Du Camp, Th. Gautier (coll. des tir. Kcr. fr.), iu-lO, 1890. K. Fa«uet, XIX' tiède. F. Urunetière, ÉuoL de (m J'oci. lyriq., 10» lejou ; K. Hichel, Th. Gauthier, lUomnie, la Vie et CŒuvre, 1873.
ordre dans les limites de sa puissance. Ni lyrique, ni orateur, il a Je souffle court, l'invenlion pauvre : la sensibilité nulle, l'intelligence'médiocre. Les idées le fuient. Le principe de son inspiration, c'èsE'TTîorreur de la banalité, qui le mène à toutes les excentricités : ses idées seront le contrepied des idées communes de son temps. Qu'il s'agisse de s'habiller ou de vivre, Gautier a peur de ressembler à tout le monde : il arbore le gilet ou la morale qui peuvent étonner le bourgeois. C'est sa maladie.
Il était venu à la poésie par un atelier de peintre : et il ne fut jamais qu'un peintre fourvoyé — par bonheur — dans la littérature. Il se déQnissait « un homme pour qui le monde extérieur existe ». Et de fait, sans idées ni èiTiotions, il a rendu les fragments du monde extérieur qui tombaient sous son expérience. Il fait ce qu'il a si bien appelé lui-même des « transpositions d'art » : c'està-dire donner par les mots l'exacte et propre sensation qu'un tableau donnerait. Dès ses débuts, parmi la rhétorique insincère du romantisme flamboyant, une puissance originale apparaissait : il donnait un paysage soigneusement encadré, un-coin de banlieue, un jour de pluie, il copiait une naïade du parc de Versailles, un vieux portrait au pastel ^. Et le plus singulier, c'est qu'il ne donnait pas autant la vision de l'objet que celle de la peinture de l'objet : sa littérature nous fait repasser par un autre art avant d'atteindre le modèle lui-même. On a justement remarqué que naturellement il voit chaque aspect de la nature comme correspondant au style, a la manière d'un maître : et sa description se fait dans le goût de ce maître. « C'était un parc dans le goût de Watteau ^. » Aussi excellera-t-il à reproduire des tableaux : ses poésies sont comme un Musée de copies. Voici des primitifs allemands :
Les Vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, Pâles comme le lis, blondes comme le miel, Les genoux sur la terre et le regard au ciel *.
Son progrès consistera à abonder dans le sens de son talent et à dépouiller la sentimentalité romantique. Son voyage en Espagne l'y aida puissamment : jusque-là enfermé dans Paris, c'était la première fois qu'il voyait largement la nature. Mais les musées, les églises l'attirent autant que la nature ; il rapportera d'Espagne des paysages admirablement nets et objectifs, mais aussi de
1. Entendez l'inlelligence philosophique, le pouvoir d'abstraction (//•= éd).