MM. DE CONCOURT, DAUDET, MAUPASSANT
MM. Edmond et Jules de Concourt- ont inventé trois choses, ils le disenrdu moins : le naturalisme, la vogue du xvm^ siècle, et le japonisme. Pour nous en tenir à la liltérature, ils se flattent un peîîJirBperidant Germinie Lacer teux est de 1865, et suivait Renée Mauperin, qui est de 1864. Or. tant par l'une que par l'autre de
1. Je suis un peu revenu de celle idée depuis que j'ai lu des éludes historiques très fouillées et précises sur la guerre de 1870 : elles donnent la même impression fie confusion; désarroi, incohérence, piétinement, désorganisation, et va-et-vient des masses, c'est bien ce que Zola a compris et peint. Se'ilemenl le procédé artistique ici est mauvais : le cadre romanesque est banal ; on voudrait que l'écrivain se fût débarrassé de toute 6ction, et eût composé simplement des tableaux de la guerre, sans héros ni épisode de son invention. Je ne dis rien ici des dernières œuvres de Zola : ces romans de philosophie sociale, intéressants pour le biographe, n'ajoutent rien à la gloire littéraire de Zola {//« éd.).
2. Edmond (1829-1896) et Jules (1830-1870) de Goncourt. Éditions : Les Hommtis de Lettres (Charles Demailly), 1860; Sœur Philomène, 1861 ; Manette Salomon, 1867; Madame Gervainais, 1869; Idées et sensations, 1866, in-8; la Femme au xviii' siècle, 1862, in-8. M. Edmond de Gnncourt, depuis la mort de son frère, a donné seul quelques romans {les Frères Zemganno, 1879; et leur Journal (3 séries, en 9 vol., 1887-96). De Jules seul -.Lettres. 1885. — A consulter: P. Bourget,A^ssa)s /•^epsycAo/oy/e.
Ul^<2 LK NATURALISMK.
ces deux u'uvres, ils iiidi<|uaiciit trois caractères du ualuialisiiie : •l'abord l'usage du document, île la note prise au vol dans les rencontres de la vie; traduisons : la substitution du report'u/e à la psychologie; en second lieu, la superstition ou la prétention scientilique, la fréquentation de la clinique, ItHudo de l'hystérie ici, là <le la maladie de rœur, donc la substitution de la pathologie à la psychologie; enfin, ilans Gcvminii' Larrrtcux, le principe si contestable que les faits vulgaires et les milieux populaires sont le propre domaine de l'art réaliste, quir^y a plus de réalité dans l'œuvre quand il y a plus de grossièreté dans la matière.
MM. de Concourt ont conscience d'avoir été « des créatures passionnées, nerveuses, maladivement impressionnables » : ils ont été en effet des maniaques littéraires. Sur leurs terribles carnets ils ont couché tout ce que leurs yeux et leurs oreilles ont rencontré, choses et hommes, meubles et idées; plus sensitifs qu'intelligents, ils ont à l'ordinaire curieusement fixé l'aspect des choses, cruellement aplati les idées des hommes. Surtout ils ne se sont jamais doutés combien cette l'éroce application à tout convertir en notes pour des livres pouvait fausser les justes proportions, altérer la vraie couleur de la vie. Dans leur œuvre laborieuse, ils ont réussi surtout à exprimer certains types de détraqués et de déclassés, gens de lettres, artistes, acrobates; ils ont rendu avec une singulière originalité les formes d'âmes les plus factices qu'une civilisation trop raflini^e fait éclore, la jeune fille du grand monde parisien, par exemple, dans ce roman de HurK^e Mauperin, qui demeurera, je pense, l'une des anivres caractéristiques de notre temps.
Enfin, par leur .style-laurmenté, raffiné, souvent extravagant ou alambiqué, souvent aussi d'une intense et originale précision, MM. de Concourt ont exercé une grande influence sur leurs contemporains. Ils onl créé vraiment le &lyleùnprcbsion7U!>te : un style très artistique, qui sacrifie la grammaire à l'impiession, qui, par la suppression de tous les mois incolores, incxpressils, que récla mail l'ancienne régularité de la construction grammaticale, par l'élimination de tout ce qui n'est qu'articulation de la phrase et si^ne de rapport, ne laisse subsistei-, juxtaposés dans une sorte de pointillé, que les termes producteurs de sensations.
M. Alphonse Daudet ', un l'm M.-ti.liniinj^jTanin;<j|pplp, nPrvpiiCA
1. M. Alphonse Daudet (né h Nimes en ISIO), débute par un volume de vers, les Amoiii-pu.tes (1858); Lettres de mon Moulin (tS69); Contes du lundi (1S73).
Éditions : Froment jeune et Ilisler aîné (1S74), le Nabab (1877). Sapho (ISS-i), Charpentier. in-18; Jack (2 vol., 1876); les Rois en exil (1879), VÉvanf/élisle {\SS:i), Denlu, in-l8; le Petit Chose (1868), Helzel, in-18, et Lenierre, pei. in-12; l'Immortel (1880), Lemerre, in-18; Tln^Alre, Charpentier, ? vol. in-18, 1880-1896. Collection Guillaume,
séduisante, a subi l'iulluence de MM. Zola et de Concourt. Ce n'a pas été toujours pour son bien : mais le mal, en somme, n'est pas grave, et son œuvre met suffisamment en lumière son originalité. Lui aussi, il a eu des calepins noirs de notes; lui aussi, il a déversé ses notes dans ses romans; on y a trouvé le fait divers, le procès scandaleux de la veille ou de l'avanl-veille. Lui aussi, il a pris une gravité de médecin consultant, il a t;\té le pouls à la société; on la vu déposer en justice comme un expert en psychologie, dont la consultation fait preuve.
Mais M. Daudet avait trop de spontanéité pour que ses théories pussent gâter son talent : et il nous a donné quelques-uns des plus touchants, des plus séduisants romans que nous ayons. Tout ce qui ësTlTans son œuvre impression personnelle et vécue, non pas seulement chose vue, mais chose sentie, ayant fait vibrer son Ame douloureusement ou délicieusement, tout cela est excellent : il a été supérieur dans la description de tout ce qui intéressait sa sympathie. L'impersonnalité du savant n'a jamais été son fait : mais il a su objectiver sa sensation, remonter à la cause extérieure de son émotion, et, domptant le frémissement intérieur de son être, que l'on sent toujours et qui prend d'autant plus sur nous, il s'est appliqué à noter exactement l'objet dont le contact l'avait froissé ou caressé. Il est arrivé à faire une œuvre objective, et point du tout impersonnelle. Provençal, il a décrit la Provence, son soleil, ses paysages, depuis le caricatural Tartarin jusqu'au très réel Roumeslan. Ayant vécu à Lyon et à Paris, dans les quartiers populeux, parmi la petite bourgeoisie, ayant peiné, et longtemps coudoyé les gens qui peinent, commerçants, employés, ouvrières, il a représenté les vieilles maisons, les rues bruyantes de Lyon et de Paris, la vie laborieuse et tumultueuse des fabriques, les durs combats pour arriver aux échéances ou atteindre le jour de paye, l'effort journalier, épuisant, contre la misère : le^Petit Chose, Jack, Fromont jeune et Risler aine, des coins du Nabab et de VÈvangéliste sont d'exquises et fortes peintures de la vie bourgeoise et presque populaire. M. Daudet a l'intuition psychologique et la bonne méthode : il a su fabriquer son œuvre avec son expérience intime, sans étaler son moi. Il se pourrait bien que la vraie poésie réaliste, que nous cherchions précédemment, ce fût lui qui l'eût trouvée.
Enfin, M. Daudet a tenté aussi de grandes études historiques de mœurs contemporaines : le monde du second Empire dans le Nabab,
illustrée, Flammarion, 13 vol. in-18. — A consulter : A. Daudet, Trente Ans de Paris (1880), Souvenirs d'un homme de lettres (1888), Coll. Guillaume; F. Brunetière, le Roman naturaliste ; Doumic, Portraits d'écrivains.
1U«i LE NATURALISME.
le monde des souverains en déplacement ou on disponibilité dans les Ilois en exil, le monde de llnslitut dans llminorUl. Ce dernier roman est une complète erreur; mais les précédents, dans le décousu et l'incohérence de leur composition, présentent d'aiin)irables par- | ties. M. Daudet, finement et nerveusement, a su rendre certains aspects du Paris d'il y a trente ans, aspects de la ville, aspects clés âmes; il a dessiné de curieuses et vivantes figures : il a rendu aussi, en scènes touchantes ou grandioses, l'idée que de loin, par les indiscrétions des journaux ou la publicité des tribunaux, nous pouvons nous faire des existences princières dans les conditions que le temps présent leur fait. Mais il a donné des analyses plus serrées et plus poignantes, dans ce roman de VÉvaiigéliste, où il a dépeint le ravage du fanatisme religieux dans certaines âmes contemporaines. Dans son écriture, comme on dit, un peu hâtive, trop voisine parfois des documents du calepin, c'est là vraiment une œuvre forte. Il a réussi peut-être encore mieux dans Sapho, sujet scabreux et navrant, qu'il a traité avec une délicatesse, une force, une sûreté incomparables.
La répression de la sensibilité, l'étude sévère de l'objet, ne coûtaient aucune peine à Guy de Maupassant ' : aussi est-ce chez lui, après Flaubert, qu'il faut chercher la plus pure expression du naturalisme. Talent robuste plutôt que fin, sans besoin d'expansion sympathique, sans inquiétude intellectuelle, Maupassant n'avait ni affections- ni idées qui le portassent à déformer la realité : ni son cœur ne réclamait une illusion, ni son esprit ne cherchait une démonstration. Flaubert lui apprit à poursuivre le caractère original et particulier des choses, à choisir l'expression qui fait sortir ce caractère. Une fois formé, au gré de son maître, Maupassant se mit à écrire des nouvelles et des romans remarquables par la précision de l'observation et par la simplicité vigoureuse du style.
Dans tout cela, jpas de philosophie profonde : dans l'air ambiant, Maupassant a pris la doctrine de l'écoulement in.cessant des phénomènes; elle dispense de philosopher, et il s'en tient là. 11 voit l'homme assez laid, médiocre, brutal en ses appétits, exigeant en son égoïsme, fort ou rusé selon son tempérament et sa condition, [ et, par force ou ruse, chassant au plaisir ou au bonheur : les satis- | factions physiques et les biens matériels sont les objets presque toujours de cette chasse. En somme, le gorille méchant ou polisson
1. Guy de Maupassant (1850-1893), filleul de G. Flaubert. — Éditions : Z)m rer« (1880), c.liarpenlier ; Une vie (1883), Bel ami (1^85), la Petite Roque (1886), etc., en tout 9 vol., V. Uavard, in-18; Pierre et Jean (1888). Fort comme la mort (1889), Notre cceur, etc., .Ml tout 8 vol., Olieodorff, in-18. — A oonsnlter : F. Brunetière, le Roman naturaliste; K. Doumin, Écrivains d'aujourd'hui ; G. M ayninl, Z.a vie «t l'œuvre de Maupassant, 1900.
LK RQMAN. t085
de Taiiie, U-l que le peuvent habiller les classes moyennes ou populaires en notre Krance. Dans celle vue de l'homme, rien de syslémalique, aucun parli pris : Maupassanl s'est regardé, jugé dans sa soir de b1cn=i6tre, de Jouissances, d'activé expansion de son être physique et sensible; il a regardé, Jugé nombre d'individus, paysans et bourgeois, en qui il n'a rien trouvé aussi de plus.
Dans le développement de ses caractères, point d'outrance philosophique, point d'exclusion a priori de la psychologie. Ce sont des corps, mais aussi dos esprits et des âmes dont il parle : il ne se prononce pas sur la cause des phénomènes, mais il lui suflit que tout le monde s'entende sur les ordres de faits désignés par les noms d'idées, désirs, affections, volontés. Il fera au tempérament sa place, rien que sa place.
Mais il n'ajioint de goût, ni d'aptitude aux fines études psychologiques. Au Tond, le roman psychologique est analytique, le roman de Maupassanl est synthétique. Il veut représenter les apparences de la vie, faisant entendre par les mouvements, par les actes, les ressorts et les forces intimes de la conscience. 11 y aura quelque chose de court et sommaire dans sa psychologie; en revanche, rien d'abstrait, rien de purement logique : tout sera solide et réel.
TTœuvre de Maupassanl nous représente tous les milieux et tous les types qui sont tombés successivement sous son expérience : paysans de Normandie, petits bourgeois normands ou parisiens, propriétaires ou employés, il a dessiné des types vulgaires avec une puissante sobriété, sans férocité, sans sympathie aussi, parfois avec une sorte de dédain concentré qui donne à son récit un accent d'ironie- âpre. Plus commune dans les nouvelles des premiers temps, cette nuance de comique un peu dur s'atténue dans les principales œuvres. Son champ d'expériences s'élant agrandi, il a dit, dans Bel Ami, la lutte sans scrupules pour la vie, c'est-à-dire pour l'argent, le pouvoir et le plaisir, dans le monde de la presse et de la politique; puis il a touché les choses du cœur, dans des milieux plus délicats (Fort comme la mort). Enfin, il a paru incliner vers les sujets fantastiques, vers le merveilleux physiologique et pathologique : son système nerveux, qui commençait à se détraquer, lui imposait ces visions.
Si l'on^ veut avoir une idée de la simplification hardie par laquelle Maupassanl dégage le caractère de la réalité complexe et touffue, on devra prendre de préférence Une vie : une pauvre vie de femme, vie de courtes joies et de multiples déceptions, de misères médiocres et communes qui l'ont de profondes blessures, vie d'espérance obstinée, indéracinable, qui, trompée par un mari, trompée par un fils, se reporte avec une navrante candeur sur le
petit enfant destiné peut-être à lui fournir la dernière leçon do désillusion, si la tnort ne vient pas avant. Cette vie, très particulière en son détail, est si vraie, d'une vérité si moyenne en sa contexture et qualité, qu'elle en prend une valeur f;énérale : à sa tristesse s'ajoute toute la tristesse des innombrables vies que nous apercevons derrière ce cas unique, et la puissance douloureuse de l'œuvre en est infiniment accrue.