HOnS DU NATURALISME : MM. lîOURGET, FRANCE ET LOTI
Le roman a été, depuis une trentaine d'années, le plus heureux et le plus fécond des genres : c'est celui aussi où les tempéraments ont été le moins comprimés par les traditions ou les théories. Je ne puis que nommer rapidement les principaux écrivains qui ont donné des œuvres agréables ou fortes, m'atlachant de préférence aux originalités représentatives d'un groupe ou d'une tendance.
Au temps même où Flaubert donnait le type du roman naturaliste, le roman idéaliste survivait en George Sand, toujours active, et en Feuillet '. Défenseur du devoir, de ia vieille morale chrétienne, avocat de la femme à qui la société, l'homme rendent la vertu diflicile et lourde, amateur de combinaisons romanesques, arrangeur d'accidents tragiques, Feuillet est précieux par son expérience du monde : certaines parties aristocratiques de notre société n'ont été vues et bien rendues que par lui. Sous l'élégance parfois maniérée de son style, il y a plus de réalité qu'on ne croit. A mesure qu'il vieillissait, il a marqué de traits plus forts, presque brutalement, la décomposition, la démoralisation de certain grand monde, exquis gentilshommes aux âmes vides ou dures, délicieuses jeunes lilles aux propos cyniques.
M.. Cherbuliez - a conté des histoires bizarres, aux aventures compliquées, dosant adroitement la sur|)rise et la sympathie, assez banal en sa psychologie et superficiel en sou émotion. 'Mais ce romancier médiocre est un homme intelligent, d'esprit ouvert à toutes les idées, curieux d'art, de science, de philosophie, universel et cosmopolite comme un Genevois cultivé peut l'être. 11 a
1. Ootave Feuillet (1801-1890) débute dans le roman en 1848." Le fade roman qui le lança en le sacrant romancier idéaliste et mondain, le Roman d'un jeune homme pauvre, -t ^de 1858 • le roman tragique de sa façon se connaît bien par Julia de Trécœur i\9,11\ Les études sérieuses sontéparses surtout dans Monsieur de Camors (1867), Histoire d'une Parisienne (1881), la .)tort,- (ISSO), les Amours de Philippe {1881), et n lelnues traits dans Honneur d'artiste (1890). — Edition : Romans, Calmann-Lévy, 14 vol. in-18; Théâtre. 5 vol. in- 18.
o M Victor Cherbuliez (ué en 1829). Un Cheval de Phidias (1860), le Prince Vitale fl864"l sont des causeries d'art et de philosophie; le Comte Koslia (1863) donne I note de ses romans romanesques.
mis dans ses romans des silhouettes exotiques, qui sont ajuusantes et paraissent exactes. Mais surtout il a eu le don de la causerie philosophique : il excelle à faire dialoguer sur les questions actuelles de sociologie ou de science des personnages légèrement caractérisés et spirituellement excentriques'. Toutes les parties de ses romans qui ne sont ou peuvent n'être que des contes à la Voltaire sont charmantes : quel malheur qu'il ne s'en soit. pas tenu là!
Deux romanciers qui ont circonscrit leur observation, sont arrivés à rendre supérieurement certains milieux particuliers, avec les espèces morales qui s'y développent : M. Ferdinand Fabre ^ a fait quelques tableaux remarquables de la dévotion rustique et populaire dans les Cévennes méridionales, mais surtout de vigoureuses études des caractères ecclésiastiques, des formes très spéciales que l'Eglise impose aux passions, aux convoitises, aux haines des hommes; M. Emile Pouvillon^, esprit délicat et pénétrant, peint des paysans languedociens et gascons avec un très fin sentiment des harmonies de l'homme et du sol.
Les trois œuvres les plus considérables que nous rencontrions, dans ces vingt dernières années, à côté du naturalisme, sont celles de MM. France, Bourget et Loti.
M. Anatole France * a fait passer, semble-t-il, dans le roman, l'influence de Renan. Avec un dilettantisme plus apparent que réel, mêlant de façon originale la sympathie et l'ironie, il conte des légendes religieuses, les miracles du mysticisme ou de l'ascétisme; d'autres fois, il nous promène à travers le monde moderne, prenant plaisir à nous détailler les plus excentriques ou immorales combinaisons de la sensuahté et de Tintelligence, du positivisme et de l'esthétisme dans les âmes contemporaines. Le jeu raffiné de l'esprit autour de la foi et de la morale évangéliques, ce goût intellectuel pour la simplicité du cœur qui n'est encore qu'une perversion de plus dans nos incohérentes natures, ont trouvé en M. A. France le plus curieux, le plus séduit, et le plus impitoyable pourtant des historiens. Amateur de curiosités philosophiques, érudit, bibliophile, il se promène de l'alexandrinisme au xviii^ siècle, de la Thébaïde à la rue Saint- Jacques, de Paris à Florence, mettant dans tous ses romans ses goûts de fureteur et de chartiste, son
1. Cf. la Bête, 1887, et la Vocation du comte Ghislain, 1888 (le personnage humoristique d'Eusèbe Furelte).
2. M. Ferdinand Fabre (né en 1830 à Bédarieux) : l'abbé Tigrane (1073), Dentu, in-18; Barnabe (1875); Mon oncle Célestin (1881); Ma vocation (1889).
3. M. Emile Pouvillon (né en 1840 à Moutauban) : l'Innocent (1884), Jean-de-Jeanne (1886). les Antibel (1892).
4. M. A. Franne (né en 1844) : le Crime de Silvestre Bonnard (1881); le Livre de mon ami (1885) ; Thaïs (1890) ; la Rôtisserie de la reine Pédauque (1893) ; le Lys rouge (1894). Histoire contemporaine {l'Orme du Mail, etc.), 4 vol. (1897-1900).
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lour lie pcnsoe si»iriliiol cl séduisant, et son L'X(|iiis seiiliiiionl ilil'art. 11 s'est fait en ces derniers lonips le peintre dos nnjiirs politiiiues de la France; et il y a maniteslé, avec l'observation la pins aiguë, une chaleur insoupçonnée, un amour passionni- de la raison et de la justice : ^'ironie est devenue l'arme d'un croyant, jlùilin M. Anatole France a écriTune \je dç Jeanne d'Arc en deux volumes, qui est un chef-d'œuvre. S'élant instruit paiTèinment do ce qu'un historien dnit connaître pour traiter un pareil sujel, bien informé de tous les documents et de tous les résultats de la critique, il a essayé avec beaucoup de subtilité, de puissance et de bonheur, d'interpréter les données de fait de celte élonnante hibloire : il a construit la plus line et la plus vraisemblable psyi holo^^ie de l'héroïne qui ait jamais été présentée; il a cherché dans la reconstruction de toute la mentalité du xv° siècle, chez les diverses classes, chez les Anglais et les Français, chez les princii»aux personnage?, l'explication naturelle du miracle de la Pucelle. M. France a, dans cette œuvre de premier rang, montré de quelle façon on pouvait dans notre âge de critique et d'érudition remplacer le roman historique.] M. Bourget ' s'est fait le peintre du high-Ufe : c'est le côté déplaisant de son talent. Mais il a été depuis Stendhal, le plus grand maître du roman psychologique que nous ayons eu. Lourdement, minutieusement, prolixement, mais enlîn avec puissance et profondeur, il nous décrit des âmes, des états d'àmcs, des formations et des transformations d'âmes; ce que peulTJonncr dans une âme contemporaine la situation d'Ilamlet {André Cornèiis), ce que peut être l'amour d'une femme du monde ou l'amour d'une coquine dans notre société contemporaine (Mensonges), ce que peut produire telle doctrine philosophique dans une âme résolue à conformer sa pratique à son idée (le Disciple), etc. Et il y a bien, dans ce dernier roman, les cent cinquante pages d'analyse les plus étonnantes qu'on ait écrites, lorsque M. Bourget fait l'éducation de son « disciple », notant toutes les circonstances et influences qui déterminent le caractère, de la première enfance à l'âge d'homme. Là, le roman redevient vraiment ce que laine souhaitait, un document d'histoire morale^.
1. M. Paul Bourget (né en 1858). Princi[>au.x romans : Cruelle Énigme (1885); Critve d'amow (1886) ; André Cornélis (1887) ; Mensonges (1887) ; le Disciple (1889) ; Un Coeur lie femme (1890) ; la Terre promise (1895) ; Cosmopolis (1893). Autres ouvrages : Essais de psychologie contemporaine, 2 séries, 1883-85; Etudes et portraits, ^ vol., 1888; Sensations d'Italie, 1891. - Édition : Lemerre, 17 vol. io-lS. De plus, 2 vol. pet. in-1--' de Poésies. — A consulter : H. Duumic, Écrivains d'aujourd'hui.
'i. M. Bour;5el, on ces (ioinières années, s'est fait comme /olii, mais en scncontraire, sociologue et prédicateur de réformes sociales. Ses remèdes, ce sont i monarchie, la religion, la hiérarchie cl l'autorité; il est le théoricien^mondain de I France conservatrice. Son œuvre la plus remarquable en co genre est l'Étape, IW-'
LE ROMAX. 10^9
Pierre J.,oLiT pseudonyme qui cache M. le lieutenant de vaisseau JulTcn Viaud ', est un écrivain sensilif et subjectif à la façon de ChalcaliLriand. Il en a l'intensité d'impressions pittoresques, la profondeur de mélancolique désillusion; mais Loti, au reste, est très [)ersonnel et "li>iïl moderne. Détaché de toute croyance rejigîeljsè, il n'essaie pas de colorer en sentiment chrétien son incurable pessimisme de sensuel mélancolique : il sent l'être, en lui, hors de lui. s'écouler incessamment dans les phénomènes, et il poursuit la jouissance passagère de la sensation attachée aux apparences; mais il savoure, dans le moment même où il jouit, r^jnertume de linévitable anéantissement de l'apparence hors de lui, de la sensation en lui. Sa carrière de marin lui a fourni le moyen de développer, d'achever son tempérament : elle l'a promené par le monde, à travers toutes les formes de la nature et de la vie ; elle a rendu plus aiguës ses perceptions et ses mélancolies. Sa vocation littéraire est née de l'idée que le livre seul pou- ', vait fixer dans une réalité durable quelques parcelles de ce moi > et de ce monde toujours en fuite. '
Dans des œuvres sincères, en un style étrangement vibrant et intense. Loti a dit quelques-unes des impre'^'ions qu'il a recueillies en ses campagnes : dans le Spahi, les soleils du Sénégal; dans Mon frère Yves, les vastes paysages de pleine mer, quand le vaisseau fuit et que « l'étendue miroite sous le soleil éternel », des coins de Bretagne pluvieuse rendus avec une singulière délicatesse ; dans Pêcheur dislande, la Bretagne encore, et la mer boréale, et le Tonkin, et les mers tropicales. Loti est un des grands peintres de notre littérature : il se place à côté de Chateaubriand, par la fine ou forte justesse des tons dont il fixe les plus mobiles, les plus étranges aspects de la nature.
Nulle psychologie, du reste, dans les bonshommes qui peuplent ses tableaux : quelques états de sensibilité, les siens, aspirations vagues et douloureuses, di'sirs do Tinipossible, regrets de l'écoulé, nostalgies, désespérances, toutes les nuances enfin de cette disposition élémentaire qu'on peut appeler l'égoïsme seiitimfijital.
Avec ce tempérament, Loti est l'écrivain le moins fait pour la fabrication mécanique des productions littéraires. Le subjectivisme, à ce degré, ne se sauve que par l'absolue spontanéité.
1. M. Julien Viaud (né à Rocheforl en 1850): le Mariage de Loti (1880), d'où il prit son pseudonyme; le Roman d'un spaA» (18S1) ; Mon frère Yves (1883); Pêcheur d'Islande (1886); le Désert et Jérusalem, impressions de voyages (1895). Bamuntc/io, 1897. L'Inde sans les Atif/lais, 1903. Vers Ispahan, 1904. — Édition : Calmann-Lévy, 14 vol. in-18. - A consulter : Loti, le Roman d'un enfant (1890) : R. Doumic, ouvr. cité.
\. Science el pliilosophie : Claude Bernard. Nos moralistes. — 2. lirudilion el histoire : Fuslel de Coulanges. — 3. Ernest Renan : morale idéaliste et science positive. L'esprit de l'homnie et l'influence de l'œuvre. — 4. Mémoires, lettres, voyages : Mme de Rcmusat, Marbot, Pasquier, Doudan, etc.
Il est très difficile de marquer aujourd'hui où s'arrête la littérature : rintelligence est (lifTuse, la curiosité vaste; hors des genres définis qui prometlenl des impressions d'aï t, jamais, je crois, plus d'ouvrages spéciaux n'ont pris place dans la littérature. J'entends par là qu'ils sont parvenus à un public qui en juge sans compétence particulière, qui n'y cherche aucune instruction technique, qui s'en fait, plus ou moins Irivoiement ou grossièrement, des moyens de culture générale, de plaisir intellectuel. Il n'est pas possible aujourd'hui, moins encore qu'au xvin<= siècle, de s'enfermer dans la littérature d'art, et il faut qu'un homme qui ne se désintéresse pas des choses de l'esprit, ait l'œil ouvert sur ce qui se passe dans les mondes divers de l'érudition, de la science et de la philosophie.
Je suis donc obligé d'indiquer approximativement l'extension que la littérature a reçue de là. Il est clair que ces indications seront très superficielles, très incomplètes; et il ne faut pas y chercher même une esquisse de développement des ordres de connaissances auxquelles se rapportent les ouvrages que je citerai. Je me fais seulement public, et .,e ne veux que désigner les œuvres qui ont fait sortir du cercle restreint des spécialistes les idées, les notions, les hypothèses, les acquisitions récentes de la philosophie, de la science et de l'érudition.
SCIENCK, HISTOIRE, MÉMOIRES- 1091