SCIENCE ET I>1IIL0S01>HIE
Taine, dont j'ai parlé, Renan, dont je parlerai, l'Anglais Darwin \ qiirSe m'appartient pas," voîlà les Iruis {,'rands modilicateurs des esprits contemporains : c'est d'eux, de l'un plus, de l'autre moins, assez souvent de tous les trois tant bien que mal amalgamés et fondus, c'est d'eux que nous tenons la plupart de nos idées générales. Darwin surtout — plus mal compris à mesure qu'il était moins directement étudié — est devenu pres(jue populaire.
Un grand nombre <ie traductions d'ouvrages étrangers sont devenues matières de lecture courante : avec le n.ituraliste Darwin, l'Angleterre nous a fourni ses philosophes, Stuart Mill, Herbert Spencer, Alexandre Bain ^. De l'Allemagne, nous avons connu surtout, de première ou de seconde main, le matérialisme scientifique de Biichner^, l'évolutionnisme systématique de [hfckel ; le pessimisme de Schopenhauer nous a conquis; et iM. de Hartmann a mis pour un temps 1 inconscient à la mode. Et voici que commence le règne de Nietzsche, destructeur du kantisme, du christianisme, et restaurateur de la vraie morale par le culte irréfréné du moi.
Mais rentrons en France. Nos savants se sont, en général, rigoureusement renfermés dans les études spéciales, et n'ont pas cherché à élargir leur popularité parla séduclioii di's Hypothèses générales et des vastes perspectives systématiques. Des plus fameux, comme M. Pasteur, on sait les travaux, mais on na rien à lire. Cuvier, Arago s'étaient, dans la première moitié du siècle, fait une réputation, comme autrefois Fontenelle, par les éloges académiques : le genre a passé de mode, ou bien leurs dons d'exposition littéraire n'ont pas passé à leurs successeurs. C'est l'intérêt philosophique des idées qui a donné accès à quelques écrits scientiliques auprès des hommes que la chimie ou l'histoire naturelle n'intéressent pas par elles-mêmes; telles pages *, par exemple, qui précisent sur certains points la conception qu'un homme (Je notre âge peut se former de
1. Charles Darwin (1809-1S82) : De l'origine des espèas par voie de sélection naturelle (Londres, 1839; Irad. de Mlle Royer, 1862). La Descendance de l'homme et ta sélection sexuelle (Irad. par J.-J. Moulinié, 1872). Vie et Correspondance, publ. p. son fils Fr. Darwin, Irad. 1888, 2 vol. in-8.
2. Sluarl Mill : Logique, Principes d'économie politique, Auguste Comte et le positivisme. — Herbert Spencer : Premiers principes ; les Buses de la A/orale évolutionniste ; Introduction à la science sociale; Justice. — Bain : la .'iciehce de (''''diwation.
3. Bucliner : Force et matière. — Hœckel : Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois naturelles ; Anthropogénie. — Schopenhauer : /eJ/onrfe cotoots Volonté et comme Représentation (trad. Burdeau, 3 vol. in-8, 1888-90). — De Hartmann : ta Philosophie de l'Inconscient.
'i. Berthelot Préface de la Synthèse chimique.
iO'J'2 LE NATURALISME.
l'univers, ou telles discussions sur le darwinisme ', d'où nous sortons mieux renseifjnés sur la valeur générale de la doctrine. Il y a un point où l'histoire se réduit à l'archéologie, qui se confond à son tour dans l'anthropologie; et lu curiosité historique, qui est un des caractères de ce temps, a valu des lecteurs inattendus a des travaux tout à fait techniques ^. Mais l'œuvre qu'il faut tirer hors de pair, c'est V Introduction à iétude de la Midedne cxpérimcritale de Claude Bernard ^ : œuvre de science pure qui est définitivement établie comme une œuvre maîtresse delà pliilosophic^contemporaine, et qui joint au large intérêt du fond la solide simplicité de la forme . Pour la métaphysique et la psychologie, un homme qui reste amateur en philosophie choisira, parmi la multitude des essais historiques, dogmatiques ou critiques, les forts écrits de M. Renouvier *, les rigoureuses recherches de M. Ribot, les ingénieuses, parfois aventureuses, et toujours littéraires études de M. Fouillée, les très suggestives discussions de Guyau sur les plus troublants problèmes de l'heure présente. De moralistes à l'ancienne mode, nous n'en avons plus : les maximes sont devenues un jeu innocent, sans conséquence et sans portée. l>es écrivains qui se sont senti le don de l'observation morale ont émigré en masse vers le roman et le théâtre, pour mettre en action et en drame leur expérience. Quelques-uns ont coulé tout doucement leurs remarques personnelles, leurs conceptions de l'homme et de la vie, dans les formes de l'histoire ou de la critique. Ce que Prévost-Paradol avait fait pour les moralistes français, M. G. Martha ^ l'a fait, très délicatement, pour les moralistes latins; M. J. Simon, aussi finement et plus malignement, pour quelques contemporains *. Arvède Barine ",