ÉRUDITION ET HISTOIRE : KUSTEL DE COULANCiES
Mais c'est toujours l'histoire, avec ses sciences auxiliaires, qui enrichit le plus notre littérature. Par les grands historiens romantiques, l'histoire a été vraiment réunie à la littérature, qu'elle ne touchait jusque-là qu'accidentellement. A la suite de l'histoire, toute l'érudition, toutes le^ parties de l'archéologie et de la philologie, apportent leur contribution. La valeur littéraire des œuvres d'érudition se mesure à deux caractères : la quantité de pensée philosophique impliquée ou suggérée; l'intensité de vie concrète exprimée ou dégagée.
Je mets à part Renan, dont toute l'œuvre est sortie en somme de la philologie sémitique : j'y reviendrai tout à l'heure. A l'archéologie appartient la vaste Histoire de iart dans V antiquité de
lie femmes (1888) ; Princesses et grandes darnes (1890); Bourgeois et gens de peu (1894); A'évrosés (1898).
1. O. Gréard (1828-1904), vice-recteur de l'académie de Paris. Mémoire sur l'enseignement secoyidaire des filles, présenté au Conseil académique de Paris (1882). Education et instruction, 4 vol. in-18, 1887, Hachette (recueil de rapports et mémoires). L'Éducation des femmes par les femmes (1886).
2. H. -F. Amiel, Fragments d'un journal intime, précédés d'une étude par Schérer, 2 vol. in-12, 1883-84, Genève.
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M. Peirol ', qui — je laisse toujours le mérite spécial — nous fait voir dans ses expressions artistiques le mouvement ^'énéral des civilisations anciennes, et saisir la vie même des siècles lointains dans tous les débris qu'elle a laissés, depuis le temple ou la forteresse jusqu'aux bijoux et aux vases; c'est aussi comme une ample leçon d'esthétique expérimentale. A lé^ philologie se rattache la fine et suggestive Histoire de la littérature grecque ^ de MM. Alfred et Maurice Croiset, modèle de forme sobre et simple autant que de science exacte. Parmi tant de remarquables travaux qui font concourir la philologie, l'histoire et la critique à l'explication des œuvres grecques ou romaines, il faut nous arrêter aux études diverses de M. Gaston Boissier ^ sur la littérature latine. Très au courant de la science allemande comme de l'érudition française, fortement influencé par Renan, mais s'interdisant d'aborder directement les controverses brûlantes comme de discuter abstraitement les questions philosophiques, M. Boissier s'est enfermé dans son rôle d'historien : historien non des faits, mais des âmes, des idées, des croyances, dont il a recherché de préférence l'expression dans les monuments écrits, dans l'épigraphie et la littérature. Dans son œuvre impartiale et objective, il a porté un fin sentiment de l'originalité des hommes, des nations et des époques, une sûre intuition des mouvements intimes qui transforment incessamment les réalités en apparence les mieux fixées. Des textes et de la sèche érudition, il extrait la vie, vie de Cicéron, ou d'Horace, ou de Virgile, vie de la société romaine aussi en ses divers états, à ses diverses étapes : son style translucide atteint avec une égale aisance les formes sensibles et les invisibles forces, l'être individuel et l'âme collective.
L'histoire elle-même a subi depuis le milieu du siècle les mêmes influences que nous avons retrouvées d^Mis toutes les parties de la littérature : romantique elTrénément avec Michelet, elle est devenue objective, c'est-à-dire ou scientifique ou réaliste, souvent les deux à la fois. Pour se faire scientifique, elle n'a eu qu'à se pénétrer d'érudition : à mesure que s'imposait le document, à mesure que la critique des sources et des témoignages se faisait plus rigoureuse, à mesure aussi que les ambitions se restreignaient, que se
1. En cours de publication depuis 1881 : 6 vol. gr. in-8, Hachette. M. Perrol a pour collaborateur M. Chipiez, architecte.
•2. En cours de publication : 4 vol. ia-8, Hachette.
3. G. Boissier (1823-1908). professeur an Collège de France et à l'École normale supérieure; CiciTon et ses amis; l'Opposition sous les Césars (1875j; la Heligion romaine d'Auguste aux Antonins (ÏHlï); Promenadrs archéologiques (1880-lb86); la Fin du pmjanisme en Occident : 9 vol. in-l8, llaehette. iV»ie df Sévigné, Saint- Simon (coll. des Gr. Écriv.), 2 vol. in-16.
passait la mode des conceptions universelles et des symboles immenses, les hisloriens, ne prétendant qu'à faire fonction d'historiens, s'attachèrent à reproduire exactement, par une recherche minutieuse, l'enchainement des faits, à en définir le caractère et la signilication. Il était à craindre que l'histoire ne versât dans l'abstraction, et ne tournât à une sorte de mécanique morale. Mais l'esprit dominant ne portait pas à Tahstractioti ; la science expérimentale, le naturalisme littéraire maintinrent dans l'histoire le goût de la réalité concrète et le sens de la vie : d'autant que le développement des sciences auxiliaires, diplomatique, épigraphie, archéologie, faisait sans cesse jaillir une mullilude de laits précis, individuels, sensibles, qui menaçaient même d'inomler riiistoirc et de noyer toutes les idées; ces matériaux, du moins, facilitaient la restitution intégrale de la vie etdonnaienl aux plus forts esprits la tentation de l'essayer.
Cette histoire dégagée de tonte philosophie a priori comme de toute fantaisie subjective, jeu trouve les premiers traits dans les excellents travaux de Mignct ', non pas sa Révolution française, oeuvre de jeunesse et trop voisine de 1830, niais son Charles-Quint, sa Successio7ï d'Espagne^ où malheureusement l'impersonnalité scientifique de la forme tourne en insignifiance littéraire : puis dans les exactes et sévères études de M. Sorel -, où les faits bien choisis, bien contrôlés, bien évalués, conduisent d'eux-mêmes la réflexion du lecteur à saisir les états moraux collectifs ou individuels qui s'y révèlent. M. Sorel est un remarquable historien qui n'est qu'historien. 11 y a plus de « littérature », au sens esthétique du mot, chez M. Lavisse ^, dans ce style nerveux de psychologue réaliste que réjouit le spectacle des volontés déployées dans les faits, et surtout chez Fustel de Coulanges.
Un grand historien, celui-ci, et un grand écrivain *. Quand ce qu'il a apporté d'idées neuves et justes aura passé dans les manuels
1. Fr.-Aug. Mignet (1796-1884) : Négociations relatives à la suce. d'Espagne, 4 vol. in-8, 1836-44; Ânto7iio Père: et Philippe 11, 1845, ia-8; Histoire de Marie Stuart, 1851, 2 vol. in-8; Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort au monastère de Saint-Just, 1854, in-8. Divers rucueils de Notices et Eloges historiques.
2. M. A. Sorel, né en 1842, à Honfleiir. mort en 19i)6. Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande, 2 vol. in-S, 1875. La question d'Orient au xviu« tiède. 1878, iu-8. L'Europe et la Révolution française, 4 vol. iri-8, 1885-189-2.
3. E. Lavisse (né en 1842) : Origines de la monarchie prussienne, in-8; Études sur l'Hist. de Prusse, in-18. 1879; Essai sur l'Allemagne impériale, in-8, 1887; la Jeunesse de Frédéric II, in-8, 1889, etc.
4. Fustel de Coulanges (1830-1889), professeur à la Faculté des Lettres de Paris : la Cité antique, in-18. 1861, Hachette; Recherches sur quelques problèmes d'histoire, in-8, 1885; Noitcelles recherches sur quelques problèmes d'histoire, in-8; Histoire des institutions politiques de l'ancienne France, Hachette, 5 vnl. in-8; le l. I est de 1875 a été refaite ensuite en 3 volumes, 1888 et suiv.), etc.
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élémentaires, et que les historiens verront surloul les tcinérilcs nu les erreurs de ses livres, il demeurera entier dans la littcralni' . comme Montesquieu cl comme Miclielel. Il a réduit ;iu minimum la suhjeclivilé, impossible à éliminer ahsolumenl de tous les Ira- i vaux où rintelligencc ne peut se substituer raulomnlisme d'instruments. Il y a bien quelque réaction du sentiment l'ranoail'extrême point de départ de ses travaux sur les origines de la toodalité. Dans celte Citi' antique, qui révèle la force des institutions religieuses parmi les sociétés antiques, je sens passer le même courant d'idées contemporaines que dans les études de Henan sur le christianisme ou do M. Boissier sur le paganisme : je dirais presque le même que dans la poésie mythologique de j M. Leconte de Lisle. Mais toutes les suggestions de la personnalité, ! les pressions du milieu prennent vite chez Fustel de Coulanges la forme scientifique : elles deviennent des idées d'enquêtes historiques, qu'il poursuit méthodiquement, sans parti pris, cédant aux textes critiqués, contrôlés avec la dernière rigueur; et s'il reste , une cause d'erreur, elle est dans l'infirmité humaine, dans la com- ' plaisance dont le plus sévère esprit ne peut se défendre pour les pensées qui sont sa conquête ou sa création, dans la facilité avec laquelle il laisse écouler toujours un peu de lui-même dans les choses, et sollicite l'imprécise élasticité des textes.
Mais enfin je ne sais rien de plus pénétrant et de plus fort que les études de Fustel sur les institutions d'Athènes, de Sparte, de Rome, sur la monarchie franque et la transformation de la société gallo-romaine en féodalité française. Il y a là une étendue d'informations et une sobriété puissante d'exposition, une force d'idées dans l'enchaînement et l'interprétation des faits, cette plénitude concentrée enfin et cette fermeté robuste de style qui font les chefs-d'œuvre. Cela est parfaitement simple et beau. Fustel de Coulanges est un philosophe, ou plutôt un homme de science : ce ' qu'il poursuit, c'est la réduction du réel à des lois; tous ses travaux sont des généralisations. Et il serait faux d'estimer son œuvre abstraite. Sans dépense de couleur, sans collection de petits faits ni défilé d'anecdotes, avec le plus sobre usage des textes dont il extrait l'essence, il nous fait sentir la vie. On voit bien qu'il l'atteint en ses sources profondes, en ses organes essentiels. Mais, de plus, la précision extrême de son étude exprime toute la réalité : il sait obtenir les plus grands effets par les plus simples moyens, et quelques types compréhensifs, quelques faits i caractéristiques — très peu nombreux, mais très soigneusement choisis — nous rendent la Crèce présente, en sa vivante originalité, ou Home, ou la France des Mérovingiens.
Fustel de Coulanges ne cherche rien au delà de la représenta-
lion explicative du passé; Taine emploie l'Iiistoire à faire la psychologie et la sociologie, et Renan y fait tenir tonte la philosophie.