ERNEST RENAN
Renan • a le charme, la grâce, l'imagination, l'ironie, la souplesse délicieuse de l'intelligence, la richesse éblouissante des idées : peintre exquis de paysages, pénétrant analyseur d'àme.s, penseur profond; ce sont qualités et séductions que nul ne conteste à son œuvre. Mais on lui fait injustice de ne vouloir souvent, voir en lui qu'un incomparable amuseur, un di7e<ton(e prestigieux, et comme le plus fort acrobate de l'esprit qui ait existé. Ceux qu'il amuse seulement, sont ceux qui ne l'ont pas compris, ou qui n'ont pas voulu s'en donner la peine : car il n'y a qu'une incurable frivolité ou un violent parti pris qui puisse s'y méprendre.
Pour bien juger ce maître irréparable, il faut se souvenir que l'œuvre de sa vie est une histoire de la religion : Histoire des origines du Christianisme, Histoire d'Israël. Cette histoire est telle, en ses deux parties, qu'elle est rigoureusement et tout entière déterminée par les solutions des problèmes philologiques. Elle ne peut être écrite que par un philologue. Libre aux spécialistes d'être sévères à la science de Renan. Un doute me reste : dans quelle
1. Biographie : Eniest Renan (1823-1892), né à Tréguier, étudie au collège de sa ville natale, puis aux séminaires de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, d'Issy et de Saint- Sulpice. Il sortit de ce dernier en 1815. Il suivit les cours de l'Ecole des langues orientales et du Collège de France. Il se til recevoir agrégé de philosophie, puis docteur es lettres. Il eut des missions en Italie (1849), en Syrie (1860). Il fut nommé professeur d'hébreu au Collège de France (18Ô1), puis destitué : il reprit sa chaire en 1870. - - Éditions : L'Avenir de la science, pensées de 1848, Calmann-Lévy, 1890, in-8 ; Averroès et l'averroïsme, 1852, in-8; Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, 1855, in-8 ; Études d'histoire religieuse, 1857, in-8 ; Essais de morale et de critique, 1859, in-8; les Origines du Christianisme, comprenant : Fie de Jésus (1863), les Apôtres (1866), Saint Paul (1869), l'Antéchrist (1873), les Évangiles (1877), l'Église chrétienne (1879), Marc Aurèle (1881) et un index général (1883) : 8 vol. in-8 ; Calmann- Lévy. Histoire du peuple d'Israël, 1888-1894, 5 vol. in-8. Pendant la publication de CCS deux grands ouvrages : Questions contemporaines, 1868, in-8 ; Dialogues philosophiques, 1876, in-8; Nouvelles Études d'histoire religieuse, 1884, in-8; Mélanges d'histoire et de voyages, in-8, 1878; Drames philosophiques [Caliban, l'Eau de Jouvence, Prêtre de Némi, l'Abbesse de Jouarre, 1878-1886), in-8; Conférences d'Angleterre,
i 18, 1880; Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, in 8, 1883; Feuilles détachées, in-8, 1892; Discours et Conféretices, in-8, 1887, etc.; E. Renan, Henriette Renan : Lettres intimes, in-8, 1896. E. Renan et M. Berthelot, Correspondance, in-8, 1898. — A consulter : J. Darmesteter, Ernest Renan, Revue Bleue, 14 et 21 oct. 1893. E. Ledrain, lienan, sa vie et son œuvre, 1892, in-8. S. Reinach, E. Renan (Revue archéologique), 1893. L'abbé d'IIulst, E. Renan, Paris, 1894, 4» éd. G. Séailles, E. Renan, Essai de biographie psychologique, 1895, in-12. E. Faguet, Politiques et Moralistes, 3' sçrie.
mesure ne lui font-ils pas expier ces dons littéraires par où il était si loin lui-même de cheicher le succùs? Je ne suis pas srtr, après toutes les oi-iliques des ^eris du mélier, que la même science, sans aucun soutien de (aient lilli-raire, n'eut pas obtenu davantage leur estime. Si souvent (ju'on le prenne en l'auto, si nombreuses qu'aient été ses erreurs certaines et ses bypothèses téméraires — je m'en rapporte al>solument aux gens compétents, — il reste (jue nous n'avons en France aucun travail synthétique qui se compare à ces deux ouvrages.
Mais, ici, Tintérct philosophique dépasse l'intérêt d'érudition ou d'histoire. Une conception de l'univers et de la vie s'affirme dan> ces œuvres maîtresses qui ont rempli l'existence de Renan : la même qui nous est renvoyée par ces essais de toute sorte, où sa pensée se rei)Osait, où se jouait sa fantaisie, études d'histoire, de critique ou de morale, dialogues ou drames philosophiques, et toutes ces allocutions, conlidences, ))ropos, où d'un mot le maitre donnait le contact et le secret de son âme.
l'^t d'abord, (Icnan n'a pas séparé la théorie de la pratique : sans fracas, sans ostentation, si aisément que l'on n'y fait pa^ attention, llenan a conl'oi nié sa vie a sa croyance 11 a agi, plus (jue bien d'autres qui se sont bruyarnnient agités. Toute sa vie de | savant, d'écrivain, d'honrrne de cabinet, est le résultat d'un acte, | d'urr acte volontaire et lihr-c qui représente une belle dépense j d'énergie. Pour des raisons pliilosophi(jucs, il a cessé de croire à J la tradition catholique, et il est sorti du séminaire, il a pris la voie dure, périlleuse, incertaine, au lieu de la voie facile. Cet acte • sufirl à une vie. Je rre lui ferai pas honneur du lanieux Pecunia i iita tccum $it : d'aulr-es l'eussent fait. Cela nrontre seulement avec ? quelle douce inflexibilité cet homme savait pratiquer le respect j| de sa pensée. i
L'originalité de Henan dépend principalement de sa rupture f avec l'Église : en d'airtics termes, de sa double culture. Il a reçu *-, l'éducation ecclésiastique, et il a gardé l'àrue ecclésiastique : une ^ àme de douceur, de (in»sse, de nuances, et puis — ce qui est le *, grand point — dans la perte do la foi, le sens de la foi, le respect .^ de la loi. Puis il s'est livré à la science, il en a tenté les deux voies i maîlr'csses, le.s sciences de Fa riature, et l'éi'udrtion philoloji[quc;«, celles-là pour en comprendre l'esprit, les méthodes, la portée, et pour compléter sa culture, celle-ci pour y chercher la matière de sa pensée et l'aliment de son activité. H a cru à la science plus ardemment que personne, et il Irri a remis avec confiance l'avenir lie l'humanité. Du principe fondamental de la science, de raflir-, malion du déterminisme des phénomènes, il a fail sortTr toute son «Kuvre.
Mais ce savant, qui n'a jamais cessé de pratiquer el de recommander la recherche méthodique du vrai, la poursuite courageuse de la connaissance ralionnerie, savait les limites de la raison el de la science. Du christianisme de sa jeunesse il avait retenu une certitude, que toute son expérience de savant confirma : que la moj:flIe,jrest point affaire de science, mais article de foi, que le Pîen et la vertu tirent leur valeur de ce qu'on les choisit librement, gratuitement, el qu'enfin, si on ne courait chance d'être dupe en se désintéressant, en se sacrifiant, ni le désintéressement ni le sacrifice n'auraient grand mérite. Et il a toujours affirmé que celui-là ne se trompe pas, qui déclare en vivant sa foi à l'idéal. Faire de la vérité le but de la pensée, du bien la fin de l'action, le vrai étant l'exclusion du miracle, et le bien l'exclusion de l'égoïsme : on peut juger comme on voudra cette philosophie, on n"a pas le droit d'y voir un jeu de dileltanle indifférent.
Toutes les précautions que ce loyal esprit a prises pour éviter le parti pris, les vues étroites ou exclusives, pour saisir toutes les parties el manifester tous les aspects de la vérité, ont donné le change aux esprits superficiels ou prévenus : en même temps que noire grossière façon d'entendre l'opposition théorique de la science el de la foi nous faisait mal juger tous ces lins sentiments, ces expansions affectueusçs ou enthousiastes, qui se mêlaient sans cesse chez Henan aux affirmations du déterminisme scientifique. On hésitait à prendre au sérieux un savant qui tirait tant de révérences à l'idéalisme, un critique qui ne semblait occupé qu'à donner de l'eau bénite.
C'était lui qui avait raison. C'était lui qui était dans le vrai, aisément, largement, sereinement. Et son esprit qui lui survit prouve par l'excellence de son action la bonté de sa doctrine. Renan n'a pas été populaire : il olfre peu de prises, par sa richesse et sa souplesse, aux moyens esprits. Mais il a agi sur quelques intelligences, quelques âmes d'élite, et par elles passe, par elles surtout passera dans le domaine commun de la pensée le meilleur de i'amvre du maître.
Il a refait, d'abord, l'œuvre du xviii'' siècle, et il a dissipé Ifis équivoques créées par Chateaubriand. Quelles que soient les réserves des érudils, il a établi sur des raisons d'ordre purement scientifique, historique, philologique, la relativité, l'humanité des religions. Je ne veux pas dire qu'il ait tué la religion; mais il a réduit la question à ses termes essentiels^ à sa forme extrême : il faut choisir entre le déterminisme étla révélation. Et ce choix est une affaire de foi. Contre la foi, nulle critique ne vaut : mais dès qu'on ne croit pas « comme un petit enfant », inutile de se
IIUO LE NATURALISME.
monter la tcle, inutile de se griser d'esthétique, de s'inventer des raisons de croire : de Tuffirmation déterministe sort la dissolution des relifiions. A ceux qui ne croient pas, il fournil rex|ilic<ilion rationnelle du phénomène de la croyance, donnant ainsi une base solide à l'incrédulité.
Mais il a fait religieusement cette œuvre de science irréligieuse. Dieu est pour lui <> la catégorie de l'idéal » ; et la religion, c'est '< la beauté dans l'ordre moral ». Par la religion se satisfait l'inslincl moral de l'humanité; ainsi, aucune religion n'étant vraie, toutes les religions sont vraies; et toutes sont bonnes — quand on ne les applique qu'à leur oflice. L'idéalisme philosophique n'est pas à l'usage de toutes les intelligences : l'idéalisme reli;,'ieux est accessible aux plus huuîbles esprits. Des raisons d'ordre inlellecluel ont éiftigné Renan de l'Église : mais il est parti sans colère, sans rancune, le cœur tout pénétré au contraire et parfumé pour la vie de la vertu foitilianle, consolante, ennoblissante du catholicisme, reconnaissant de tout ce qu'il lui avait dû de pures joies et de bonnes directions, tant que son progrès intellectuel n'en avait pas détruit l'eflicacité.
De là cette curieuse conséquence : pour nombre d'esprits, Hcnan a rendu la foi impossible, et il a rendu impossible aussi la guerre à la foi. 11 a raiiicalement détruit ce que Voltaire avait ébranlé, mais il a aussi radicalement détruit l'esprit voltaii ien : il a affranchi de V antidévkalisinc ' les cœurs qu'il a retirés |)Oui' jamais au christianisme. Ni croyants, ni hostiles, témoins sympathiques au contraire de la croyance, et conscients de la boulé morale de la croyance pour ceux qui peuvent croire, voilà ce que Henan nous a faits. On a vu surtout, de son vivant, combien il menaçait l'Église : de jour en jour, on sentira davantage ce que le sens religieux, la tolérance et la paix lui doivent.
Dans le domaine de la littérature, son influence est assez imprécise, parce qu'il n'a pas eu de théorie littéraire. Cependant, je saisis trois traces de son passage : c'est d'abord la curiosité si universellement éveillée sur les choses religieuses, le goût des artistes et du public pour les restitutions dos plus singuliers effets de la foi, pour les analyses psychologicjues de la sainteté ou de la dévotion. Puis, d'une façon plus générale, il nous a encouragés à ne pas nous arrêter dans le dilcUanlif.inc artisti(jue ou dans l'impassibilité scieiililiciue, à considérer la litléialure comme une collection d'actes humains, libres et moraux; c'esl-à-dire qu'il ikuis
1. Dans la mesiiie oi'i l'aiitirliiiiculi^nic n'osl yns un niDUvcnionl piiiciiioiil poliliquo. lleiiaii enseigne a. iliblinguer la résistance a l'^fflise ol aux puilis qu'elle sert ou qui s'en servent de la guerre aux croyances religieuses. On peut dire qu'il a pain de cause aujourd'hui dans la société française (//• éd.).
amène à poser toujours la queslion de la valeur morale, des propiiolos morales de chaque œuvie. Knfin, il a rendu à la criliqnc rcssoiiliel service de lui donner l'exemple de la sympathie : liersonnc n'a enseigné plus hautement, plus constamment à aimer l'homme, letlort vers le vrai el vers le hien, même dans les formes qui rcpugMciit le plus à notre particulière nature.
A tous, littérateurs ou autres, il nous a donné celle générale leçon, d'avoir trouve la paix de la conscience et le bonheur en cette pauvre vie, simplement parce que la vérité toujours l'a conduit. J'aimerais mieux, à vrai dire, qu'il nous ait laissé le soin de le constater; el dans ses exquis Souvenirs de jeunesse, l'optimiste contentement de soi, enveloppé d'une douceur un peu dédaii-'neuse, contrisle par endroits les plus amicaux lecteurs. Mais ce sont là des impressions fugitives, qu'il faut vite chasser pour être juste '. ■