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MÉMOIUES, LETTRES, VOYAGES

Il y a du romantisme dans Renan : c'est-à-dire qu'il a souvent mêlé sa personne dans son œuvre, et jeté des impressions toutes subjectives à travers l'objectivité de sa science. Par là, comme par ces Souvenirs que je rappelais, il nous conduit à des ouvrages qui sont tout juste l'opposé de ceux dont je me suis occupé au commencement de ce chapitre, aux mémoires, aux lettres, aux récits et impressions de voyages. Ces écrits, pourtant, peuvent se considérer dans leur rapport à l'histoire : ils sont documents d'histoire el la matière d'où la science méthodique extraira plus lard son œuvre.

Un bon nombre de Mémoires ont été publiés en notre siècle, se rapportant, en général, comme il est naturel, aux deux ou trois siècles préccdi nts. Quelques personnages considérables de notre temps, toutefois, ont déjà fait parvenir au public leurs souvenirs, presque toujours leurs apologies : ainsi Chateaubriand, Guizot et Tocqueville. Mais ce qu'il y a de caractéristique en ce genre, c'est

1. Je ne puis omolLre aujourd'hui de mentionner le comte de Gobineau dont les idées n'ont pas été sans influence sur Renan : homme du monde intellifrent et curieux, causeur brill.mt, moraliste fin, voyasreur intéressant, il eut des- ambitions qu'il ne put réaliser; sa philosophie des races qu'il croit scientifique est le produit d'une imafrinalioii romantique. Ses vues sur la France de la troisième république sont étroitement rétrogrades. Ce nest ni un grand penseur ni un grand artiste : c'est un homme d'esprit dont on relira plus d'une pa^e avec plaisir. Son système a récemment excité beaucoup d'enthousiasme en Allemagne. — Éditions : Essai sur l'inéffnlitf^ lies rares humaines, 1853-1854, -i vol. Trois ans en Asie, 1859. Les religions et les pliilosophies dans l'Asie centrale, 1865. Souvenirs de voyage, 1879. — A consulter : E. Seillière, le Comte de Gohineau et l'organisme historique, 1903, in-8 (//' t'd.).

l'éclosion, dans ces dernières années, des Mémoire!^ relatifs au premier Empire : chaque jour en voit paraître de nouveaux '. II y en a de toutes sortes, de toute origine et de toute qualité : honinics et femmes, civils et militaires, soldats et généraux, c'est à qui nous rendra, plus ou moins complète ou frappante, limace do rKniperenr et de son immense aventure. Trois de ces Mi'ntoires me paraissent se distinguer dans la foule : ceux de Mme de Rémusal -, qui a pour ainsi dire donné le branle, une femme inleliipente, curieuse, un peu commère; ceux de Marbol ^, un soldat, très brave et pas du tout paladin, qui nous donne la note très juste et très réelle de l'héroïsme militaire du temps, mélan{,'e curieux de naturelle énergie, d'amour-propre excité et d'ambition d'avancer; ceux enfin de Pasquier*, un honnête homme sans raideur, excellent serviteur de tous les régimes pour des motifs légitimes, fidèle à ses maîtres sans servilité, à sa fortune sans cynisme, et très clairvoyant spectateur de toute l'inlrigue politique ou policière qui se machinait derrière le majestueux tapage des batailles °.

Pour les lettres, des écrivains comme Constant d'abord, et Sand ou Mérimée, des artistes comme Delacroix et Regnault, en ont laissé d'intéressantes. Parmi les gens du monde, Mme de Rémusat, avec quelque diffusion et sans gramle force de pensée, en a écrit de charmantes, qui sont d'un esprit éclairé, agile, fin connaisseur du monde : mais les plus originales, je crois, sont celles de ce Doudan "^ qui vécut précepteur, puis ami, dans la famille de Broglie. Il a ses limites et ses préjugés : mais que de pénétration, quel jugement sain et droit, quelle abondance de vues person-

1. Lfx Cahier» du Capitaine Coignet, piihl. p. L.-Larohey, l!<83, in-1?; Mémoire» du f/éncral Thii'baull. C> vol.. 1893-PO; du i/éyièrnl lïigarré. 1S03. Souvenirs militaires du hnron Seruzier, ISO'i. Mémoires de Constant (prpniier valet de chambre. «le l'Empereur), \ vol. in-S, 180 i. Mémoiref: du maréchal Macdonald, in-S, 1892. Souvenirs du baron de Barante, 8 vol. iq-S, 1891 et suiv. Sourenir» du baron Hi/de de Neuville. 3 vol. in-8, 189-2. Souvenirs de Cha/ital. 1 vol., 1893. Mémoires de Barras. 4 vol. iii-S. 1895-90. Mémoires de la comtesse dr /}oi(/ne. lOOI-lOOS, i vol. in-8.

2. Mme de Rémusat (1780-1821), fille du comte de Verpennes. Son mari fut préfei du palais sous l'Empire. — Éditions : Mémoires, 3 vol. iu-8, 1879-1880. Lettres, 1881, in-8, Calmann-Lévy, 2 vol.

3. Le général baron de Marbot (1782-1854) : Mémoires, 4 vol. in-S^ 1891.

4. Pasquier (1767-1852), maître des requêtes, puis conseiller d'État, et préfet «li^ police sous l'Empire; ministre et pair de France sous la Heslauration ; président do la Chambre des pairs, chancelier et duc sous Louis-Philippe : Souvenirs, Pion, 1893-95,0 vol. in-8 (en cours de public.).

5. Toutes ces œuvres, écrites depuis un demi-siècle ou trois quarts de siècle, comptent encore pour nous dans la littérature contemporaine. Peu à peu elles se replaceront à leur date, comme Saint-Simon et Brantôme. Mais actuellement on ne peut en parler que comme œuvres récentes et fraîches.

6. Ximénès Doudan (tSOO-1872), précepteur du feu duc de Broglie : Mélanges et lettres, 4 vol. in-8, Calmann-Lévy, \^76-17. Pensées, in-8, 1880.

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iiclles! C'est un des meilleurs moralistes que nous ayons eus en ce siècle.

Pour les récits de voyages, qui se rattachent tantôt aux Lettres et plus souvent aux Mémoires, les meilleurs sont des œuvres d'art, '■nmme les deux livres de Fromentin sur l'Algérie, ou le Voyage <iux PyrtWcs de Taine, ou ces exquises Sensations dltaiie qu'a, données M. Hourgel. A côté de ces œuvres consciemment composées pour un effet esthétique, se rencontrent de vrais journaux écrits au jour le jour, au hasard des rencontres : comme ces notes posthumes de Michelel qu'on a récemment publiées.

Tous ces ouvrages sont accueillis avec empressement, et il faut qu'ils soient bien médiocres pour n'obtenir aucun succès. Il semble que le public soit las de fictions et savoure la certitude de la réalité des récits et descriptions que ces sortes décrits lui offrent. 11 semble aussi que son éducation esthétiijue soit au poml qu'il est apte à extraire lui-même d'une matière biute les possibilités de plaisir littéraire qu'elle contient, et qu'il se plaise à l'aire ce travail plutôt qu'à le recevoir tout fait d'un artiste iiabile. 11 cueille la psychologie et le pittoresque épars dans toutes ces écritures, et si peu qu'il en récolte, son eifort, autant que son gain, le contente. Knfin, il est vrai aussi que la frivolité d'esprit, l'inaptitude à penser, trouvent leur compte à ces lectures qui ne présentent que des choses particulières.

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